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Les communautés qui ont maintenu le Venezuela debout

par Bernard Tornare 21 Juillet 2026, 12:30

Les communautés qui ont maintenu le Venezuela debout

Après les deux séismes qui ont frappé le Venezuela, l’attention mondiale s’est rapidement focalisée sur le bilan des victimes et les controverses politiques. Mais une autre histoire se déroulait, loin des gros titres.

 

Par Teri Mattson

Toutes les quelques minutes, une ville entière se figeait.

Les excavatrices cessaient de creuser. Les ambulances coupaient leur moteur. La police interrompait la circulation. Les équipes de secours levaient les mains, signalant à tous de s’arrêter, de se taire, de ne plus faire le moindre bruit.

Puis elles écoutaient.

Quelque part, sous des milliers de tonnes de béton brisé, quelqu’un pouvait encore être en vie.

Pendant deux ou trois minutes à la fois, le silence devenait l’outil le plus important des opérations de sauvetage au Venezuela.

 

Cette image résume à la fois la tragédie et la détermination qui ont marqué les semaines suivant les séismes du 24 juin. Tandis que l’attention du monde se déplaçait vers les statistiques des victimes, les débats politiques et les spéculations sur les réseaux sociaux, ceux qui étaient sur le terrain accomplissaient une tâche bien plus urgente : retrouver des survivants, prendre en charge les déplacés et reconstruire des communautés transformées en quelques secondes.

 

Sous les décombres, une autre histoire

Parmi ceux qui ont documenté cet effort figure la journaliste argentine et correspondante de teleSUR, Belén De los Santos. Arrivée au Venezuela deux jours après les séismes, elle a couvert la situation à Caracas et à La Guaira, s’entretenant non seulement avec des responsables gouvernementaux, mais aussi avec des brigades de secours, des médecins, des enseignants, des organisateurs communautaires et des familles dont la vie a été brutalement bouleversée.

 

Son travail met en lumière une dimension de la catastrophe largement ignorée à l’international : l’infrastructure sociale qui a permis à toute une société de réagir lorsque la catastrophe a frappé.

 

Quand la terre a tremblé deux fois

Les catastrophes naturelles ne s’annoncent que rarement. Celle-ci est arrivée deux fois.

 

Les deux séismes majeurs se sont produits à quelques secondes d’intervalle, si rapprochés que de nombreux survivants ont cru vivre un seul tremblement interminable plutôt que deux événements distincts. Les chercheurs continuent d’étudier cette séquence inhabituelle, mais pour les Vénézuéliens, les questions scientifiques passent après les conséquences humaines.

La destruction a été sans précédent pour le pays.

Des quartiers entiers de La Guaira — État côtier qui constitue à la fois la principale porte d’entrée internationale du Venezuela et l’une de ses destinations balnéaires les plus populaires — ont été dévastés. Des immeubles se sont effondrés. Des commerces ont disparu. Des zones résidentielles sont devenues des paysages de béton fracassé et d’acier tordu.

En parcourant les zones sinistrées, De los Santos décrit des pâtés de maisons entiers réduits à l’état de ruines.

Une observation vient contredire un récit qui s’est rapidement imposé en ligne.

 

Quelques heures après la catastrophe, des commentateurs hors du Venezuela débattaient déjà de la responsabilité de certains programmes de logement ou méthodes de construction dans les effondrements. Mais les équipes de secours ont constaté une réalité bien plus complexe : des bâtiments d’âges, de conceptions et de statuts différents se sont tous effondrés sous la force extraordinaire des séismes.

 

L’ampleur des destructions renvoie moins à un type de construction qu’à la violence sans précédent de l’événement sismique lui-même.

 

Un pays qui se mobilise, minute par minute

Les opérations de secours ont commencé immédiatement.

Pompiers, équipes de protection civile, policiers, membres de la Force armée nationale bolivarienne et d’innombrables volontaires se sont précipités vers les zones sinistrées. En quelques jours, des brigades spécialisées venues de dizaines de pays — dont le Mexique, le Chili, la Chine et d’autres — ont rejoint les opérations, apportant équipements et expertise accumulés au fil de décennies d’intervention lors de catastrophes majeures.

 

Chaque équipe apportait des compétences spécifiques. Certaines étaient spécialisées dans les immeubles effondrés. D’autres disposaient d’équipements d’écoute sophistiqués, de chiens de recherche ou de l’expertise technique nécessaire pour stabiliser des structures dangereuses avant l’intervention des sauveteurs.

Le travail s’est poursuivi jour et nuit.

Même après que la période où les survivants ont le plus de chances d’être retrouvés fut largement dépassée, les opérations ont continué, les autorités refusant d’abandonner l’espoir que quelqu’un puisse encore être vivant sous les décombres.

 

Cette détermination explique aussi l’un des aspects les plus mal compris de la réponse vénézuélienne.

 

Les réseaux sociaux se sont rapidement remplis d’affirmations selon lesquelles les autorités restreignaient l’accès aux quartiers touchés. Pour des observateurs éloignés, les contrôles et limitations d’accès semblaient suspects.

 

Sur le terrain, la réalité était bien plus pragmatique.

Le succès des opérations de sauvetage dépend du silence.

 

Toutes les quelques minutes, les machines doivent s’arrêter. La circulation doit cesser. Les moteurs doivent être coupés. Des centaines de personnes doivent rester totalement immobiles pendant que les spécialistes écoutent d’éventuels coups, des voix ou tout autre signe de vie sous les décombres.

Sans ce silence, des vies peuvent être perdues.

 

Les restrictions de circulation répondaient également à un autre impératif. Dans les premières heures suivant les séismes, des milliers de personnes ont tenté de rejoindre leurs proches ou simplement d’apporter leur aide. Sans encadrement, cet afflux de véhicules risquait de bloquer les ambulances, les engins lourds et les brigades internationales qui devaient atteindre les zones où chaque minute comptait.

Pour les familles en quête de leurs proches, ces restrictions étaient douloureuses.

Pour les coordinateurs des secours, elles étaient inévitables.

 

Communes et conseils : un réseau déjà en place

L’aspect le plus remarquable de cette histoire ne commence peut-être pas après les séismes.

Il commence des années plus tôt.

Hors du Venezuela, les conseils communaux et les communes sont souvent abordés presque exclusivement à travers des débats idéologiques. Pourtant, lors de la plus grande catastrophe naturelle du pays, ces structures ont pris une dimension bien concrète : celle d’un réseau de réponse d’urgence déjà enraciné dans les quartiers bien avant que la terre ne tremble.

Les communautés n’ont pas eu besoin d’inventer des liens.

Ils existaient déjà.

 

Les responsables de quartier savaient où vivaient les personnes âgées. Les médecins communautaires suivaient déjà les familles. Les écoles servaient déjà de lieux de rassemblement. Les volontaires travaillaient déjà ensemble sur des projets locaux.

 

Lorsque la catastrophe a frappé, ces relations ont simplement changé de fonction.

Les écoles sont devenues des abris temporaires.

Les enseignants sont devenus des responsables de centres d’urgence.

Les dispensaires communautaires se sont transformés en centres de secours.

 

Les organisateurs locaux ont identifié les familles ayant tout perdu et coordonné l’aide avec les équipes médicales et les volontaires venus de tout le pays.

 

Les enfants traumatisés par les séismes se sont retrouvés entourés non seulement de médecins et de psychologues, mais aussi d’artistes et de volontaires organisant des activités pour recréer un semblant de normalité au milieu des pertes.

 

Les personnes âgées, difficiles à déplacer, ont été identifiées et soutenues grâce à des réseaux de voisinage préexistants.

 

Une directrice d’école a confié à De los Santos que, même si son établissement était devenu un refuge d’urgence plutôt qu’une école, elle considérait son rôle de la même manière : elle continuait à prendre soin de sa communauté.

 

Cette observation discrète résume quelque chose d’essentiel dans la réponse du Venezuela. La ressource la plus précieuse du pays n’était pas seulement l’équipement ou les financements d’urgence, mais la confiance déjà existante entre voisins.

 

Les catastrophes révèlent la force — ou la faiblesse — des institutions. Mais celles-ci sont, au fond, faites de relations humaines. Les organisations communales vénézuéliennes ont démontré que des années d’organisation locale avaient produit un tissu capable de répondre lorsque les systèmes traditionnels atteignaient leurs limites.

 

Reconstruire un pays sous sanctions

À mesure que les opérations de sauvetage ont laissé place à l’aide humanitaire, un autre défi s’est imposé.

 

Retrouver des survivants n’est que le début. Reconstruire des logements, des écoles, des hôpitaux, des routes et des infrastructures publiques pourrait prendre des années.

 

Ce processus met aussi en lumière une réalité inconfortable concernant les sanctions internationales.

 

Depuis des années, le Venezuela fait face à des restrictions qui compliquent les transactions financières internationales et l’accès à certains équipements importés. En temps normal, ces contraintes sont souvent abordées de manière abstraite, dans des termes géopolitiques. Après les séismes, elles se sont traduites en problèmes concrets et immédiats.

 

Comment acheter du matériel spécialisé lorsque les transactions financières sont limitées ?

 

Comment lancer des projets de reconstruction si les paiements ne peuvent pas être facilement effectués ?

 

De los Santos souligne que même l’aide humanitaire a nécessité des ajustements temporaires des restrictions financières pour pouvoir être acheminée.

Cela soulève une question plus large, qui dépasse le Venezuela.

À quoi ressemble la reconstruction lorsqu’un pays frappé par une catastrophe naturelle majeure doit aussi composer avec des années de contraintes économiques et financières ?

Les catastrophes révèlent la dimension humaine des sanctions d’une manière que les débats politiques tendent souvent à ignorer.

 

Ce qui reste quand tout s’effondre

Bien après le départ des équipes de secours et le détournement des caméras, les sociétés continuent de se reconstruire.

Le béton peut être remplacé. Les routes peuvent être reconstruites. Les maisons peuvent finir par renaître.

La tâche la plus difficile consiste à réparer les vies brisées par la catastrophe.

 

Dans les abris temporaires, De los Santos a rencontré des enseignants devenus coordinateurs humanitaires, des médecins soignant les déplacés sans relâche, des volontaires venus d’États éloignés simplement parce qu’ils estimaient devoir être présents, et des voisins partageant nourriture, vêtements et abri avec des inconnus.

 

L’aide internationale a compté. Les équipes professionnelles ont compté. La coordination gouvernementale a compté.

 

Mais ce qui a réellement permis aux communautés de tenir dans les premiers jours chaotiques était moins visible et bien plus durable : le tissu social déjà existant.

 

Pour les lecteurs hors du Venezuela, c’est peut-être la leçon la plus importante de cette tragédie.

 

Les catastrophes naturelles ne mettent pas seulement à l’épreuve la solidité des bâtiments. Elles testent la solidité des communautés.

 

Lorsque les institutions sont enracinées dans les quartiers plutôt que confinées au papier, elles deviennent plus que des structures administratives. Elles deviennent des réseaux vivants de solidarité, capables de s’adapter lorsque l’impensable se produit.

 

Dans les semaines qui ont suivi les séismes, le monde a vu des bâtiments effondrés et des pertes déchirantes.

Ceux qui se tenaient parmi les décombres ont vu autre chose.

Ils ont vu des communautés refuser de laisser quiconque affronter la catastrophe seul.

 

Et c’est peut-être cette histoire-là qui mérite de perdurer longtemps après la disparition des répliques.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en anglais

Les communautés qui ont maintenu le Venezuela debout

Teri Mattson est une militante et analyste politique états-unienne spécialisée sur l’Amérique latine, engagée dans les mouvements de solidarité internationale. Coordinatrice pour la région au sein de l’organisation féministe pacifiste CODEPINK, elle travaille depuis des années avec des collectifs et réseaux de gauche opposés à l’ingérence et aux sanctions imposées par Washington. Ses reportages et chroniques, publiés notamment par LA Progressive et le Mexico Solidarity Project, mettent en lumière les expériences populaires et les formes d’auto-organisation des communautés face aux crises.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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