Il est des moments dans l’histoire où il faut garder la tête froide. Le Venezuela traverse aujourd’hui l’un de ces moments.
Le 2 septembre 2026, au palais de Miraflores, le gouvernement de la présidente Delcy Rodríguez a signé des accords énergétiques avec des entreprises des États-Unis, d’Italie et du Venezuela, en présence du secrétaire américain à l’Énergie, Chris Wright. Ces accords concernent le pétrole, le gaz, l’électricité, l’investissement, la technologie, l’emploi et les infrastructures.
Des annonces aux contrats concrets
Il importe de distinguer cette séquence de l’annonce faite le 28 août, qui proposait un cadre général de coopération pétrolière entre le Venezuela et les États-Unis. Les accords du 2 septembre, eux, constituent des instruments concrets conclus avec des entreprises telles que Chevron, ENI, General Electric Vernova, Aspect Holdings et Primavera.
La différence est essentielle : les annonces politiques indiquent une orientation ; les contrats concrets permettent d’évaluer ce qui est réellement négocié.
Les annonces politiques comme les contrats particuliers suscitent déjà des positions extrêmes. Pour les uns, le Venezuela est en train de livrer sa souveraineté ; pour les autres, il ne s’agit que du début de sa reprise économique. Ces deux lectures sont simplistes.
Le Venezuela a besoin d’investissements, de technologie, de débouchés et de capitaux pour reconstruire une industrie pétrolière et des infrastructures profondément dégradées. Mais l’investissement étranger ne garantit pas, à lui seul, le développement. La véritable question est de savoir comment l’on négocie — et quelle part des bénéfices demeure au Venezuela.
Le profit ne doit pas signifier la perte du pays
Chevron, ENI et les autres entreprises ne viennent pas par charité. Elles recherchent des profits, des marchés et des opportunités, et cela est normal. Le problème n’est pas que ces entreprises gagnent de l’argent ; le problème serait qu’elles gagnent pendant que le Venezuela, lui, perd.
C’est pourquoi il faut examiner les contrats : les redevances, les impôts, la participation de l’État, les emplois créés, la place des fournisseurs nationaux, la formation professionnelle, la protection de l’environnement et la destination des revenus.
La souveraineté ne consiste pas non plus à proclamer seulement que le pétrole appartient à l’État. La souveraineté réelle signifie disposer de la capacité de décider ce qui est produit, avec qui, sous quelles conditions, quelle part revient au pays et comment ces ressources sont utilisées.
L’électricité, condition de la reconstruction
L’accord avec General Electric Vernova revêt une importance particulière, car la reprise pétrolière ne peut s’appuyer sur un système électrique en ruine. Restaurer les capacités de production, de transport et de distribution de l’électricité, tout en formant des travailleurs vénézuéliens, pourrait avoir un impact aussi déterminant que l’augmentation de la production de brut.
De la même manière, la participation d’entreprises telles que Primavera et Aspect Holdings soulève la nécessité de renforcer les compétences nationales et de favoriser le retour de professionnels vénézuéliens qui ont émigré.
Washington défend ses intérêts, Caracas doit défendre les siens
Les États-Unis n’agissent pas non plus par désintéressement. Ils ont besoin d’énergie, de marchés et d’opportunités pour leurs entreprises, tout en cherchant à renforcer leur position géopolitique. De son côté, le Venezuela a besoin d’investissements, de technologie et de marchés.
Il existe ici un espace légitime de négociation. Il ne s’agit pas de choisir entre Washington et Caracas, mais de faire en sorte que Caracas puisse négocier avec Washington en défendant ses propres intérêts.
Une gauche sérieuse ne devrait pas rejeter automatiquement l’investissement étranger. Elle devrait s’attacher à empêcher la subordination économique et à garantir une répartition juste de la rente nationale. Le mot d’ordre ne devrait pas être : « Dehors les multinationales », mais plutôt : des multinationales, oui, à condition de négocier à partir de l’intérêt national.
Sortir du vieux modèle rentier
Le défi majeur est d’éviter de reproduire l’ancien modèle rentier. Le Venezuela n’a pas besoin de recommencer simplement à produire des millions de barils pour redevenir dépendant du pétrole. Il doit utiliser la richesse pétrolière pour développer l’agriculture, l’industrie, la technologie, les infrastructures, l’éducation, la santé et l’emploi.
Paradoxalement, l’objectif d’une politique pétrolière souveraine devrait être d’utiliser le pétrole afin que le Venezuela dépende de moins en moins du pétrole.
C’est pourquoi le succès de ces accords ne doit pas être mesuré uniquement à l’aune des barils produits ou des milliards investis. Il doit aussi se mesurer en emplois dignes, en salaires, en stabilité de l’approvisionnement électrique, en hôpitaux, en écoles, en entreprises nationales, en formation professionnelle, en reconstruction des communautés et en diversification économique.
Promesses, preuves et contrôle citoyen
Le gouvernement de Delcy Rodríguez porte désormais une responsabilité immense. S’il promet davantage de production, il faudra la mesurer. S’il promet des investissements, il faudra les vérifier. S’il promet des emplois, il faudra les constater. S’il promet le redressement du système électrique, il faudra le voir. Et s’il parle de souveraineté, il faudra examiner les contrats.
Ce n’est pas de l’opposition. C’est de la citoyenneté, de la souveraineté et du contrôle public.
Le Venezuela peut et doit négocier avec les États-Unis, la Chine, l’Inde, la Russie, l’Europe, l’Amérique latine ou tout autre pays. L’indépendance ne signifie pas s’isoler du monde, mais pouvoir entretenir des relations avec tous sans se retrouver subordonné à aucun.
Ni victoire acquise, ni capitulation
Les accords de Miraflores peuvent représenter une opportunité, mais ils ne constituent pas encore une victoire. Ils ne sont pas non plus, en eux-mêmes, une reddition. Les signatures ne sont qu’un commencement.
La véritable évaluation viendra avec les contrats, la production, les investissements, les recettes fiscales, l’électricité, les emplois et, surtout, avec ce qui restera finalement au Venezuela.
L’alternative n’est pas Chevron contre le Venezuela, ni Washington contre Caracas. La véritable question est de savoir si le Venezuela peut faire prévaloir ses intérêts dans le cadre de cette nouvelle relation. S’il y parvient, il y aura négociation ; sinon, il y aura une autre forme de dépendance.
C’est pourquoi l’heure n’est ni à chanter victoire ni à annoncer une capitulation. L’heure est à l’observation, à l’exigence de transparence, à l’évaluation des résultats et à la défense de l’intérêt national.
Ni soumis, ni suicidaires : souverains.
Traduction Moulouwa T.
José A. Amesty Rivera est un théologien, révérend évangélique et analyste politique vénézuélien, actuellement établi au Costa Rica. Titulaire d’une licence en théologie, il est formateur en sociopolitique de l’État vénézuélien. Auteur et chroniqueur, il consacre ses travaux aux liens entre théologie, révolution bolivarienne, souveraineté nationale, justice sociale et géopolitique latino-américaine.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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