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L’Amérique latine est‑elle l’exception ?

par Bernard Tornare 17 Juillet 2026, 18:28

L’Amérique latine est‑elle l’exception ?
Par Claudio Katz

Trump renforce le contrôle impérial des ÉtatsUnis sur l’Amérique latine, en contraste avec les adversités, les défaites et les échecs qu’il affronte dans le reste du monde et dans son propre pays. Il traite cette région comme sa propriété et comme une sorte d’assurance pour toutes ses incursions.

 

Dès le début de son second mandat, il a clairement affiché son intention d’imposer une domination quasi coloniale sur l’« arrièrecour ». Il est passé du mépris verbal à une politique étrangère belliqueuse de tutelle directe.

 

Le magnat annonce son intention de récupérer le canal de Panama, de rebaptiser le golfe du Mexique, de faire ce qu’il veut avec Cuba et de manipuler le Venezuela à son gré. Il reformule la doctrine Monroe en lui donnant son propre nom (« Donroe »), en reprenant le corollaire introduit par Theodore Roosevelt pour exercer un pouvoir de police sur la région.

 

L’esprit de cette nouvelle croisade apparaît clairement dans la Stratégie de sécurité nationale (ESN), qui oriente la gestion de Trump en assignant à l’Amérique latine une place plus subordonnée et plus dépendante que jamais. Ce document enterre les concepts de « valeurs partagées, coopération et souveraineté formelle » qu’utilisait la diplomatie yankee pour recouvrir sa domination. Ce langage hypocrite et cordial a été remplacé par des messages de soumission explicite.

 

Le tournant actuel peut être interprété comme un retour à la tradition impériale la plus pure, qui inclut le refuge des ÉtatsUnis dans leur hémisphère pour se réinventer dans les moments de crise. De nombreuses lectures insistent sur ce repli vers le voisinage immédiat.

 

Mais un regard plus complet permet de voir que Trump n’est pas isolationniste et ne cherche pas à enfermer la première puissance mondiale dans une zone d’influence restreinte. Il veut exhiber la domination de l’Amérique latine comme un trophée et comme un tremplin pour reconquérir la suprématie mondiale. Comme l’a souligné l’un des principaux conseillers de l’establishment yankee (Mearsheimer), le Département d’État a besoin de mettre en avant ce contrôle pour projeter sa puissance sur le reste du monde.

 

Cette prééminence réfute définitivement l’idée que les ÉtatsUnis pourraient se passer de l’Amérique latine. Loin d’occuper une place marginale, cette zone est un véritable laboratoire du projet mondial de Trump.

 

Militarisation vertigineuse

La militarisation est l’instrument principal des ÉtatsUnis pour tenter de reprendre totalement la région en main. Le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth, l’a exposé dans un plan détaillé pour forger une « Grande Amérique du Nord », en créant un « périmètre de sécurité immédiate » avec les pays du Nord de l’hémisphère et une autre zone de l’hémisphère Sud convertie en arrièrebase. Ce second espace devrait partager les coûts de son propre vassalage, selon la même logique qui pousse Washington à exiger de l’Europe le financement de l’OTAN afin d’accentuer sa soumission.

 

Ce projet a été élaboré en miroir idéologique du « Grand Israël », en recourant aux mêmes justifications bibliques qui attribuent aux deux pays un mandat divin d’expansion. La mission que le sionisme incarne au MoyenOrient devrait être remplie par les ÉtatsUnis dans leur hémisphère, en détruisant l’intégration latinoaméricaine portée par la CELAC et l’UNASUR.

 

Trump a commencé à mettre en œuvre ce programme de militarisation avec la création du « Bouclier des Amériques », lors d’une conférence à Miami qui a réuni tous ses serviteurs. L’Équateur, l’Argentine, le Pérou, le Paraguay et le Salvador, notamment, ont approuvé la multiplication des bases militaires du Pentagone et des opérations conjointes avec les marines.

 

Le prétexte du narcotrafic — utilisé pour amplifier cet interventionnisme — ne trompe plus personne. La consommation massive de stupéfiants est une calamité que les ÉtatsUnis transfèrent au Sud afin d’éviter de chercher des solutions internes à ce fléau. La DEA, la CIA et le FBI affrontent ou négocient à l’étranger avec les mafias, alimentant une spirale de violence incontrôlable. Ils tolèrent particulièrement le trafic d’armes, qui circule en toute impunité depuis l’Arizona, le Texas et la Floride en multipliant les bains de sang.

 

Au cours des dernières décennies néolibérales, Washington a encouragé la narcocriminalité en retirant les ressources dont les États avaient besoin pour combattre cette délinquance. Le fléau exporté par les ÉtatsUnis a pulvérisé un pays après l’autre. Il a d’abord déchiré la Bolivie, le Pérou et la Colombie, a ensuite ensanglanté le Mexique et est en train de démolir l’Équateur ces dernières années. Trump ressuscite la rhétorique des années 1980 et 1990 pour agir en toute impunité, mais il ne peut pas expliquer pourquoi il a gracié l’exprésident du Honduras condamné pour narcotrafic.

 

Le prétexte des « cartels » n’est pas nouveau, mais le qualificatif de terroristes est désormais généralisé pour perpétrer des assassinats à tour de bras dans les Caraïbes. Trump ordonne d’abattre des individus accusés de narcotrafic sans présenter de preuves ni respecter les règles minimales du droit international. Il a étendu au territoire vénézuélien ces exécutions extrajudiciaires et entend les appliquer au Mexique, pour généraliser la méthode israélienne consistant à assassiner des personnes partout dans le monde.

 

Le magnat met en œuvre cette militarisation sans risquer de troupes et en évitant les invasions classiques du Pentagone. Il ne veut pas répéter les interventions de l’ère Reagan ou Bush et, jusqu’ici, il agit comme un matamore qui menace puis se retire. Mais il est très sensible aux pressions des faucons et sa conduite reste imprévisible.

 

Serviteurs de la prédation

L’offensive de Trump est étroitement liée à un réseau de serviteurs d’extrême droite qui ont capturé de nombreux gouvernements dans la région. Chacun de ces vassaux lui apporte l’offrande exigée par son patron. Tous ont fait leur le slogan « America First », comme s’ils faisaient euxmêmes partie de l’Union.

 

Les différences de style entre le conservatisme traditionnel de Kast, le libertarianisme tapageur de Milei ou les outrances punitives de Bukele ne sont qu’anecdotiques. Tous opèrent comme des laquais du Département d’État et Washington s’emploie à garantir le leadership de ces dirigeants par une ingérence sans précédent dans les processus électoraux.

 

Cette ingérence se concrétise à travers le soutien aux candidats préférés, en enterrant tout reste de diplomatie ou de souveraineté. La préférence déclarée est suivie par le chantage économique et l’installation d’une panique financière préélectorale (Argentine, Honduras), avec menaces d’intervention (Colombie) ou pressions tarifaires (Brésil). On observe aussi une généralisation du financement des fidèles depuis Miami et la manipulation des votes de l’étranger lors d’élections serrées (Pérou).

 

Dans tous les cas, les ambassades des ÉtatsUnis ont établi des liens solides avec les juges de chaque pays afin de poursuivre leur campagne de manipulation judiciaire, en acquittant leurs alliés de droite (Uribe, Fujimori) et en sanctionnant les responsables politiques qui refusent de se plier au Département d’État (Arce, Castillo, Cristina Kirchner). Les affaires de corruption sont instrumentalisées pour blanchir les serviteurs de Washington et punir les rebelles.

 

Tous les personnages du trumpisme latinoaméricain valident les ordres que leur dicte leur maître et se sont engagés dans la destruction des conquêtes démocratiques obtenues au cours des dernières décennies. Ils cherchent à criminaliser les protestations populaires et à soumettre l’opposition afin d’annuler les avancées du progressisme.

 

Ils sont en train de pulvériser un droit après l’autre, pour que la façade des régimes constitutionnels subsiste sans aucun contenu démocratique réel. Certains utilisent le terme de « postdémocratie » pour désigner ce nouveau système de tyrannie nue des puissants.

 

La persécution des migrants est une priorité fixée par Trump et suivie à la lettre par ses subalternes. Bukele offre l’effroyable système pénitentiaire du Salvador comme dépôt pour les expulsés des ÉtatsUnis, dont le nombre a doublé au cours de cette année. Nasry Asfura au Honduras et Laura Fernández au Costa Rica ont également signé plusieurs accords pour recevoir cet afflux massif.

 

Les sanspapiers sont traités comme des délinquants afin de dissimuler leur condition de victimes de la prédation impériale. Ils forment une masse de pauvres qui perdent leurs emplois à cause des pillages commis par les capitalistes du Nord. Cette confiscation alimente l’émigration de masse, conséquence de la désintégration frappant de nombreuses zones d’Amérique latine.

 

Dans certaines régions d’Équateur, de Colombie ou du Mexique, la présence effective de l’État a disparu, et Haïti offre l’exemple le plus déchirant d’un effondrement total de la société. Le pays est devenu le prototype de l’État pulvérisé par ce pillage, provoquant la fuite désespérée d’émigrés qui seront ensuite criminalisés par Trump et ses créatures d’extrême droite.

 

Offensive inachevée contre la Chine

La nouvelle doctrine Monroe, exaltée par Trump, avait été conçue historiquement contre les rivaux européens, puis appliquée contre l’influence de l’URSS. Elle resurgit aujourd’hui face à la présence économique écrasante de la Chine. Le magnat cherche à freiner l’expansion commerciale, financière et d’investissements de son grand rival dans des pays qu’il considère comme sa chasse gardée.

 

Les preuves du débarquement asiatique sont impressionnantes. Pékin déploie dans la région la même stratégie que dans d’autres zones périphériques, en opposant à la traditionnelle conditionnalité américaine une cascade de crédits et d’investissements. Au lieu d’admettre ce contrepoids, Trump accentue l’agressivité bien connue de l’impérialisme nordaméricain.

 

Le magnat entend assurer le contrôle yankee d’une région riche en ressources naturelles incommensurables et en une grande variété d’intrants indispensables aux chaînes de valeur. Ces circuits nécessitent des approvisionnements que très peu de zones peuvent fournir dans les quantités et la proximité géographique qu’offre l’Amérique latine. Avec une arrogance sans fard, Trump exige la mainmise impériale sur les voies navigables du Paraná, les terres rares des Andes, le cuivre du Panama, le pétrole du Venezuela et le triangle du lithium (Argentine, Bolivie, Chili).

 

Il bénéficie de l’aval de ses subordonnés de la région qui, à la différence de Trump, ne portent aucun projet économique propre et se contentent de prolonger le néolibéralisme, en reniant même l’ancien développementalisme de droite. C’est pourquoi ils tentent de répondre à l’exigence yankee d’éloigner la Chine.

 

Au Panama, le président Mulino a accepté de modifier la concession des ports opérés par des entreprises hongkongaises et a annulé le renouvellement des accords de coopération économique avec Pékin. Au Costa Rica, l’Exécutif reconsidère les négociations avec la Chine pour moderniser l’infrastructure numérique et les réseaux 5G. La même réévaluation est perceptible au Chili, autour du câble sousmarin qui devait relier Valparaíso à Hong Kong. Dans ce pays plane aussi un veto potentiel à la participation chinoise dans l’exploitation du cuivre, du lithium et des terres rares.

 

La présence chinoise dans le port péruvien de Chancay a déjà provoqué une crise judiciaire et de nombreuses versions attribuent à cette question la chute en disgrâce du président José Jerí, resté à peine quatre mois en fonction. Il existe des projets hydroélectriques et des investissements miniers dans ce pays que les ÉtatsUnis exigent d’annuler ou de réduire drastiquement. C’est aujourd’hui le mandat principal que Washington assigne à Keiko Fujimori.

 

Mais la grande préoccupation du Nord se situe à sa propre frontière, dans la renégociation du traité TMEC avec le Mexique. Trump cherche à mettre fin à la triangulation réalisée par la Chine pour pénétrer le marché yankee via son voisinage. Linvestissement de Pékin continue de grimper au Mexique, en particulier dans le secteur automobile, où ses ventes de véhicules sont passées de 0,5 % à 11,2 % en à peine trois ans. Les ÉtatsUnis réclament des droits de douane plus élevés et une augmentation des pourcentages de production locale dans le cadre du TMEC (règles dorigine), afin de bloquer lentrée de produits chinois sur leur propre marché.

 

Dans ce cas, Trump doit composer avec le gouvernement autonome de Claudia Sheinbaum, qui négocie tous les dossiers sans accepter l’obéissance typique de l’extrême droite. De plus, aucune des exigences de Washington concernant le TMEC ne résout la prééminence chinoise persistante dans la gestion globale des chaînes de valeur.

 

L’issue finale de cette confrontation à l’échelle régionale reste incertaine. D’un côté, la MaisonBlanche est parvenue à dresser un barrage face à l’avalanche économique asiatique parmi les gouvernements les plus alignés. De l’autre, lors du dernier sommet de la CELAC avec Xi Jinping, de nouveaux accords d’investissement ont été conclus. La prééminence générale des importations bon marché en provenance de Beijing tend à se maintenir et les investissements soutenus par les crédits attractifs de la Chine continuent de dominer la scène économique, tandis que les ÉtatsUnis mégotent.

 

Les expériences de l’Argentine

Le gouvernement de Milei constitue le cas le plus extrême de soumission à Trump. Il a voyagé plus souvent aux ÉtatsUnis que dans la moindre province de son propre pays et a montré davantage de signes de fidélité à la MaisonBlanche qu’à ses parrains nationaux.

 

En deux ans de gestion, Milei a transformé l’Argentine en un protectorat dégradé de l’empire, dans un pays de taille moyenne doté d’une forte tradition de souveraineté. Cette mutation qualitative du statut de dépendance saute d’abord aux yeux sur le plan économique. L’ambassadeur yankee Lamelas surveille les provinces et intervient dans tous les appels d’offres d’une certaine importance afin de veto la présence chinoise. Dans la même veine, la Banque centrale a gelé les énormes lignes de crédit en yuans pour se conformer aux dispositions de la Réserve fédérale.

 

Les firmes étasuniennes ont été placées en position privilégiée pour s’approprier l’uranium, le lithium et les terres rares, et lorgnent déjà sur le puissant agrobusiness local. Des multinationales yankees sondent également le terrain pour racheter des entreprises locales en profitant de leur dévalorisation boursière, après un dur cycle de récession, d’ouverture commerciale et de chute brutale des ventes.

 

Les capitalistes étatsuniens font pression pour imposer leurs normes de brevets aux laboratoires locaux, avec l’objectif évident de capter leur clientèle. Dans les faits, un plan fulgurant est à l’œuvre pour démanteler l’industrie argentine et la remplacer par des biens importés des ÉtatsUnis. Des secteurs stratégiques à fort développement local — comme le nucléaire — sont démantelés à la demande prédatrice de Washington.

 

La promesse de Milei de mettre l’Argentine sur une trajectoire de développement semblable à celle de l’Allemagne a été oubliée. Elle contraste avec l’accord commercial récemment signé avec les ÉtatsUnis, calqué littéralement sur les traités imposés au Salvador, au Guatemala et à l’Équateur. Trump mise sur la fracture et l’extinction du MERCOSUR pour faciliter une invasion de produits « made in USA ».

 

Le servilisme économique de la Casa Rosada est sans mesure. L’Argentine achète à des prix faramineux la ferraille militaire que le Pentagone lui vend via des intermédiaires, et Milei ne se contente pas d’idolâtrer Netanyahu. Il se montre prêt à entraîner le pays dans quelque aventure guerrière au MoyenOrient. Il a déjà participé à des opérations de renseignement contre le Venezuela, à l’envoi de matériel en Bolivie pour réprimer des manifestations et s’est inscrit pour n’importe quelle incursion yankee contre Cuba. Le port d’Ushuaia a été placé sous tutelle et un accord a été conclu avec la marine étasunienne pour la garde de l’Atlantique Sud, à travers deux exercices conjoints (Daga Atlántica et PASSEX) qui ont violé l’exigence constitutionnelle d’une approbation préalable du Congrès.

 

L’acte le plus récent de cette même soumission est la livraison de toutes les données de la population argentine aux milliardaires de l’intelligence artificielle. Ils ont débarqué en Argentine pour expérimenter avec ce trésor de données en utilisant des algorithmes et des manipulations qu’ils ne peuvent pas encore tester dans les métropoles. Pour utiliser le pays comme cobaye, le patron de Palantir, Peter Thiel, s’est installé à Buenos Aires et a déjà imposé l’adoption de lois prévoyant des exonérations fiscales pour ses investissements (super RIGI) et des facilités pour l’achat de terres.

 

Thiel commencera vraisemblablement la manipulation de données via la gestion électorale des réseaux sociaux afin de favoriser son hôte. Il pousse également à l’installation en Patagonie de mégaserveurs qui dilapident l’énergie, épuisent l’eau et détruisent l’environnement. Mais le plus grand laboratoire d’ingénierie sociale qu’il promeut est la création d’entreprises sans responsabilité humaine (DAO), ce qui permettra d’attribuer à l’IA n’importe quel désastre environnemental ou productif résultant d’expériences menées sur 46 millions de cobayes argentins.

 

Le plus paradoxal dans cette soumission économique aux ÉtatsUnis est la dépendance commerciale continue visàvis de la Chine. Le duo TrumpMilei a imposé une ouverture qui accroît le déficit commercial de l’Argentine avec le rival que les ÉtatsUnis cherchent justement à écarter. Au moment d’importer ce qui n’est plus produit localement, aucun exportateur yankee ne peut rivaliser avec ses homologues asiatiques.

 

Milei obéit à tous les ordres venus du Nord. Il a fait adopter des lois qui offrent carte blanche aux entreprises étrangères pour s’emparer des ressources naturelles, il priorise le paiement de la dette externe, paralyse les travaux publics, coupe dans les budgets sociaux et démolit le niveau de vie populaire.

 

Le dirigeant anarchocapitaliste a renoncé à l’intégration du pays aux BRICS, afin que toute la rente agroénergétique s’évapore vers l’extérieur. Mais avec cette politique, il a poussé la vulnérabilité de l’économie à son paroxysme, créant une grande inconnue sur la viabilité de son modèle de terre brûlée.

 

La capture incertaine du Venezuela

L’enlèvement de Maduro a marqué un jalon central dans la campagne de réappropriation de l’Amérique latine menée par Trump. Sans aucun doute, cet épisode a enhardi le magnat et l’a incité à redoubler sa mise. Il a commis un acte terroriste avec des accusations absurdes de narcotrafic, alors que le Venezuela ne figure ni comme producteur, ni comme pays de transit, ni comme acteur majeur du marché des drogues. Pour cette raison, le procès du président kidnappé à New York est un nonsens procédural.

 

Trump a recouru à la capture d’un président en laissant intact le système politique en place et en évitant l’invasion extérieure ou la mise en place directe à Miraflores d’un serviteur de la droite vénézuélienne. Il n’a pas intronisé Guaidó, Corina Machado ou Leopoldo López. Il a opté pour une voie intermédiaire, en tenant compte du long historique d’échecs de ses protégés.

 

Au Venezuela, la guerre couverte sur le modèle de l’Ukraine, tentée entre 2017 et 2020, a échoué, tout comme le soulèvement militaire de 2019. L’asphyxie économique a démoli la structure productive et forcé l’émigration de sept millions de personnes, mais n’a pas réussi à faire tomber le chavisme. Le Pentagone a également renoncé à occuper la zone pétrolière de l’Orénoque — sur le modèle libyen ou syrien — par crainte d’un chaos régional ingérable. Face aux dangers de ces options risquées, Trump a choisi un enlèvement spectaculaire sans grands changements politiques. Le résultat de cette orientation reste en cours de définition.

 

Il a braqué un pistolet sur la tempe de Delcy Rodríguez pour imposer un paquet fulgurant d’exigences. Il a forcé la réorganisation des commandements de l’armée, le virage prooccidental de la politique extérieure et la libération des conspirateurs de droite. Il diffuse l’image humiliante d’un Venezuela transformé en « 51ᵉ État de l’Union américaine » et met en scène un simulacre d’évacuation de l’ambassade étatsunienne avec des avions du Pentagone dans le ciel de Caracas.

 

Trump exhibe toute l’opération comme un projet personnel pour voler le pétrole. Ce qui a commencé par des sanctions, des blocus et la confiscation de la filiale externe Citgo apparaît désormais comme une tentative d’appropriation totale des hydrocarbures. Le magnat évoque une dette fictive pour justifier cette expropriation, mais il ne donne pas de détails et se contente de proclamer qu’il s’emparera du pétrole.

 

Jusqu’à présent, il a obtenu le vote de lois accordant des avantages aux compagnies yankees pour s’approprier cette ressource. Des dénonciations circulent déjà au sujet d’un important détournement de bénéfices du brut vers le Trésor étatsunien, dans un contexte de reprise des inspections du FMI et de restructuration forcée de la dette externe. Mais la viabilité effective de ce plan reste une inconnue.

 

D’un côté, il existe des signes de reprise de la production et des exportations de pétrole, ainsi que du retour de grandes compagnies qui imposent leurs conditions pour régler les litiges d’arbitrage en suspens. De l’autre, persistent des doutes sur l’ampleur colossale des investissements nécessaires pour reconstruire une infrastructure pétrolière érodée par une décennie de sanctions. Les grandes firmes hésitent à engager ces capitaux, en raison du haut risque de cette opération portant sur un brut lourd qui exige des coûts de raffinage élevés.

 

Le fond de ces réserves est politique. Les entreprises ne voient pas de garanties politiques suffisantes de la part de Trump, qui a l’habitude de rompre les règles du jeu avec des annonces changeantes. Toutes constatent en outre que le gouvernement vénézuélien est très éloigné de l’équipe « fiable » et « modérée » que dirigerait Corina Machado.

 

La trajectoire actuelle suscite aussi des critiques dans les rangs chavistes euxmêmes, avec des demandes d’explications sur la politique d'apaisement officielle visàvis de Trump. Certains exigent de clarifier ce qui s’est passé pendant l’enlèvement de Maduro et d’autres estiment que, de fait, le pays a été dégradé au rang de protectorat. D’autres encore contestent la remise de l’homme d’affaires Saab à la justice étatsunienne, en soulignant que cet individu avait maintenu les circuits du commerce extérieur permettant de faire face aux sanctions impériales. S’il avait commis des délits, il aurait été logique de le juger à Caracas et non dans une prison de l’empire.

 

Mais ces débats sont passés au second plan face à l’urgence créée par le tremblement de terre dévastateur. L’aide est devenue la priorité absolue face à une tragédie majeure. La droite accuse le gouvernement d’imprévision et de manque de moyens pour assister comme il se doit victimes et rescapés, en omettant la responsabilité impériale dans ces carences. Après de longues années de blocus criminel, les hôpitaux n’ont plus de médicaments et l’État a été structurellement vidé de ses capacités d’assistance à la population.

 

Le but de Trump est de profiter de ce cataclysme pour renforcer la tutelle ou la présence directe des marines, comme lors du séisme de 2010 en Haïti. C’est pourquoi il offre une aide dérisoire par rapport aux profits qu’il tire une fois encore de l’appropriation d’une grande partie de la rente pétrolière.

 

Mais au milieu de cette douleur incommensurable, la solidarité explose entre familles, voisins et habitants qui improvisent des secours et partagent vivres et ressources. Ce travail est rendu possible par le vaste réseau de communes et d’organisations populaires forgé à la chaleur du processus bolivarien.

 

La survie de Cuba

Dans sa campagne contre Cuba, Trump a proclamé qu’il pouvait « prendre l’île pour en faire ce qu’il veut ». Il a envoyé une flotte encercler le pays et ses juges ont inventé une inculpation contre Raúl Castro pour tenter des enlèvements ou des assassinats ciblés. Il est lancé dans des provocations majeures et a déjà tenté un premier débarquement de mercenaires, qui ont été neutralisés.

 

La mafia anticastriste, depuis la Floride, attise le mécontentement interne, tandis que le Pentagone garde en réserve une vaste gamme d’agressions. En soixante ans de blocus, jamais Washington n’avait osé imposer un verrouillage aussi strict de l’approvisionnement pétrolier. Avec cette asphyxie énergétique, il cherche à provoquer une crise humanitaire semblable à celle qu’a subie Haïti. L’objectif est de généraliser l’obscurité nocturne, la paralysie des hôpitaux, l’effondrement de la distribution d’eau et les pénuries alimentaires.

 

Comme ils n’ont pas réussi à détruire la révolution de l’intérieur, ils ont recours à l’encerclement total, avec des portevoix complices qui accusent Cuba de ne pas avoir su construire une défense contre l’étau étatsunien. On exige d’une petite île une autosuffisance qu’aucune puissance au monde ne possède.

 

Trump a non seulement obtenu du Venezuela qu’il coupe la fourniture de carburant qui soutenait l’économie cubaine, mais il a aussi arraché l’alignement sur le blocus du gouvernement de Lula. Le Brésil produit entre 4 et 4,3 millions de barils de pétrole par jour (avec des exportations fréquentes), tandis que l’île a besoin d’importer entre 80 000 et 100 000 barils. Un tel approvisionnement serait sans impact économique pour Brasília et son refus ne tient qu’à la peur de provoquer la colère de Washington.

 

Claudia Sheinbaum a adopté une position plus autonome. Elle a suspendu les envois de carburant face aux menaces de Trump, mais a réorienté l’aide vers les fournitures humanitaires et négocie avec Washington une formule permettant de reprendre la fourniture de pétrole.

 

Le gouvernement cubain rationne le carburant pour garantir les services et activités essentiels, tout en cherchant des alternatives via les parcs solaires et l’approvisionnement extracontinental. Des navires russes et turcs sont parvenus à s’approcher de l’île, mais sans assurer la continuité des livraisons. L’ensemble des gouvernements qui critiquent verbalement le vandalisme impérial étatsunien abandonnent de fait Cuba au moment où l’île a le plus besoin de soutien.

 

L’ingratitude de pays comme l’Angola — qui a bénéficié de l’aide militaire cubaine durant sa lutte pour l’indépendance et qui aujourd’hui ignore son ancien allié — est particulièrement choquante. D’autres nations productrices de pétrole qui ont reçu la solidarité désintéressée des médecins ou sauveteurs cubains détournent le regard au lieu de rendre la pareille.

 

L’île se retrouve face à l’abandon silencieux de ceuxlà mêmes qui appellent à remplacer l’ordre unipolaire existant. C’est pourquoi il est urgent de démontrer concrètement que « Cuba n’est pas seule », en amplifiant la campagne internationale pour briser le blocus et obliger les gouvernements en conflit avec Trump à fournir du pétrole.

 

À Cuba, la résistance se prépare autour de deux mots d’ordre des marches de masse qui parlent d’euxmêmes : « jusqu’à la victoire toujours » et « que personne n’attende la reddition ». La dignité que ses habitants ont tant de fois démontrée resurgit une nouvelle fois, mais cette bataille exige un soutien externe indispensable en matière de fourniture de carburant.

 

Les réformes économiques adoptées et promues à marche forcée par le gouvernement s’inscrivent dans cette situation d’urgence. Elles ne présentent pas la nouveauté que leur prêtent nombre d’analystes, puisqu’elles ont été discutées au cours des deux dernières décennies pour suivre le modèle mis en œuvre par la Chine et le Vietnam. Mais dans la conjoncture désespérée actuelle, elles ont un but immédiat : briser l’étau de Trump en nouant des accords avec des entreprises dont l’activité nécessite du pétrole. La bataille pour cet objectif prime sur tout le reste.

 

Polarisation dans les urnes, percée dans la rue

En très peu de temps, Trump est parvenu à multiplier sa base de soutien politique en Amérique latine. La fidélité aveugle initiale de Milei et Bukele s’est étendue de manière significative à Peña, Novoa, Paz, Asufra, Kast et il est sur le point de s’assurer deux autres piliers importants avec Keiko Fujimori et Abelardo De la Espriella.

 

Il est évident que la vague d’extrême droite persiste et n’a peutêtre pas encore atteint son apogée. Le retour de l’uribisme en Colombie avec un programme ultraréactionnaire mêlant attaques antidémocratiques, populisme punitif, contrôle des réseaux numériques et alliance avec Israël en est un signe manifeste.

 

Les causes de ce long cycle d’essor de la droite sont multiples, avec un rayonnement international et de nombreuses spécificités latinoaméricaines. Mais ce qui frappe, c’est la progression continue du trumpisme dans la région alors que son mentor accumule revers et échecs dans le reste du monde. L’Amérique latine seraitelle l’exception à cette adversité ?

 

Certaines lectures estiment que le mouvement populaire de la région subit déjà une défaite monumentale face à cette domination écrasante de gouvernements d’extrême droite. Cette hypothèse est à prendre très au sérieux, mais il convient de rappeler que le premier Trump avait déjà impulsé une restauration conservatrice qui fut finalement battue dans la rue et dans les urnes. De cette défaite est née la seconde vague progressiste de 20192023.

 

Jusqu’à présent, aucun des gouvernements serviles dont dispose le magnat dans la région n’a réussi à stabiliser ses agressions. Le fait dominant est la polarisation qui surgit dans la plupart des scrutins. Dans les faits, très peu de mandats parviennent à s’ancrer durablement et un questionnement persistant opère dans les deux sens.

 

D’un côté, les gouvernements progressistes (ou de centregauche) affrontent l’invariable défi de leurs rivaux d’extrême droite, y compris quand leurs gestions sont bien évaluées par la population. Mais ce même vaetvient affecte le camp opposé, qui doit faire face à des rejets inattendus au moment du vote. Le premier cas s’est vérifié dernièrement en Colombie et le second au Pérou. Dans les deux cas, le caractère extrême de la polarisation a conduit à des quasimatchs nuls qui se sont tranchés par les mandats du pouvoir réel et non par des décomptes transparents des urnes.

 

En réalité, l’équilibre latinoaméricain sera tranché très prochainement par l’issue des élections au Brésil. De par l’envergure de ce pays, c’est là que se joue la « mère de toutes les batailles » à l’échelle régionale. Trump mise gros contre Lula avec ses filleuls de la famille Bolsonaro et conspire depuis des mois avec le même cynisme interventionniste qu’il déploie dans des pays de moindre poids.

 

Il a tenté de sanctionner, via des droits de douane, les décisions du pouvoir judiciaire brésilien contre les délits putschistes de Bolsonaro et a catalogué deux organisations criminelles de « groupes terroristes » afin de s’accorder des permis d’assassinat ou d’enlèvement en territoire sudaméricain. Il alimente également l’ingérence dans la campagne électorale — notamment sur le terrain numérique — avec des mensonges qui stigmatisent le gouvernement de Lula.

 

Le Brésil est une pièce économique clé pour Trump, non seulement pour contenir l’avance de la Chine sur le plus important marché de la région, mais aussi pour garantir le règne du dollar en neutralisant l’inclination de Lula (avec les BRICS) à se distancier de cet impérialisme monétaire. Une victoire de Bolsonaro lui fournirait en outre le soutien décisif pour s’attaquer à Sheinbaum et obtenir le contrôle total tant recherché de l’Amérique latine.

 

Mais le destin de la région se joue de façon encore plus significative audelà du champ électoral. La droite modifie ces scénarios via des coups d’État militaires, des conspirations judiciaires ou des secousses de marché. La gauche et le mouvement populaire transforment les mêmes contextes par des soulèvements massifs dans la rue, qui déplacent le rapport de forces sociales en faveur des travailleurs. Le soulèvement survenu en Bolivie pourrait constituer le premier épisode de ce cycle de réponses.

 

Ce fut une révolte impressionnante, à peine six mois après l’arrivée au pouvoir du gouvernement de droite. Les manifestants ont encerclé le siège du gouvernement, bloqué les routes et imposé une radicalité marquante dans leurs formes de lutte. Ils ont exigé la démission d’un président qui avait trahi son mandat et réprimé brutalement les protestations.

 

Trump a clairement soutenu cette réaction, mais la fragilité d’un gouvernement qui tentait d’annuler les conquêtes citoyennes et les droits conquis par la population indigène à la tête de la révolte est apparue au grand jour. La rébellion n’a pas réussi l’insurrection urbaine dont elle avait besoin pour triompher, mais elle a démontré la supériorité écrasante des forces populaires face à un appareil gouvernemental inopérant. Elle s’est finalement achevée par un repli tactique face à un président affaibli.

 

Au cours des dernières décennies, la Bolivie a souvent anticipé la voie combative de la région. Elle a mené, au début du nouveau siècle, la vague de soulèvements qui a touché l’Équateur, le Venezuela et l’Argentine, puis a commandé la seconde marée qu’ont suivie l'Équateur, le Chili, la Colombie et le Pérou. Une nouvelle fois, les hauts plateaux andins prennent la tête du défi face au projet régional de Trump, au résultat encore ouvert.

 

En résumé

Trump renforce le contrôle impérial de l’Amérique latine, en contraste avec les difficultés qu’il rencontre dans le reste du monde et chez lui. Il militarise la région sous le prétexte du narcotrafic sans risquer l’envoi massif de troupes. Il interfère dans les processus électoraux en faveur de serviteurs d’extrême droite qui exécutent ses consignes de persécution des migrants. Il tente de freiner la Chine dans la captation des ressources naturelles, sans réussir à freiner son rôle dans les chaînes de valeur. L’Argentine représente le cas le plus extrême de soumission et de vulnérabilité, la tutelle sur le Venezuela reste incertaine, Cuba lutte pour survivre et l’issue au Brésil décidera du scénario régional. La polarisation domine les scrutins et la Bolivie inaugure un nouveau cycle de résistance dans la rue.

 

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

L’Amérique latine est‑elle l’exception ?

Claudio Katz est argentin et est né en 1954. Il est titulaire d'un diplôme en économie et d'un doctorat en géographie. Il dirige des projets à l'Université de Buenos Aires et est chercheur au Conseil national de la science et de la technologie. Il a coordonné le groupe de travail CLACSO et est membre de l'Institut de recherche économique d'Argentine.

Il est membre du comité de rédaction de diverses revues académiques et est intensément actif dans les syndicats, les mouvements sociaux et les organisations politiques en Argentine, en tant que membre du collectif "Left Economists" (EDI).

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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