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Comment le Nicaragua veut construire sa démocratie

par Bernard Tornare 24 Juillet 2026, 10:23

Comment le Nicaragua veut construire sa démocratie
Par Bernard Tornare, Moulouwa T.

Rompre avec les élections sous tutelle impériale

Quand le gouvernement sandiniste affirme qu’il ne veut « plus jamais d’élections au service de l’impérialisme, des Yankees et des laquais ennemis du pays », il ne proclame pas la fin du vote, mais la fin d’un certain type d’élections.

 

Il s’agit de tourner la page d’un modèle où les scrutins sont conçus, financés et contrôlés par Washington, ses ambassades, ses ONG et ses relais locaux, pour imposer au Nicaragua des gouvernements dociles.

 

L’histoire récente du pays est marquée par cette ingérence permanente : pressions diplomatiques, financement direct de partis et d’ONG, sanctions économiques, campagnes médiatiques internationales orchestrées avant chaque rendezvous électoral.

 

À chaque fois, l’objectif est le même : empêcher qu’un peuple qui a osé faire une révolution puisse décider souverainement de son avenir, de ses alliances et de son modèle économique.

 

Refuser de « revenir » à ces électionslà, ce n’est pas rompre avec la démocratie ; c’est au contraire affirmer le droit d’un peuple à définir luimême ce que doit être une élection réellement libre, sans revolver impérial pointé sur la tempe.

 

Une longue tradition d’ingérence électorale

Pour comprendre ce refus, il faut se souvenir que, dans les années 1930, les élections nicaraguayennes étaient littéralement administrées par les ÉtatsUnis.

Des officiers américains encadraient les processus électoraux, supervisaient les institutions, et garantissaient que le résultat politique reste compatible avec les intérêts de Washington.

 

Plus tard, l’occupation militaire directe a laissé la place à des formes plus « modernes » de tutelle : ambassadeurs omniprésents, pression du FMI et de la Banque mondiale, conditionnalité de l’« aide » internationale.

 

Les campagnes électorales étaient inondées d’argent étranger, de cadeaux, de sacs de nourriture distribués dans un pays ruiné par la guerre, au moment précis où le peuple était appelé à voter.

 

Dans ces conditions, parler d’« élections libres » relève de la fiction libérale : quand l’estomac est vide et que la guerre menace de reprendre, ce n’est pas un débat programmatique, c’est un chantage à la faim et au sang.

Le bulletin de vote devient alors l’outil d’une recolonisation silencieuse, où l’empire obtient par la pression économique et militaire ce qu’il n’arrive plus à imposer par les baïonnettes.

 

1990 : voter avec une arme sur la tempe

L’épisode de 1990 reste un symbole de ce que le pouvoir actuel ne veut plus jamais revivre.

Au sortir de la guerre de la Contra, alimentée et financée par les ÉtatsUnis, le message venu de Washington était limpide : si le peuple nicaraguayen persistait à soutenir le Front sandiniste, la guerre continuerait.

 

Le choix proposé au peuple n’était donc pas entre deux programmes politiques, mais entre la paix ou la poursuite d’un conflit meurtrier.

 

Voter pour l’opposition soutenue par les ÉtatsUnis, c’était espérer la fin des hostilités, la possibilité de reconstruire, la promesse – certes illusoire – d’une normalisation économique.

 

Les élites occidentales ont présenté ce scrutin comme un « triomphe de la démocratie ».

 

Pour ceux qui l’ont vécu, c’est surtout l’exemple parfait d’une élection tenue sous la menace, où l’on a transformé la lassitude d’un peuple épuisé en victoire politique de l’impérialisme.

 

Dire aujourd’hui « plus jamais » signifie refuser que l’urne soit de nouveau utilisée comme instrument de chantage : pas question de revenir à des élections où la seule alternative est d’accepter les privatisations, la misère et le retour de la droite proyankee, sous peine de sanctions et de guerre.

 

Construire des élections « propres, transparentes et nationales »

Ce que le pouvoir nicaraguayen met en avant, c’est la nécessité de refonder le système électoral pour le soustraire à la mainmise extérieure.

 

Il ne s’agit pas de renoncer aux élections, mais de définir un cadre dans lequel « ce sont les Nicaraguayens qui décident quand et comment auront lieu leurs élections », sans que les ambassades ou les ONG financées de l’étranger puissent dicter le calendrier ni le résultat.

 

Cette refondation passe par plusieurs axes :

empêcher la circulation massive d’argent étranger dans les campagnes, qui permet à des « laquais des Yankees » de fausser le jeu électoral à coups de dollars et de propagande.

 

renforcer le contrôle populaire sur les institutions électorales, afin que le Conseil suprême électoral et l’Assemblée nationale travaillent à la fois dans le cadre de la Constitution et sous le regard des organisations sociales.

 

garantir que les forces armées, la police et les organes de l’État ne soient plus utilisés comme leviers de déstabilisation au service d’un changement de régime dicté de l’extérieur.

 

L’idée centrale est que les règles du jeu ne peuvent plus être écrites dans les bureaux du Département d’État, puis imposées par la pression médiatique et les « observateurs » internationaux triés sur le volet.

 

Elles doivent être discutées à Managua, dans les quartiers populaires, les syndicats, les mouvements paysans, les organisations de femmes et de jeunes qui ont payé le prix fort des guerres et des blocus.

 

Le peuple comme véritable « président »

Derrière ce débat institutionnel se joue une question plus profonde : qui est le sujet de la démocratie ?

Pour le pouvoir sandiniste, la réponse se veut claire : « le peuple est président », autrement dit, la légitimité ne vient pas seulement d’un rituel électoral périodique, mais de la capacité d’un peuple à exercer son pouvoir au quotidien, à travers ses organisations, ses luttes et ses conquêtes sociales.

 

Dans cette perspective, l’élection n’est pas un totem intouchable, une cérémonie fétichisée tous les quatre ou cinq ans.

C’est un outil au service d’un projet politique : défendre la souveraineté, approfondir les droits sociaux, consolider les transformations économiques qui arrachent le pays à la dépendance néocoloniale.

 

Refuser les « élections au service de l’impérialisme », c’est donc refuser :

que l’argent étranger décide qui a droit ou non à un parti, à un média, à une campagne.

que les sanctions économiques, les menaces militaires ou les campagnes de diffamation internationale soient utilisées pour orienter le vote.

que les institutions nationales soient réduites au rôle de simple chambre d’enregistrement des rapports de force dictés depuis Washington.

 

À l’inverse, c’est revendiquer le droit de tenir des élections au rythme du processus révolutionnaire, dans des conditions où le peuple puisse décider sans chantage, sans faim organisée, sans guerre programmée.

 

Une bataille qui dépasse le Nicaragua

Ce refus des élections téléguidées s’inscrit dans une bataille plus large qui traverse toute l’Amérique latine depuis des décennies.

 

Chaque fois qu’un peuple choisit un chemin indépendant – nationalisations, intégration régionale, coopération avec la Russie, la Chine ou d’autres partenaires non alignés –, la machine impériale se remet en marche : coups d’État parlementaires, « révolutions de couleur », sanctions, campagnes médiatiques.

 

Le Nicaragua, comme d’autres processus progressistes du continent, sait que l’Empire n’accepte la « démocratie » que lorsqu’elle lui donne raison.

 

Quand les urnes confirment un projet antinéolibéral, on parle de fraude ; quand elles installent un gouvernement favorable au libreéchange, on salue la « maturité démocratique ».

 

Dire « plus jamais d’élections au service de l’impérialisme », c’est donc nommer un problème que les éditorialistes des grands médias se gardent bien de voir : le vote n’est pas neutre dans un système mondial où la finance, les armes et les médias appartiennent aux mêmes centres de pouvoir.

 

Pour qu’une élection soit réellement démocratique, elle doit être arrachée à ces centres, rendue à la souveraineté populaire, protégée par un État décidé à ne plus être le guichet local des intérêts des multinationales.

 

Sources consultées :

https://www.facebook.com/watch/?v=1066079255840720

https://books.openedition.org/iheal/9237

https://excerpts.numilog.com/books/9782849509074.pdf

https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/240718/solidarite-avec-le-peuple-du-nicaragua

https://cnnespanol.cnn.com/2026/07/20/latinoamerica/ortega-fin-elecciones-nicaragua-orix

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