Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

L’étau impérialiste et les communes : entretien avec Hernán Vargas (Partie II)

par Bernard Tornare 25 Juin 2026, 10:31

L’étau impérialiste et les communes : entretien avec Hernán Vargas (Partie II)

Partie I ici

 

Par Cira Pascual Marquina

Dans cet entretien en deux volets, l’organisateur politique et analyste Hernán Vargas, porte-parole d’ALBA Movimientos, examine le moment géopolitique actuel à travers le prisme d’événements récents en Amérique latine qui façonneront l’horizon stratégique du continent dans les années à venir.

 

Dans la première partie, Vargas abordait l’évolution de l’équilibre mondial des forces, la remilitarisation de l’hémisphère occidental et la place du Venezuela dans une confrontation internationale plus large impliquant des puissances telles que la Chine, la Russie et l’Iran. Dans cette seconde partie, il se penche sur le processus bolivarien, en examinant la souveraineté, la signification du 3 janvier et le rôle stratégique des communes dans l’avenir du Venezuela.

 

Cira Pascual Marquina : Une grande partie de notre conversation jusqu’à présent a porté sur le contexte géopolitique général. Cependant, que révèle le 3 janvier sur la situation à laquelle est confronté le processus bolivarien lui-même ?

 

Hernán Vargas : L’un des problèmes auxquels nous sommes confrontés est que, parce que le 3 janvier s’est produit un jour précis et n’a pas été immédiatement suivi d’une seconde vague d’attaques ou d’une occupation militaire, beaucoup ont fini par le considérer comme un événement isolé. Je pense que c’est une erreur. Le 3 janvier n’a pas été un épisode isolé. Il s’inscrit dans un processus en cours de prise de contrôle militaire qui continue de façonner le continent. Le Venezuela demeure dans une position particulièrement vulnérable dans ce processus, même s’il dispose encore d’un gouvernement choisi par le peuple vénézuélien et non par les États-Unis.

 

À bien des égards, le Venezuela se trouve dans ce que je décrirais comme un étau extrêmement serré. Le pays subit une pression immense de la part de la force militaire la plus puissante de la planète. Selon la manière dont le Venezuela agit et celle dont les États-Unis choisissent d’intervenir, les conséquences pourraient être dévastatrices. Ce qui est souvent occulté, c’est à quel point nous avons été proches d’une guerre de grande ampleur.

 

Le Venezuela a été de facto contraint à une situation où la diplomatie se déroule dans des conditions d’asymétrie extrême. Face à une supériorité militaire écrasante et en l’absence d’alliés prêts à affronter directement les États-Unis, le gouvernement n’a guère eu d’autre choix que de privilégier la négociation tout en tentant d’éviter un conflit plus large. Il ne s’agit pas d’une diplomatie menée dans des conditions normales. C’est une diplomatie sous contrainte : l’alternative serait un conflit bien plus vaste et destructeur.

 

Lorsque plus de 150 avions et sept navires militaires ont été déployés en appui à l’opération du 3 janvier, le message était clair : les États-Unis étaient prêts à aller plus loin dans l’escalade. La décision du président Maduro de ne pas autoriser une contre-attaque a été extrêmement importante, car elle a évité un bain de sang et empêché la création des conditions d’une guerre formelle. Si le Venezuela avait répondu militairement, la situation aurait dégénéré en un conflit beaucoup plus large, avec des pertes humaines bien plus importantes.

 

CPM : Vous soutenez que l’enjeu dépasse la survie d’un gouvernement. Qu’est-ce qui est réellement en jeu aujourd’hui au Venezuela ?

 

HV : Ce que j’avance, c’est que les risques auxquels nous faisons face vont bien au-delà du sort d’un gouvernement particulier. Le premier risque est celui de perdre la paix. Si la situation actuelle évolue vers une nouvelle phase de déstabilisation, elle pourrait conduire à une occupation militaire du pays. Cette possibilité ne doit pas être prise à la légère.

 

Le deuxième risque est la perte de la République elle-même. Au cours des vingt-sept dernières années, le Venezuela s’est engagé dans un effort soutenu pour construire et défendre un cadre constitutionnel capable de rendre la souveraineté effective. Ce processus a toujours été contesté. Nous avons dû le défendre à maintes reprises, et aujourd’hui nous faisons face à une nouvelle tentative de le démanteler.

 

Un exemple en est le débat autour de la loi sur les hydrocarbures. Beaucoup de confusion entoure cette question. Le Venezuela a introduit des modifications dans son cadre juridique, mais celles-ci n’abandonnent pas le principe selon lequel les ressources énergétiques du pays appartiennent au peuple vénézuélien et sont administrées conformément à la Constitution. Le débat ne porte pas simplement sur une loi : il concerne la question de savoir qui exerce la souveraineté et dans l’intérêt de qui les ressources stratégiques du pays sont gérées.

 

CPM : Tout au long de cet entretien, vous avez insisté sur la souveraineté comme quelque chose qui doit être activement défendu et construit. Comment comprenez-vous le rôle du processus bolivarien dans ce sens ?

 

HV : Je pense que nous avons dû construire la souveraineté par le bas. Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, la souveraineté existait davantage comme un concept formel que comme une réalité vécue. L’État l’administrait formellement, mais dans la pratique, le Venezuela fonctionnait dans un cadre de dépendance où de nombreuses décisions essentielles étaient influencées par des intérêts extérieurs.

 

Le processus bolivarien a ouvert une autre voie. Par la mobilisation populaire, les élections, le débat politique et l’organisation, les Vénézuéliens ont commencé à construire une démocratie dotée d’un contenu réel plus important. La Constitution de 1999 s’inscrivait dans cet effort, mais elle n’en constituait que le point de départ. Dès que ces principes ont été traduits en politiques concrètes, des conflits ont immédiatement émergé.

 

Nous l’avons vu très clairement en 2002. Le Venezuela avait adopté une nouvelle Constitution et commencé à adapter sa législation en conséquence. Des questions auparavant intouchables sont soudain devenues des sujets de débat public : qui contrôle la terre, qui contrôle les ressources naturelles du pays et qui a l’autorité de décider de leur usage ? Le coup d’État de 2002 n’était pas seulement une réaction contre un gouvernement, mais aussi contre l’effort visant à rendre la souveraineté réelle.

 

La même dynamique s’est manifestée lors du conflit autour de PDVSA [la compagnie pétrolière nationale du Venezuela]. Un secteur de l’industrie pétrolière agissait comme si l’entreprise lui appartenait, plutôt qu’au peuple vénézuélien. L’affrontement qui s’en est suivi portait, en fin de compte, sur la souveraineté dans un sens très concret : qui contrôle les ressources stratégiques du pays, comment elles sont gérées et qui décide de la distribution des richesses qu’elles génèrent.

 

Ces luttes ont été difficiles, mais elles faisaient partie d’un processus plus large visant à transformer la souveraineté d’un principe abstrait en une réalité politique.

 

CPM : Le processus bolivarien a survécu à des coups d’État, des sanctions, une crise économique et maintenant une agression militaire directe. Comment expliquer cette résilience ?

 

HV : L’un des éléments clés des vingt-sept dernières années au Venezuela est que le chavisme a construit une nouvelle formule de pouvoir. Il ne s’agit pas simplement d’un gouvernement ou d’un parti politique. C’est un processus politique qui s’est enraciné dans de multiples dimensions de la société et de l’État.

 

Vu de l’extérieur, on réduit souvent le chavisme à ses dirigeants. Le leadership est important, bien sûr, mais il ne représente qu’une partie d’une réalité beaucoup plus vaste. Au fil du temps, le processus bolivarien a construit une force institutionnelle, une organisation politique, une présence territoriale et des formes de participation populaire qui dépassent largement la politique électorale.

 

C’est l’une des raisons pour lesquelles toutes les tentatives répétées de renverser le chavisme ont échoué. L’opposition aborde souvent la situation comme si la destitution d’un président suffisait à démanteler l’ensemble du processus. Or, la réalité vénézuélienne est bien plus complexe. Il existe des organisations politiques, des mouvements sociaux, des structures communales, des secteurs des forces armées, la milice et des millions de personnes ayant participé directement à la construction de ce projet.

 

Dans le même temps, les élites traditionnelles du Venezuela n’ont pas été capables de construire une alternative viable. De nombreux secteurs qui avaient mené la tentative de coup d’État en 2002 se sont progressivement retirés de la politique nationale. Certains ont déplacé leurs efforts vers le lobbying en faveur d’une intervention militaire directe à Washington, tandis que d’autres ont misé de plus en plus sur les sanctions et la pression extérieure.

 

Il en résulte une asymétrie profonde. Le chavisme dispose d’une organisation politique, d’une présence institutionnelle, d’un enracinement territorial et d’un projet national identifiable. L’opposition, elle, a eu du mal à construire des formes d’organisation comparables ou une proposition cohérente de gouvernement. Dans de nombreux cas, sa stratégie est devenue de plus en plus dépendante d’acteurs extérieurs plutôt que de sa propre base sociale.

 

Cela ne signifie pas que le chavisme soit exempt de contradictions ou de défis. Aucun processus politique ne l’est. Mais cela contribue à expliquer sa résilience. Ce qui a été construit au Venezuela n’est pas simplement une coalition électorale : c’est un processus politique de long terme qui a généré des structures de participation, d’organisation et d’identité collective capables de résister à des pressions énormes.

 

CPM : J’ajouterais que le chavisme se maintient non seulement grâce à son organisation, mais aussi grâce à un projet politique vivant. En quoi consiste ce projet aujourd’hui ?

 

HV : En effet, on oublie souvent que le processus bolivarien ne repose pas uniquement sur ses structures organisationnelles. Il est également soutenu par un projet politique élaboré au fil de nombreuses années.

 

En 2012, Chávez a défini ce qu’il appelait les Cinq Objectifs Historiques [1]. Ils restent d’une importance extraordinaire, même si nous n’avons pas toujours su les populariser ou en faire pleinement comprendre la portée. Avec le temps, ces objectifs ont été enrichis par de nouveaux débats et de nouvelles expériences. Plus récemment, le président Maduro a évoqué une période de transformations s’appuyant sur ces mêmes bases stratégiques.

 

Au cœur de ce projet se trouve une vision du pays. Il s’agit d’un projet structuré autour d’un socialisme territorial construit à partir de la commune, mais qui va bien au-delà. C’est un projet centré sur l’indépendance, le socialisme, la transformation productive et la construction d’une nouvelle géopolitique orientée vers un monde multicentrique et pluripolaire, plutôt que dominé par une hégémonie impérialiste.

 

Il inclut également un élément rarement évoqué mais de plus en plus crucial : la défense de la vie elle-même. Nous traversons une crise planétaire et civilisationnelle liée à la logique du capital. La question n’est plus seulement celle de l’organisation politique ou économique des sociétés, mais aussi de savoir si l’humanité peut faire face à un modèle de développement qui menace de plus en plus les conditions de vie sur la planète.

 

Ces idées ne sont pas abstraites. Elles se sont traduites par des politiques concrètes et des formes d’organisation tout au long du processus bolivarien. Pendant de nombreuses années, le Venezuela a consacré une part importante de son revenu national à l’investissement social, cherchant à garantir des droits qui n’existaient auparavant que sur le papier. Même dans des conditions de blocus et de siège économique, cet engagement est resté un point d’honneur.

 

L’une des caractéristiques du processus bolivarien a été l’effort de relier les politiques publiques à l’organisation populaire. Les droits n’étaient pas conçus simplement comme des services fournis par l’État. Dans de nombreux cas, ils étaient accompagnés de formes d’organisation communautaire permettant aux populations de participer directement à l’identification des problèmes, à la conception des solutions et à la gestion des ressources. Cela s’est produit dans des domaines tels que l’eau, la santé, l’éducation, le logement et l’accès à la terre.

 

Au fil du temps, ces expériences ont contribué au développement des conseils communaux puis des communes. L’objectif n’était pas seulement d’améliorer l’administration publique, mais aussi de créer des mécanismes permettant aux communautés d’exercer de plus en plus des formes d’autogouvernement et de prise de décision collective.

 

Dans ce sens, le projet politique a toujours combiné une vision stratégique du pays et un effort pour construire de nouvelles formes de participation et de pouvoir au niveau territorial.

 

CPM : La commune est une composante centrale du projet bolivarien. Pourquoi la considérez-vous comme si importante à ce moment précis ?

 

HV : La commune est essentielle parce que c’est là que beaucoup des idées dont nous avons parlé prennent une forme concrète dans la vie quotidienne. Lorsque nous parlons de souveraineté, de participation et de socialisme territorial, il ne s’agit pas de concepts abstraits : ils doivent s’exprimer à travers des mécanismes réels d’organisation et de décision au sein des communautés.

 

Au Venezuela, ce processus s’est progressivement approfondi. À travers des consultations populaires, les communautés identifient leurs priorités, débattent des propositions et décident de l’allocation des ressources. Dans de nombreux cas, ce sont les communautés elles-mêmes qui exécutent les projets, avec le soutien du cadre institutionnel de l’État. Cela transforme la relation entre l’État et la société organisée.

 

L’un des développements les plus importants de ces dernières années a été l’effort de transférer directement les ressources et le pouvoir décisionnel aux communautés organisées par le biais de consultations populaires. À travers ces mécanismes, les communes identifient les priorités, sélectionnent les projets et les mettent en œuvre directement. En ce sens, la commune est de plus en plus conçue non seulement comme un espace de participation, mais comme un centre de gouvernance et de planification territoriale.

 

Parallèlement, l’accent est de plus en plus mis sur la commune comme espace de production, et pas seulement de participation. Le défi de la souveraineté économique implique de dépasser la dépendance au pétrole et de renforcer les formes de production locale et communale. Cela s’inscrit dans un effort plus large de construction de ce que l’on appelle le socialisme territorial.

 

Dans le contexte actuel, marqué par les sanctions, le blocus et la pression extérieure, ces formes d’organisation acquièrent une importance encore plus grande. Elles ne sont pas seulement des mécanismes de gouvernance, mais aussi des formes de résilience collective. Elles permettent aux communautés de soutenir la vie, d’organiser les ressources et de répondre à des besoins immédiats dans des conditions très difficiles.

 

C’est pourquoi je considère la commune non seulement comme un espace de participation, mais aussi comme un élément stratégique dans la défense et la transformation de la société vénézuélienne. Elle s’inscrit dans un processus historique plus large où l’organisation populaire continue de se développer à la fois comme forme de résistance et comme alternative dans un monde confronté à une profonde crise civilisationnelle.

 

Note

[1] Les Cinq Objectifs Historiques sont les axes stratégiques définis par Hugo Chávez dans le Deuxième Plan socialiste de développement économique et social de la nation, 2013-2019 (Plan de la Patrie), présenté en 2012 comme programme de gouvernement : (1) défendre, étendre et consolider l’indépendance nationale ; (2) poursuivre la construction du socialisme bolivarien ; (3) faire du Venezuela une puissance sociale, économique et politique en Amérique latine et dans les Caraïbes ; (4) contribuer à un ordre mondial multipolaire et équilibré ; (5) contribuer à préserver la vie sur la planète et sauver l’espèce humaine.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en anglais

L’étau impérialiste et les communes : entretien avec Hernán Vargas (Partie II)

Cira Pascual Marquina est professeure de sciences politiques à l'Université bolivarienne du Venezuela à Caracas. Elle est également coproductrice et coanimatrice (avec Chris Gilbert) de l'émission d'éducation marxiste Escuela de Cuadros. Active auprès d'organisations citoyennes au Venezuela et à l'étranger, elle se consacre, tant comme militante que comme chercheuse, aux initiatives communautaires.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
commentaires

Haut de page