Naasón Joaquín García, autoproclamé « Dieu vivant » de l'Église Lumière du Monde, a présidé le rituel le plus important de sa religion, la Sainte Cène, lors de la Sainte Convocation de 2018, qui s'est tenue dans la « Belle Province » et ses environs, et qui a rassemblé plus de 500 000 personnes venues du monde entier. Photo : Fernando Carranza García /cuartoscuro.com
L’essor de l’évangélisme néo-pentecôtiste en Amérique latine n’est pas un simple déplacement religieux. C’est un basculement politique majeur, qui rogne l’influence du catholicisme et alimente, souvent de manière très concrète, le conservatisme militant dans nos sociétés.
Depuis plusieurs décennies, les Églises évangéliques s’implantent massivement dans les secteurs populaires et marginalisés. Ce mouvement mérite d’être pris au sérieux, car il produit des effets politiques profonds. La question n’est plus seulement de savoir pourquoi ces Églises progressent, mais pourquoi elles remplacent, dans les quartiers pauvres, le catholicisme qui a façonné pendant des siècles une grande part de nos identités collectives.
Le constat est clair : les églises catholiques se vident, et les jeunes y sont de moins en moins présents. À l’inverse, les cultes évangéliques attirent des foules, notamment une jeunesse appauvrie en quête de repères, de communauté et de certitudes. Le succès de ces Églises tient précisément à cela : elles offrent une réponse immédiate à des vies précaires, traversées par la pauvreté, l’exclusion et le vide social.
Il faut y voir une double logique. D’un côté, une logique structurelle : dans un monde néolibéral qui abandonne les plus fragiles, l’évangélisme propose une forme de salut accessible, simple, communautaire. De l’autre, une logique psychique : il donne un sens, une appartenance, une frontière nette entre les élus et les damnés, entre les croyants et les autres.
C’est une communauté de combat, fondée sur le partage entre « nous » et « eux ». Nous, les fidèles, les porteurs de la « parole vraie ». Eux, les pécheurs, les déviants, ceux qui seraient hors du bon chemin. Cette opposition est puissante, parce qu’elle transforme la peur, le manque et l’incertitude en certitude morale. Elle donne un destin à celles et ceux à qui la société n’en offre plus.
L’évangélisme épouse parfaitement l’esprit du temps néolibéral : un monde où l’individu doit tout porter seul, où la vérité serait dans le marché, et où la liberté se réduit à la compétition. Là où le catholicisme reposait sur une médiation institutionnelle, la théologie évangélique promet un lien direct entre Dieu et le croyant. Cette immédiateté séduit. Elle simplifie. Elle mobilise.
Mais cette force religieuse ne s’arrête pas au spirituel. Elle se traduit politiquement. Des millions de croyants sont mobilisés autour de causes morales, presque toujours construites contre un ennemi désigné : féministes, personnes LGBTQIA+, migrants, progressistes, gauche politique. Ce que ces Églises rejettent devient le moteur de leur cohésion interne. Elles ne vivent pas seulement de foi, mais aussi de refus.
C’est là qu’il faut regarder la montée de l’extrême droite en Amérique latine : dans cette alliance entre moralisme religieux, ressentiment social et hostilité aux droits. L’évangélisme néo-pentecôtiste ne se contente pas d’accompagner ce tournant. Il l’organise, le légitime et lui fournit une base populaire.
Il faut le dire sans détour : cette religiosité prospère sur l’insatisfaction permanente. Elle se nourrit de ce qu’elle condamne. Elle abhorre l’homosexualité, les conquêtes féministes, les droits des migrants, mais elle a besoin de ces figures ennemies pour continuer à se reproduire comme force de mobilisation. Plus elle désigne de cibles, plus elle consolide son propre pouvoir.
C’est pourquoi il serait une erreur de traiter ce phénomène comme une simple aberration ou comme une menace extérieure à la politique. Il est déjà au cœur de la vie publique. Il faut le comprendre comme tel, avec lucidité, sans naïveté ni mépris. Si l’on veut le combattre politiquement, encore faut-il d’abord saisir la logique qui le rend si efficace.
Traduction Bernard Tornare
Elvin Calcaño est un politologue dominicain, spécialiste des études latino-américaines. Titulaire d'un master en théorie politique de l'Université Complutense de Madrid. Formation en sciences politiques à Porto Rico et au Mexique. Chercheur, professeur d'université et consultant électoral, il possède une expérience d'études et de travail dans cinq pays d'Amérique latine.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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