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Venezuela : négocier avec les ravisseurs de vos parents, sous la menace de mort

par Bernard Tornare 13 Mars 2026, 19:51

Venezuela : négocier avec les ravisseurs de vos parents, sous la menace de mort
Par Fiorella Isabel

Ce que vit aujourd’hui le Venezuela, Ramón Grosfoguel le résume par une formule : « flexibilité tactique sans naïveté stratégique ». Autrement dit : on parle avec l’ennemi pour gagner du temps, pas pour se rendre.

 

Depuis que des révolutionnaires comme Staline ou Ho Chi Minh ont dû composer avec des forces impérialistes, une chose n’a pas changé : négocier avec l’ennemi, ce n’est jamais une fin en soi, c’est une phase dans un rapport de forces mouvant. On négocie pour retarder l’offensive adverse, protéger le peuple, se préparer au prochain affrontement décisif. Tout se joue dans le contexte concret, dans les corrélations de force réelles, pas dans les illusions de certains « rrrrrévolutionnaires » de salon.

 

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre les décisions de Delcy Rodríguez. Il n’existe pas de soidisant « néochavisme » opposé au « vrai » chavisme : ce que fait Delcy, elle le fait avec l’aval du noyau bolivarien, celui qui connaît la brutalité de l’ennemi et la fragilité des équilibres actuels. Ceux qui multiplient les attaques contre elle, au nom d’une pureté révolutionnaire abstraite, savent très bien ce qu’ils font : ils offrent, consciemment ou non, un service politique à l’impérialisme.

 

On pourrait leur dire, ironiquement : plutôt que de donner des leçons depuis les réseaux sociaux, qu’ils envoient donc leur CV à la présidence pour venir expliquer, en pleine menace de bombardements, comment ils comptent défendre le pays mieux que ceux qui sont en première ligne…

 

Le titre de cet article est une métaphore, mais une métaphore tirée d’une réalité dure comme le béton. Dans la nuit du 3 janvier 2026, les ÉtatsUnis déclenchent une opération militaire flagrante, illégale au regard du droit international : le kidnapping du président Nicolás Maduro et de la députée Cilia Flores, son épouse. En quelques heures, la direction politique d’un État souverain est enlevée par une puissance étrangère qui se prétend « défenseur de la démocratie ».

 

Quelques minutes après ce rapt, la viceprésidente Delcy Rodríguez reçoit l’appel des ravisseurs. Le message est clair : menace de mort directe, et menace d’exterminer le chavisme par vagues de bombardements. Il ne s’agit pas seulement de décapiter le Haut Commandement politicomilitaire, mais d’aller jusqu’aux bases, jusqu’aux directions de quartier, aux cadres populaires, à celles et ceux qui font vivre la Révolution bolivarienne au quotidien.

 

Cette logique n’est pas nouvelle. Elle est écrite noir sur blanc dans le contrat des mercenaires de l’opération Gedeón, officiellement intitulé « Contrat de services généraux », signé en octobre 2019 entre des figures de l’opposition vénézuélienne et la société Silvercorp USA, dirigée par Jordan Goudreau. Ce document prévoyait la présence de ces mercenaires pendant au moins 495 jours, avec un objectif explicite : éliminer physiquement la direction de base du chavisme. Voilà la « démocratie » que l’Occident entend imposer au Venezuela.

 

Dans ce contexte, les décisions de la présidente en exercice Delcy Rodríguez et de la direction politique de la Révolution bolivarienne visent d’abord à empêcher un nouveau crime de guerre et à éviter une guerre civile. Le gouvernement bolivarien ne négocie pas dans des conditions normales : il négocie avec des kidnappeurs qui possèdent l’arme nucléaire, qui ne respectent aucune règle de coexistence et qui contrôlent les institutions censées faire respecter le droit international.

 

Nous sommes face à une négociation totalement asymétrique, emblématique d’un changement d’époque : désormais, ce n’est plus le droit qui encadre la force, c’est la force brute qui dicte ses propres « règles ».

 

La négociation asymétrique, celle où l’écart de puissance économique, militaire et politique est immense, est entrée dans une phase critique. L’érosion du droit international a mis à nu la réalité : les « règles du jeu » qui offraient aux nations plus faibles un maigre bouclier sont balayées dès que les intérêts de l’empire sont en jeu.

 

Dans ce cadre, parler d’« éthique de la négociation » devient presque un luxe. Le représentant d’un pays dominé ne cherche pas un illusoire « gagnantgagnant » avec l’empire ; il cherche à limiter les dégâts, à préserver la vie de son peuple, à assurer la survie de l’État. Ce n’est pas une négociation entre égaux, c’est une tentative d’arracher des marges de manœuvre dans l’ombre du chantage armé.

 

Nous assistons à la transition d’un monde supposément régi par des règles communes vers un ordre ouvertement hiérarchisé, où l’échelle du pouvoir militaire et économique détermine qui vit et qui meurt, qui parle et qui se tait. Dans cette configuration, le droit international n’est plus qu’une suggestion, que les puissances foulent aux pieds dès qu’il contrarie leurs intérêts stratégiques.

 

Pour les nations dominées, il ne reste qu’une véritable ligne de défense : la pertinence stratégique. Être suffisamment indispensable – par ses ressources, sa position géographique, ses capacités technologiques – pour que le coût d’une destruction pure et simple soit trop élevé, même pour la première puissance mondiale. Le Venezuela, avec les plus grandes réserves de pétrole au monde et une position géopolitique clé, se trouve précisément dans cette bataille pour rendre inacceptable son écrasement.

 

Les négociations entre le Venezuela et les ÉtatsUnis après le 3 janvier 2026 illustrent à l’extrême cette asymétrie, où l’usage de la force militaire redéfinit brutalement le cadre même des relations internationales.

 

Dans ces conditions, Delcy Rodríguez choisit la voie d’un pragmatisme chaviste qui n’a rien de capitulard : flexibilité tactique, oui ; naïveté stratégique, non. Elle cherche à garantir la survie de la République bolivarienne du Venezuela, à renforcer la centralité géopolitique d’un pays que l’empire préférerait voir réduit au statut de colonie pétrolière obéissante.

 

C’est pourquoi, au lieu de fragiliser encore la direction bolivarienne par des attaques venues de notre propre camp, le moment exige de soutenir Delcy Rodríguez et l’ensemble des forces chavistes qui, au cœur de la tempête, tentent de préserver le pays, le processus révolutionnaire et la vie de millions de personnes. Dans une négociation avec des kidnappeurs nucléaires, chaque seconde gagnée et chaque concession arrachée peuvent faire la différence entre la survie et l’anéantissement.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en anglais

Venezuela : négocier avec les ravisseurs de vos parents, sous la menace de mort

Fiorella Isabel est une journaliste et analyste géopolitique étatsunienne spécialisée dans la politique étrangère des ÉtatsUnis et les processus révolutionnaires en Amérique latine. Elle a cofondé et coanimé le média indépendant The Convo Couch et a travaillé pour la radio KPFK à Los Angeles. Elle couvre sur le terrain les effets des sanctions, des guerres et des opérations de changement de régime, notamment au Venezuela, en Russie, en Palestine et en Iran.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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