Des personnes posent pour une photo devant un bâtiment de la commune Révolution en Action, située dans la municipalité de Miranda, dans l’État de Falcón, en novembre 2025. Photo : Ministère du Pouvoir populaire pour les Communes / Bureau de presse de Mincomunas.
Je rédige ces lignes à un moment particulièrement dur pour la souveraineté vénézuélienne. L’attaque impérialiste du 3 janvier et le rapt du président Nicolás Maduro et de la députée Cilia Flores ont marqué une nouvelle escalade dans une agression qui cumule déjà plus de vingt‑six ans de siège contre la Révolution bolivarienne. Nous ne sommes pas face à un épisode isolé. Il s’agit d’un nouveau chapitre dans une stratégie large et multiforme visant à briser la capacité de décision du peuple vénézuélien et de son gouvernement et, en dernière instance, à renverser le chemin politique inauguré en 1999.
Un choix difficile sous le feu impérialiste
Dans ce contexte, la direction du processus s’est vue obligée de prendre des décisions difficiles. Au‑delà des débats fastidieux et souvent juridiques autour de la réforme de la loi sur les hydrocarbures —une réforme qui, en réalité, était déjà en discussion avant l’attaque—, ce qui constitue bel et bien une concession tactique touchant des fibres sensibles, c’est le mécanisme actuel de commercialisation pétrolière. Mais il convient aussi de le dire sans détour : l’alternative immédiate à cette concession n’était pas une souveraineté intacte, mais une guerre ouverte dans des conditions profondément défavorables, accompagnée d’un blocus naval. En conditions de siège impérialiste, même les processus révolutionnaires peuvent être contraints de manœuvrer pour préserver la vie et garantir la continuité du processus.
C’est un coup dur. Mais c’est aussi le résultat d’une guerre économique prolongée dont l’objectif a été précisément de fermer toutes les voies de reproduction matérielle du pays.
Retraite tactique ou défense des fondamentaux ?
Lénine connaissait bien ces situations. Dans les années les plus difficiles de la Révolution soviétique, il a défendu la Nouvelle Politique économique comme une retraite tactique nécessaire pour préserver ce qui est essentiel. La politique révolutionnaire —insistait‑il— exige de savoir distinguer entre ce que l’on peut défendre à un moment donné et ce qui constitue le noyau stratégique du processus historique.
Aujourd’hui, cette distinction redevient cruciale.
La souveraineté populaire organisée
Parce que la souveraineté nationale ne se réduit pas au contrôle d’une ressource stratégique, aussi importante soit‑elle. Au Venezuela, il existe une dimension tout aussi importante : la souveraineté populaire organisée.
C’est le terrain de la commune.
La commune, antithèse de l’empire
Karl Marx, en analysant l’expérience de la Commune de Paris de 1871, a écrit une phrase qui conserve toute sa force : « La contradiction directe de l’empire était la Commune. » Ce qui était révolutionnaire dans cette expérience, ce n’était pas le simple changement de gouvernement, mais l’apparition d’une nouvelle forme politique : une structure dans laquelle le peuple travailleur commençait à s’autogouverner.
La commune représentait ainsi davantage qu’une institution locale ou une instance destinée à résoudre des problèmes ponctuels du territoire. C’était la forme politique capable d’incarner l’émancipation collective.
La commune comme projet de transformation sociale
Cette idée acquiert une pertinence particulière dans le monde contemporain et, précisément pour cela, Chávez conçoit la commune comme une forme organisationnelle supérieure destinée à miner les bases de l’État bourgeois, à en finir avec le métabolisme du capital et à transformer les rapports sociaux de production dans la société.
Le capitalisme, dont Marx avait déjà anticipé la tendance à la concentration et à l’expansion, a pris aujourd’hui la forme que Lénine a conceptualisée comme impérialisme : un système global de domination et de prédation au service du grand capital, soutenu par le pouvoir financier, militaire et —de plus en plus, et c’est une précision que nous ajoutons depuis le présent— communicationnel.
Dans ce contexte, la question communale acquiert un sens stratégique.
Une stratégie nationale, pas un refuge local
Comme l’indique Chris Gilbert dans son essai « Comunas socialistas y antiimperialismo: la perspectiva marxista », pour que les communes aient une véritable puissance anti‑impérialiste, elles ne peuvent être conçues comme de simples espaces d’autonomie locale déconnectés du processus politique national. Lorsque cela se produit, le projet communautaire court le risque d’être neutralisé ou réduit à une expérience marginale.
La perspective marxiste —et chaviste— va dans une autre direction. La commune n’est pas un refuge local face au système, mais une pièce fondamentale dans une stratégie plus large de pouvoir et de transformation sociale.
Gilbert ajoute que, lorsque Hugo Chávez a proposé les communes comme « cellules de base » du socialisme vénézuélien, il l’a fait dans un horizon explicitement anti‑impérialiste. Il ne s’agissait pas de construire des communautés isolées, mais de réorganiser le pays dans son ensemble et d’ouvrir la voie vers un métabolisme social différent de celui du capital.
Chávez l’a dit clairement en 2009 : « Une commune isolée est contre-révolutionnaire. »
La commune devait s’articuler en villes communales, en fédérations et, finalement, en une confédération capable de déplacer progressivement l’ancien État. Ce n’était pas un projet local. C’était un projet national.
Une pertinence renforcée par le siège
Cet enjeu acquiert aujourd’hui un sens encore plus grand.
En conditions de siège impérialiste, la capacité d’une société à reproduire la vie avec dignité dépend dans une large mesure de l’organisation du peuple travailleur. La production communale, la gestion conjointe des services et la prise de décisions collectives se transforment en mécanismes concrets de résistance et de construction de nouvelles relations sociales qui pointent vers l’émancipation.
La récente Consultation populaire nationale du 8 mars, journée internationale de la femme travailleuse, exprime précisément cette dynamique.
La souveraineté populaire pratiquée
Des milliers de communes dans tout le pays ont débattu et priorisé des projets destinés à résoudre des besoins concrets : systèmes d’eau, initiatives productives, infrastructure communautaire, espaces éducatifs, sportifs ou culturels, etc. Cela pourrait sembler un simple mécanisme administratif dans le cadre de l’appareil d’État, mais sa puissance est en réalité beaucoup plus profonde.
Chaque fois qu’une communauté décide collectivement comment organiser sa vie matérielle, elle exerce une forme concrète de souveraineté. Et ici, il ne s’agit pas d’une souveraineté abstraite proclamée dans des discours, mais d’une souveraineté pratiquée.
Cette souveraineté populaire prend une valeur stratégique lorsque le pays fait face à des mesures coercitives unilatérales et à des agressions militaires. L’objectif de ces attaques n’est pas seulement de presser un gouvernement : c’est de désorganiser la vie sociale et de briser les tissus collectifs qui permettent à une société de se reproduire avec dignité.
Face à cette stratégie, l’organisation communale fonctionne comme un mécanisme de résilience sociale.
Les communautés qui produisent des aliments, qui organisent des circuits économiques, qui gèrent des services ou qui priorisent collectivement leurs ressources construisent une capacité de résistance que nul blocus ne peut détruire complètement.
C’est pourquoi la commune n’est pas seulement une expérience démocratique. C’est aussi une forme de défense nationale. Dans cette perspective, il est politiquement significatif que, deux mois à peine après l’attaque du 3 janvier, le gouvernement national —avec en tête la présidente intérimaire Delcy Rodríguez— ait décidé de centrer les consultations populaires. À un moment où l’impérialisme pousse à la disparition du pouvoir populaire, l’option choisie a été l’inverse : maintenir la démocratie communale comme colonne vertébrale du processus révolutionnaire.
Cette décision exprime une compréhension stratégique : que, au milieu du siège, la principale force de la Révolution bolivarienne ne réside pas uniquement dans les institutions de l’État, mais dans l’organisation territoriale du peuple travailleur. En temps d’agression impérialiste, renforcer le pouvoir populaire n’est pas un luxe politique : c’est une nécessité historique.
Le contrôle collectif comme forme de souveraineté
Comme le rappelle Gilbert, Marx a posé que les rapports communautaires constituaient l’antithèse fondamentale du système basé sur l’échange de marchandises. Alors que le capitalisme transforme les rapports sociaux en rapports entre choses —médiés par l’argent, le marché et le capital—, la production communale implique un contrôle collectif sur les activités productives.
Ce contrôle collectif est, en dernière instance, une forme de souveraineté.
Au Venezuela, cette souveraineté se construit dans des milliers de communes —certaines plus robustes et consolidées, d’autres encore très incipientes— où la politique cesse d’être une affaire lointaine et passe à devenir une pratique quotidienne.
Les contradictions et la subversion du pouvoir concentré
Bien sûr, le chemin de la commune est rempli de contradictions. La construction de l’État communal coexiste avec des structures bureaucratiques héritées, avec d’énormes difficultés économiques et avec les tensions propres à tout processus de transformation historique.
Mais même au milieu de ces tensions, la commune continue de représenter un enjeu stratégique. Parce que dans un monde où le pouvoir se concentre toujours davantage dans les mains des grandes corporations et des centres financiers, l’idée même que des communautés puissent gouverner directement des aspects fondamentaux de leur vie collective possède une puissance profondément subversive.
Défendre le Venezuela face à l’impérialisme ne signifie pas seulement dénoncer les agressions extérieures. Cela signifie aussi défendre et approfondir les formes d’organisation populaire capables de soutenir la vie quotidienne du pays avec dignité.
Un front non négociable : la souveraineté populaire dans le territoire
Si, à certains moments, la souveraineté nationale doit manœuvrer ou céder du terrain dans certains domaines pour résister au siège, il existe un terrain où il faut tout faire pour qu’il n’y ait pas de recul : celui de la souveraineté populaire dans le territoire.
Parce que là se trouve la racine la plus profonde de ce processus historique.
Le pétrole peut être l’objet de négociations tactiques. Les rapports de forces géopolitiques peuvent changer. Les conjonctures peuvent obliger à prendre des décisions difficiles. Mais tant qu’il existera un peuple organisé capable de gouverner ses territoires, la possibilité de construire une société différente restera vivante.
Au Venezuela, cette possibilité porte un nom concret : la commune.
La commune comme projet national émancipateur
Et en temps de siège impérialiste, défendre la commune comme projet national, c’est défendre la forme la plus profonde de souveraineté : celle du peuple organisé qui produit et partage en commun. Mais cette défense ne peut pas se comprendre uniquement comme une résistance. La commune est aussi un pari stratégique pour une offensive populaire : une offensive rebelle mais disciplinée, créatrice mais organisée, capable de transformer la défense de la vie en construction consciente d’une nouvelle société.
Cette offensive exige toutefois d’agir sans naïveté ni faux espoirs. Comme le souligne Ramón Grosfoguel dans une vidéo récente, ce moment exige de combiner flexibilité tactique et fermeté stratégique, d’évaluer en permanence avec réalisme le rapport de forces, de travailler à reconquérir le terrain perdu et de se préparer à de nouveaux assauts. Parce que, si l’histoire de l’impérialisme nous enseigne quelque chose, c’est que son objectif ultime n’est pas simplement de presser ou de discipliner les processus de changement, mais de les vaincre et de les enterrer.
Une hécatombe impérialiste sur tous les fronts
Dans le cas vénézuélien, vaincre la Révolution bolivarienne impliquerait de le faire à toutes ses dimensions, y compris effacer ou brouiller l’horizon historique que concrétise la construction communale, si elle possède effectivement la puissance transformatrice que nous lui projetons. C’est pourquoi la défense de la commune ne peut pas se limiter à la gestion locale de la vie quotidienne ni à la simple résistance territoriale face au siège. Elle doit être assumée comme partie intégrante d’un projet national d’émancipation collective, capable de soutenir, d’approfondir et de projeter vers un futur socialiste.
Parce qu’en dernière instance, ce qui est en jeu n’est pas seulement la survie du gouvernement —que nous devons bien entendu assurer—, mais la possibilité historique pour un peuple de s’autogouverner.
C’est là que réside la souveraineté populaire.
Et cette possibilité —comme nous l’a rappelé Marx il y a plus d’un siècle— a une forme politique concrète : la commune.
Traduction Bernard Tornare
Cira Pascual Marquina est professeure de sciences politiques à l'Université bolivarienne du Venezuela à Caracas. Elle est également coproductrice et coanimatrice (avec Chris Gilbert) de l'émission d'éducation marxiste Escuela de Cuadros. Active auprès d'organisations citoyennes au Venezuela et à l'étranger, elle se consacre, tant comme militante que comme chercheuse, aux initiatives communautaires.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
/image%2F0018471%2F20160525%2Fob_752977_hugo-chavez.jpg)
/image%2F0018471%2F20260316%2Fob_e744c3_blog-1.png)
/image%2F0018471%2F20260316%2Fob_3a3ae8_cira-pascual-marquina.png)



Haut de page