Deux jours avant son enlèvement, le président Nicolás Maduro accordait une interview à l’écrivain espagnol Ignacio Ramonet. Il y expliquait que la guerre menée contre le Venezuela était une guerre cognitive,
parce que la guerre vise le cerveau, et le cerveau gère les émotions autant que les concepts.
Le terme guerre cognitive est relativement récent, mais il éclaire la nature du discours actuel sur le Venezuela. L’une des définitions de l’OTAN décrit cette guerre comme un type de combat non conventionnel visant à « altérer les processus cognitifs de l’ennemi, exploiter les biais mentaux ou la pensée réflexive, provoquer des distorsions de perception, influencer la prise de décision et entraver l’action, avec des effets négatifs à la fois individuels et collectifs ». Elle dépasse la simple propagande ou la guerre psychologique. Une autre source de l’OTAN précise : « Ce n’est pas un moyen de combattre, c’est le combat lui-même. Le cerveau est à la fois la cible et l’arme dans la lutte pour la supériorité cognitive. »
Maduro l’avait bien compris :
Pour contrer une guerre cognitive, il faut créer une force de conscience, une force de valeurs, une force spirituelle, et lutter avec la vérité. Notre plus grande arme n’est pas une fusée nucléaire, notre plus grande arme est la vérité du Venezuela.
Lors d’un webinaire organisé récemment par le Venezuela Solidarity Network à propos de la réaction du peuple vénézuélien face à l’attaque du 3 janvier, Ana Maldonado, du Frente Francisco de Miranda, déclara :
La première victime de cette guerre fut la vérité.
Elle expliqua que, quelques heures après le bombardement et l’enlèvement, Donald Trump était apparu à la télévision pour affirmer que l’opération militaire avait été facile — une version qui fut largement acceptée.
De la mémoire collective furent effacées dix années de guerre économique ayant coûté au Venezuela des dizaines (sinon des centaines) de milliers de vies, 630 milliards de dollars de dommages et une crise migratoire ayant séparé d’innombrables familles. Oubliées également : les tentatives de révolutions colorées de 2014 et 2017, l’attentat contre le président en 2018, l’imposition d’un faux président en 2019, et l’incursion mercenaire avortée de 2020. Éclipsée, la déclaration américaine de 2015 qualifiant le Venezuela de « menace inhabituelle et extraordinaire » et l’imposition de mesures coercitives unilatérales toujours plus dures — les soi-disant sanctions —, y compris pendant la pandémie.
Effacée aussi, la longue présence navale américaine dans les Caraïbes, toujours d’actualité, ainsi que la proclamation d’une zone d’exclusion aérienne. Effacé encore, le blocus maritime qui poursuivait et saisissait les navires cherchant à commercer du pétrole vénézuélien.
Non, l’attaque du 3 janvier n’a pas été « facile », ni une victoire. Les États-Unis ont certes démontré leur supériorité militaire, mais ils n’ont pas remporté la bataille cognitive. « La supériorité démontrée par le peuple vénézuélien dépasse tout ce [que les États-Unis] ont entrepris. Leur attaque militaire nécessitait une guerre interne, une guerre fratricide qu’ils n’ont pas obtenue », expliqua Maldonado. Il n’y eut ni guerre civile, ni coup d’État, ni changement de régime.
L’attaque du 3 janvier aurait pu constituer l’occasion rêvée pour une nouvelle révolution colorée ou une rébellion. Maldonado souligna l’échec de cette « guerre cognitive sans précédent, faite de provocations, d’intrigues, et de tentatives de semer le doute et la division ». La base populaire, le gouvernement, les forces armées et la police sont restés unis derrière la présidente par intérim Delcy Rodríguez.
« Le fait que nous ayons su et sachions continuer à démontrer une telle unité révèle notre supériorité. Notre supériorité est organique. Elle est révolutionnaire. Elle est populaire. Elle est celle du peuple… construisant le pouvoir populaire », poursuivit Maldonado.
Les Vénézuéliens continuent de bâtir ce pouvoir populaire, notamment à travers les plébiscites du 8 mars, lors desquels les 5 336 communes du pays votent sur le financement de projets locaux. Ils demeurent en mobilisation constante, affirmant leur volonté de paix et le retour de Maduro et Flores. Les rues leur appartiennent, tandis que les fascistes vénézuéliens sont de plus en plus marginalisés. Ils créent de la culture et affirment que « un peuple uni ne cédera pas », comme le chante le musicien Akilin dans cette vidéo : MI TIERRA. AKILIN – PIAKOA – MALENA D'ALESSIO – GAMBEAT – TIGRON CAMPESINOS – EMILIANO.
Ceux qui prétendent que le Venezuela serait désormais un « protectorat » ou une « colonie » trahie semblent loin du dialogue avec les révolutionnaires vénézuéliens. Le mouvement de solidarité internationale — qui devrait s’organiser pour soutenir Maduro et Cilia, réclamer la fin des sanctions et le retrait des troupes américaines des Caraïbes — doit au contraire répondre à ces spéculations, comme l’a fait Manolo de los Santos dans un remarquable article.
Une délégation d’activistes pour la paix s’est rendue au Venezuela fin février pour écouter directement la population. Lors d’un webinaire de restitution, Jodie Evans, cofondatrice de CODEPINK, observa que les Vénézuéliens « s’emploient à construire leur avenir… Ils sont en dialogue constant [entre eux] et cherchent comment enfiler le fil dans le chas de l’aiguille ». Les menaces qui pèsent sur le Venezuela demeurent « horrifiques », dit-elle, notant que « ces horreurs leur soufflent dans la nuque chaque jour, et pourtant ils restent profondément engagés ». Cette unité, à tous les niveaux de la Révolution bolivarienne, est la condition même de sa survie.
Oui, les États-Unis contrôlent le commerce pétrolier et ont poussé à des modifications de la loi sur les hydrocarbures. Pourtant, il y a des raisons de penser que le peuple vénézuélien pourrait tirer des bénéfices matériels de ces concessions. Le gouvernement joue sur le long terme, dans la perspective d’un allègement des sanctions. Sur le plan intérieur, l’Assemblée nationale a approuvé une loi d’amnistie visant la réconciliation avec l’opposition modérée — un facteur crucial pour empêcher ou atténuer d’éventuelles futures opérations américaines destinées à provoquer des troubles civils. Dans ces négociations, les lignes rouges du peuple vénézuélien “n’ont pas encore été franchies”, comme l’a exprimé Evans.
Dans sa dernière interview avant son enlèvement, Maduro affirmait être « véritablement heureux de voir des millions d’hommes et de femmes au Venezuela et dans le monde défendre la vérité du Venezuela ». Dans le pays, cette défense de la vérité se manifeste chaque jour, à travers des mobilisations permanentes depuis le matin de l’attaque.
Ailleurs dans le monde, cette défense semble manquer. Ce n’est pas le moment de disséquer à l’excès chaque erreur, réelle ou supposée, du gouvernement bolivarien. Il est temps de dénoncer sans relâche l’enlèvement d’un président et d’un parlementaire. Il est temps de défendre l’Amérique latine et les Caraïbes comme zone de paix. C’est le moment de contrer la doctrine Monroe de Trump, les projets de « Grande Amérique du Nord » et le prétendu « Bouclier des Amériques ».
Nous pouvons résister à cette guerre cognitive en imposant une autre vision de la politique étrangère des États-Unis — une vision dans laquelle ce pays redeviendrait un bon voisin, fondant ses relations avec l’hémisphère (et le monde) sur la paix, la solidarité et la prospérité partagée.
Traduction Bernard Tornare
Leonardo Flores est un analyste politique et militant vénézuélo‑américain, cofondateur du Venezuela Solidarity Network. Il est organisateur pour CODEPINK, une organisation féministe de base, fondée aux États-Unis, qui œuvre pour la paix et la justice sociale.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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