« Le combat d’Abya Yala est un combat pour la dignité, l’autodétermination et la vie. » Publication de @LeonidasIzaEc sur le réseau social X
Notre camp politique n'est pas parvenu, à l'échelle latino-américaine, à construire une articulation hémisphérique efficace comme l'a fait l'ultradroite. Au-delà des forums qui ne sont souvent que des espaces d'affinité et de bonnes intentions, nous restons fragmentés, sans leadership assumant clairement un rôle continental.
Une série de victoires pour l'ultradroite
L'offensive continentale de l'ultradroite vient d'enregistrer un nouveau succès. Le dimanche 21 juin, Abelardo de la Espriella s'est imposé au deuxième tour en Colombie avec une marge extrêmement serrée — moins d'un point : 49,7 % contre 48,7 %, soit à peine 250 000 voix d'écart face à Iván Cepeda — et prendra ses fonctions le 7 août.
Son programme est un copier-coller du libertarianisme local : réduction de l'État de 40 %, « méga-prisons » aux promesses illusoires, extractivisme, le tout enveloppé dans le discours séduisant de la lutte contre les « castes politiques ».
Donald Trump et Javier Milei ont immédiatement salué cette victoire, évoquant « le lion et le tigre rugissant dans la région », selon les mots du président argentin.
Au Pérou, Keiko Fujimori est en tête du deuxième tour du 7 juin avec un avantage infime — environ 50,1 % contre 49,9 % —, un écart oscillant, selon les décomptes, entre quelques centaines et quelques dizaines de milliers de voix.
Il est probable qu'elle accède à la présidence, malgré les accusations d'irrégularités et les demandes de recomptage déposées par Roberto Sánchez. À noter que le vote de l'étranger a été décisif : Fujimori a obtenu près de 79 000 voix d'avance.
Répression et ingérences
En Bolivie, la révolte populaire contre les politiques d'austérité de Rodrigo Paz a été confrontée à plusieurs semaines de répression intense. Après près de quarante jours de blocages, le gouvernement a promulgué une loi d'état d'exception autorisant l'intervention des forces armées dans les conflits internes. Le bilan, selon les organisations de défense des droits humains, s'élève à au moins 17 morts et des centaines d'arrestations.
Cette répression a reçu le soutien explicite du secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, qui a qualifié les manifestations de tentative de « renversement du gouvernement légitime », ainsi que du secrétaire d'État Marco Rubio, qui a annoncé une « assistance d'urgence » à Paz. Le gouvernement bolivien a par ailleurs refusé l'entrée d'une mission d'observation argentine.
Quelques mois plus tôt, Donald Trump avait déjà menacé les Argentins, évoquant des conséquences « mortelles » si Javier Milei ne remportait pas les élections de mi-mandat.
Une droitisation régionale consolidée
La liste s'allonge : l'Équateur de Daniel Noboa accentue son tournant autoritaire, le Salvador de Nayib Bukele devient un modèle exportable de système carcéral de masse pour la droite continentale, tandis que s'ajoutent le Paraguay du Parti Colorado et le Panama de Mulino.
Aujourd'hui, l'Amérique latine compte onze gouvernements de droite ou d'extrême droite.
Mais au-delà des dynamiques électorales, un phénomène plus grave encore est à l'œuvre : le recours à la force brute.
Venezuela et Cuba : la violence sans masque
En janvier, les États-Unis ont lancé l'opération « Lance du Sud » contre le Venezuela : bombardements sur Caracas, capture et déportation de Nicolás Maduro, et tentative de mise sous tutelle du pays pour une durée indéterminée, sans aucun fondement en droit international.
Parallèlement, Cuba subit un durcissement inédit du blocus : interruption des approvisionnements pétroliers, plus de 240 nouvelles sanctions en quelques mois, et menaces de représailles contre tout pays commerçant avec l'île.
Le résultat est une catastrophe humanitaire documentée par les Nations Unies. Le Venezuela et Cuba ne sont pas des cas isolés, mais l'expression extrême — la vérité sans fard — de ce que signifie la « réaffirmation de la droite » lorsqu'elle abandonne les formes électorales : la faim et les bombes.
L'arrière-cour est en train d'être taillée et clôturée pour une utilisation optimale par ses propriétaires.
L'influence décisive de Washington et des élites économiques
Cette réaffirmation de la droite ne peut être comprise sans l'expansion de l'influence des États-Unis dans les processus démocratiques de la région. L’intervention de la première puissance mondiale n’a jamais été aussi explicite.
Parallèlement, les milliardaires — en particulier les élites de la Silicon Valley — soutiennent la consolidation de ces forces politiques alignées sur leurs intérêts. Leur capacité d’influence, directe et indirecte, est considérable.
Erreurs d'analyse et potentiel populaire
Dans ce contexte, certains dirigeants cèdent à une forme d'anxiété, voire à une colère dirigée contre leurs propres peuples. C'est une erreur. Elle conduit à sous-estimer à la fois la puissance de l'adversaire et les ressources enracinées dans les sociétés.
Car malgré les défaites électorales, ces examens révèlent une forte réserve sociale en faveur des idées de gauche, populaires ou, plus largement, humanistes.
Au Pérou comme en Colombie, les écarts sont inférieurs à 1 %. Malgré des conditions défavorables et un terrain biaisé en faveur de la droite, ces idées conservent un ancrage solide dans la population.
Résister et se reconstruire
Que faire ? D'abord comprendre que le temps compte davantage que l'espace : éviter toute posture de mépris ou d'autoflagellation.
Ensuite, assumer une phase de résistance, non seulement au niveau des organisations politiques, mais surtout en défense des droits, de l'identité et des cultures populaires.
La résistance dépasse le cadre électoral : elle implique d'accompagner chaque lutte contre la déshumanisation, aussi modeste soit-elle.
Il faut également reconnaître les écarts entre les promesses de justice sociale et les réalisations concrètes des gouvernements progressistes.
Clarifier le projet et ses priorités
Il devient essentiel de se préparer aux batailles à venir en clarifiant les valeurs, les stratégies et les modalités d'action.
Certains enjeux, comme la sécurité, restent difficiles à aborder en raison des tensions entre efficacité répressive et respect des droits humains. Une synthèse doit être trouvée pour éviter que des problèmes réels ne soient résolus au détriment des acquis fondamentaux.
Les problèmes de leadership constituent également un défi majeur. Ils ne se résolvent pas par des appels abstraits à l'unité. L'Amérique latine demeure une terre de figures fortes, où émotions, identités et projets politiques sont profondément imbriqués.
Contre la tentation de l'imitation
Sur le plan programmatique, le camp progressiste manque encore de clarté. Les principes existent, mais leur traduction concrète dans la vie quotidienne reste insuffisante.
Une tentation doit être fermement rejetée : imiter les méthodes de l'ultradroite. Celle-ci a remporté la bataille numérique en saturant l'espace public de polémiques et de désinformation.
Cette stratégie empêche toute hiérarchisation des enjeux, brouille la réflexion et finit par appauvrir la militance elle-même.
Repenser la bataille culturelle
Le projet progressiste exige l'inverse : des idées fortes et une capacité organisationnelle.
C'est dans cet esprit que certains dirigeants choisissent de se retirer temporairement des réseaux sociaux, refusant de se transformer en influenceurs. La logique de la visibilité permanente déforme l'engagement politique en spectacle.
Prendre de la distance ne signifie pas abandonner le terrain numérique, mais le repenser et privilégier les liens humains directs.
Car l'ultradroite est faible là où la vie sociale s'organise réellement : dans les quartiers, les associations, les lieux de travail, les familles. Là, son arsenal numérique perd de son efficacité face à l'expérience humaine concrète.
La bataille culturelle se gagne en renforçant ces espaces, puis en étendant cette force vers d'autres terrains, y compris numériques.
Une faiblesse stratégique majeure
Enfin, le camp progressiste n'a pas su construire une coordination continentale efficace.
L'ultradroite, elle, dispose de sa propre internationale réactionnaire : réseaux transnationaux, financements coordonnés, plateformes numériques partagées, événements comme la CPAC qui circulent dans toute la région.
Face à cela, les forces progressistes restent dispersées.
Le rôle clé du Mexique et du Brésil
La responsabilité de renverser cette dynamique incombe en grande partie au Mexique et au Brésil, pour des raisons concrètes :
- Leur poids économique et démographique, représentant plus de la moitié du PIB et de la population régionale.
- Leur position au pouvoir, avec des capacités diplomatiques et institutionnelles réelles.
- La solidité de leurs structures politiques, notamment Morena et le Parti des travailleurs.
- Leur position géopolitique stratégique, entre relation directe avec les États-Unis et ancrage dans le Sud global.
Ceux qui ont la capacité ont aussi la responsabilité. Toute articulation hémisphérique d'un projet humaniste devra s'appuyer sur ces deux piliers.
Traduction Bernard Tornare
Juan Grabois, élu au Congrès national pour la province de Buenos Aires en 2025, est un avocat, écrivain, enseignant et dirigeant argentin de 42 ans, membre du parti Argentina Humana. Diplômé en sciences sociales, il est également traducteur d'anglais. Issu d'une famille de tradition péroniste, il a débuté son militantisme en 2001 aux côtés des personnes marginalisées. Il est le fondateur du Mouvement des travailleurs exclus (MTE), du Syndicat des travailleurs de l'économie populaire (UTEP) et du parti national Patria Grande, aujourd'hui membre de la plateforme Argentina Humana.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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