Titre original : L’heure de la « main dure » ? Sécurité, pouvoir et démocratie en Amérique latine
L’expansion du crime organisé est devenue l’une des principales forces qui redessinent la politique latino-américaine, reléguant en partie au second plan les clivages traditionnels entre gauche et droite.
Dans une grande partie de l’Amérique latine, l’insécurité s’est imposée comme l’une des questions politiques majeures de la décennie. Peu d’élections récentes illustrent mieux cette transformation que celle de la Colombie. La victoire d’Abelardo de la Espriella, candidat extérieur aux circuits politiques traditionnels et dont la campagne reposait sur une ligne sécuritaire dure, reflète le poids électoral croissant de l’insécurité et l’usure des approches plus conciliantes face aux groupes armés.
Bolivie : crise politique et rhétorique sécuritaire
La crise récente en Bolivie illustre également la complexité de cette nouvelle ère. Alors que le gouvernement du président Rodrigo Paz fait face à des mois de blocages et de protestations liés à des secteurs proches de l’ancien président Evo Morales, les autorités ont accusé des militants liés à des producteurs de coca de la région du Chapare de tenter de déstabiliser le pays. Elles ont utilisé le terme de « narcoterrorisme » pour qualifier certains secteurs de l’opposition.
Le gouvernement a déployé les forces de sécurité pour rétablir l’ordre et s’est rapproché de Washington en matière de coopération antidrogue, rompant avec la relation plus conflictuelle qui caractérisait la présidence de Morales. Ce dernier et ses partisans rejettent ces accusations, estimant que ces étiquettes criminelles servent à délégitimer l’opposition et à justifier la répression.
Cette controverse reflète un dilemme régional : face à l’expansion du crime organisé, les gouvernements recourent de plus en plus à des mesures extraordinaires, tandis que leurs critiques avertissent que les discours sécuritaires peuvent s’étendre aux opposants politiques, aux mouvements sociaux et aux communautés marginalisées, mettant à l’épreuve l’équilibre entre ordre public et démocratie.
Une crise de grande ampleur
L’ampleur de la crise explique la centralité politique de la sécurité. L’Amérique latine et les Caraïbes représentent environ 8 % de la population mondiale, mais concentrent près d’un tiers des homicides à l’échelle globale.
Les réseaux criminels ont évolué bien au-delà du narcotrafic : extorsion, exploitation minière illégale, traite des êtres humains, trafic de migrants et captation d’espaces politiques. L’insécurité est devenue un défi majeur de gouvernance.
Selon la Banque interaméricaine de développement, la criminalité et la violence coûtent à la région environ 3,4 % de son PIB annuel, soit près de 192 milliards de dollars. Ces coûts incluent les homicides, les forces de police, les tribunaux, les prisons et la sécurité privée. Les entreprises consacrent à elles seules environ 1,6 % du PIB régional à leur protection, tandis que le coût total équivaut à près de 78 % des dépenses d’éducation et au double des dépenses publiques en assistance sociale.
La violence constitue désormais une crise du développement : elle décourage l’investissement, alimente les migrations et fragilise les institutions. Le Fonds monétaire international estime qu’une réduction des homicides au niveau moyen mondial augmenterait la croissance annuelle de la région de 0,5 point.
Une région en quête de sécurité
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la montée des mouvements centrés sur la sécurité. Au-delà des conflits culturels ou de l’usure des forces progressistes, l’insécurité quotidienne constitue sans doute l’explication la plus solide du soutien croissant à des politiques plus répressives.
L’exemple le plus influent est celui du président salvadorien Nayib Bukele. Lorsqu’il arrive au pouvoir en 2019, le Salvador figure parmi les pays les plus violents du monde, avec environ 51 homicides pour 100 000 habitants. Après le lancement en 2022 d’une vaste offensive contre les gangs — comprenant arrestations massives, implication accrue de l’armée et régime d’exception prolongé — les taux d’homicide chutent fortement.
Plus de 70 000 personnes sont arrêtées, et l’extorsion diminue nettement dans de nombreuses communautés auparavant contrôlées par les gangs. Les taux d’approbation de Bukele, souvent supérieurs à 80%, témoignent de l’ampleur du soutien populaire à cette transformation sécuritaire.
Le « modèle Bukele » en débat
L’attrait du « modèle Bukele » s’est étendu dans toute l’Amérique latine. De l’Argentine à l’Équateur, de nombreux responsables politiques promettent des peines plus sévères, un renforcement des forces de sécurité et une lutte plus agressive contre le crime organisé.
Cependant, ces politiques ont ravivé un débat démocratique profond. Les organisations de défense des droits humains dénoncent des arrestations arbitraires, des atteintes aux garanties judiciaires et un affaiblissement des contre-pouvoirs. Les partisans y voient des mesures nécessaires face à une violence exceptionnelle, tandis que les critiques mettent en garde contre une concentration excessive du pouvoir exécutif.
L’expérience salvadorienne soulève aussi une question essentielle : peut-elle être reproduite ailleurs ? Contrairement au Salvador, des pays comme le Brésil, le Mexique ou la Colombie font face à des écosystèmes criminels bien plus complexes, marqués par la fragmentation des groupes, les réseaux transnationaux et la corruption. Le cas salvadorien montre qu’un changement rapide est possible, mais ne constitue pas une solution universelle.
Un tournant au-delà des clivages idéologiques
Le durcissement des politiques de sécurité ne se limite plus à la droite. La « main dure » traverse désormais les frontières idéologiques, car l’insécurité affecte des millions de citoyens au quotidien.
Au Brésil, des gouvernements de différentes tendances ont été poussés à renforcer la réponse de l’État face aux organisations criminelles. Au Mexique, Andrés Manuel López Obrador, élu sur une promesse de rupture avec la militarisation, a finalement largement recours aux forces armées pour la sécurité publique.
Même les gouvernements progressistes axés sur la réduction des inégalités doivent répondre à une exigence de résultats immédiats face au crime. Un nouvel axe politique émerge ainsi : le débat porte de plus en plus sur le degré de pouvoir que l’État doit exercer pour garantir l’ordre.
De la guerre contre la drogue à une nouvelle doctrine Monroe
Le débat sur la sécurité a désormais pris une dimension géopolitique. Sous la présidence de Donald Trump, notamment lors de son second mandat, Washington a adopté une approche plus militarisée du crime organisé en Amérique latine, assimilant les grands cartels à des menaces comparables à des organisations terroristes.
Pour ses partisans, il s’agit d’une adaptation nécessaire à une nouvelle réalité transnationale. Pour ses critiques, cela rappelle les anciennes doctrines sécuritaires hémisphériques, où les États-Unis définissaient les menaces régionales.
La doctrine Monroe de 1823 — qui faisait de l’Amérique latine une sphère d’influence américaine — a longtemps servi à justifier des interventions politiques et militaires. La « doctrine Donroe » de Trump, centrée sur la lutte contre les cartels, remplace le langage anticommuniste de la guerre froide par celui du « narcoterrorisme ».
Certains y voient un écho des années de l’opération Condor, coordination répressive de dictatures sud-américaines soutenues par Washington, qui fit des dizaines de milliers de victimes. La question demeure : la lutte contre le crime sert-elle de nouveau levier d’influence américaine ?
Une stratégie controversée
La création de la Coalition anticartels des Amériques, présentée comme le « Bouclier des Amériques », incarne cette orientation. Elle regroupe plusieurs gouvernements conservateurs autour du partage de renseignement, de la coopération militaire et d’opérations coordonnées.
L’administration Trump soutient que les cartels disposent de ressources, d’armements et d’un contrôle territorial comparables à ceux d’organisations armées, justifiant une réponse militaire. Des informations évoquant une autorisation donnée au Pentagone pour intervenir contre des cibles à l’étranger ont intensifié le débat.
Les partisans estiment que les outils traditionnels ont échoué face à des réseaux capables de défier les États. Les opposants dénoncent une escalade militaire risquant de reproduire les erreurs du passé et d’élargir l’ingérence américaine.
Ils soulignent également les contradictions de la politique antidrogue : en décembre 2025, Trump a gracié l’ancien président hondurien Juan Orlando Hernández, condamné pour narcotrafic, tandis que des forces américaines capturaient à Caracas le président vénézuélien Nicolás Maduro sous accusations de narcoterrorisme. Pour beaucoup, ce contraste révèle l’imbrication entre lutte antidrogue, souveraineté et rapports de pouvoir.
Souveraineté et enjeux régionaux
Plus de cinquante ans après le début de la guerre contre la drogue, les réseaux criminels continuent de s’adapter. Sans institutions solides, lutte anticorruption, alternatives économiques et coopération régionale, la militarisation risque de traiter les symptômes sans s’attaquer aux causes.
Les implications géopolitiques sont majeures. Le Brésil, le Mexique et la Colombie — principales économies de la région — sont restés en dehors de la coalition, invoquant des préoccupations de souveraineté et privilégiant des approches fondées sur la coopération régionale et le renforcement institutionnel.
Le Mexique illustre particulièrement ces tensions. Washington considère les cartels comme des menaces transnationales nécessitant une coopération accrue, tandis que Mexico rejette toute atteinte à sa souveraineté. Parallèlement, les accusations de liens entre responsables politiques et organisations criminelles soulignent un autre défi : l’infiltration de l’État par le crime organisé.
Conclusion : sécurité contre démocratie ?
Le paysage politique latino-américain est profondément transformé par une réalité qui dépasse les clivages idéologiques : l’expansion du crime organisé et de la violence.
De la Bolivie au Salvador, en passant par le Venezuela et les relations avec Washington, les réponses à l’insécurité redéfinissent les institutions et les équilibres politiques.
Le défi central reste entier : construire des États capables de combattre efficacement le crime organisé sans sacrifier la démocratie, la responsabilité politique et la souveraineté nationale.
Traduction Bernard Tornare
Sahasranshu Dash est un chercheur népalais associé au Centre international d'éthique appliquée et d'affaires publiques (ICAEPA), un organisme de recherche indépendant basé à Sheffield, au Royaume-Uni.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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