Pour certains, Augusto Pinochet est un mythe de « l'ordre et du progrès ». Image : Esteban Felix/picture alliance
Titre original : Les extrêmes droites et le blanchiment des dictatures conservatrices du passé
Pour les extrêmes droites latino-américaines, il est essentiel de blanchir les dictatures de droite du passé, comme celles de Pinochet au Chili, de Videla en Argentine ou de Trujillo en République dominicaine. Il n’est donc pas surprenant qu’en cette période de montée réactionnaire, nous assistions à une réhabilitation de ces régimes.
Analysons pourquoi.
Un récit historique au service du présent
Pourquoi le populisme réactionnaire cherche-t-il précisément aujourd’hui à imposer un récit historique qui présente ces dictatures génocidaires et corrompues comme des périodes positives ?
D’abord, parce que nous vivons une époque de crise et d’incertitude. Dans de tels contextes, le besoin d’ordre resurgit. Et les figures de ces dictateurs — telles qu’elles ont été construites dans le récit conservateur dominant — répondent directement à cette aspiration. Elles évoquent un retour fantasmé à un monde sans criminalité, où l’on pouvait « dormir la porte ouverte ».
Une contradiction flagrante, puisque ces dictateurs furent eux-mêmes des criminels accomplis. Le Dominicain Trujillo, par exemple, était un vulgaire voleur qui s’appropriait terres et bétail bien avant d’accéder au pouvoir politique.
Contrôler le passé pour façonner l’avenir
Ensuite — et c’est sans doute l’élément le plus important — réhabiliter ces dictatures consiste à redonner un autre sens aux faits historiques. Autrement dit, à contrôler le récit du passé.
Or, celui qui définit d’où nous venons détermine aussi vers où nous allons. Encadrer l’avenir est décisif, surtout à l’ère des réseaux sociaux, où les affrontements politiques majeurs se jouent sur le terrain des émotions. Celui qui impose un horizon mobilisateur est aussi celui qui active les affects électoraux.
Installer l’anti-gauchisme comme norme
Présenter Trujillo, Videla ou Pinochet comme des dictateurs « nécessaires » parce qu’ils auraient « empêché le communisme » contribue à structurer un imaginaire idéologique profondément droitier. L’anti-gauchisme devient alors un marqueur politique central.
Dans ce cadre, être de gauche en vient à être perçu, par une large partie de la population, comme l’opposé du « bien » — et même comme une trahison de la patrie.
Nationalisme et insécurité : un terrain fertile
Les positions conservatrices et réactionnaires se parent ainsi des atours de la défense nationale. Le nationalisme devient un puissant levier de mobilisation politique et électorale, particulièrement en période de peur et d’incertitude.
Dans ces contextes, l’identité et les mythes fondateurs apparaissent comme les derniers repères auxquels s’accrocher pour se sentir en sécurité, pour avoir le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi.
Le terrain favorable du vide idéologique
Aujourd’hui, blanchir les dictatures est plus facile que jamais. Nos sociétés sont marquées par un vide idéologique et une individualisation croissante, fruits de la rationalité néolibérale dominante et d’un nihilisme simplificateur qui rend tout « interprétable ».
La distance temporelle qui nous sépare de ces événements facilite encore ce processus : les figures du passé et leurs actions deviennent des objets de dispute idéologique, car désormais soumis à des interprétations concurrentes.
Réécrire les bourreaux en protecteurs
Ainsi, ces dictateurs peuvent être présentés comme l’exact contraire de ce qu’ils furent réellement. Et si ces récits résonnent avec les peurs et les préjugés contemporains, ils peuvent produire des effets de vérité.
Il devient alors possible d’affirmer qu’un Pinochet — responsable de dizaines de milliers de morts — aurait été un garant de la « paix » au Chili. Ou que Trujillo, prédateur sexuel notoire, aurait défendu les droits des femmes dominicaines.
À mesure que disparaissent les témoins directs de ces régimes, l’espace s’élargit pour imposer ces cadres narratifs ajustés aux besoins politiques du moment.
Les réseaux sociaux comme amplificateurs
Dans ce contexte, les secteurs de droite disposant de ressources importantes exploitent efficacement la logique des réseaux sociaux pour pénétrer la subjectivité de citoyens atomisés, réduits à travailler et à rembourser leurs dettes.
Dans ces environnements, tout peut passer pour vrai dès lors que cela active des émotions primaires — surtout si le message est rapide, simplifié et omniprésent dans les flux algorithmiques.
Technologie avancée, régression politique
Les dictatures les plus sombres du passé sont aujourd’hui blanchies à l’aide des outils numériques les plus sophistiqués.
Les droites disposent non seulement de discours particulièrement adaptés aux logiques algorithmiques — car fondés sur le mensonge, l’activation des préjugés et l’appauvrissement du débat public — mais aussi du soutien implicite de certains propriétaires de plateformes, eux-mêmes proches de l’extrême droite.
Comme Elon Musk, qui affirme que les nazis étaient socialistes — une forme de réécriture historique qui s’inscrit pleinement dans cette logique.
Quelle riposte face à ce révisionnisme ?
Que faire face à cette offensive réactionnaire qui tente de transformer des génocidaires comme Pinochet, Videla ou Trujillo en héros ?
Ces récits blessent la mémoire historique et infligent une violence symbolique aux victimes encore vivantes de ces régimes. Les forces progressistes et démocratiques doivent affronter cette barbarie idéologique.
L’histoire l’a montré : le fascisme progresse là où les forces démocratiques lui laissent le champ libre, par myopie, par naïveté ou par lâcheté politique.
Mener la bataille sur le terrain numérique
Il est indispensable de mener la bataille chaque jour dans les écosystèmes numériques, en comprenant leurs logiques et leur importance stratégique.
Sans ambiguïté ni tiédeur, il faut condamner l’héritage de ces dictatures.
Il faut aussi rappeler que, si l’on veut parler de dictatures — notamment au moment où l’indignation se focalise sur Cuba ou d’autres pays —, en Amérique latine, les régimes les plus sanglants et brutaux furent des dictatures de droite.
C’est la droite latino-américaine qui porte une dette historique envers la démocratie — et qui doit, à ce titre, être considérée avec suspicion face à toute tentation autoritaire.
Disputer le terrain idéologique
Dans le contexte actuel, faire face à cette offensive implique avant tout de livrer une bataille idéologique.
Car ce n’est que là où existent de grands vides idéologiques que peut s’imposer ce révisionnisme réactionnaire, fondé sur le mensonge et le déni des faits historiques établis.
Traduction Bernard Tornare
Elvin Calcaño est un politologue dominicain, spécialiste des études latino-américaines. Titulaire d'un master en théorie politique de l'Université Complutense de Madrid. Formation en sciences politiques à Porto Rico et au Mexique. Chercheur, professeur d'université et consultant électoral, il possède une expérience d'études et de travail dans cinq pays d'Amérique latine.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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