Si le fascisme et le colonialisme affichés restent aujourd’hui nos principaux ennemis, leurs alliés les plus précieux se trouvent souvent dans les rangs des tièdes. Ceux qui, derrière des airs savants et mesurés, justifient l’inaction et déguisent le renoncement en neutralité. Leur complicité mérite d’être exposée.
La neutralité confortable des “experts”
« C’est trop compliqué pour prendre parti ». Cette phrase résume à merveille la posture de tant d’experts, universitaires et intellectuels contemporains qui refusent de se prononcer clairement sur les drames du monde. Ni les écoles bombardées, ni les présidents séquestrés, ni le blocus des peuples ne les sortent de leur abstention tranquille.
Tel Bartleby, le personnage de Melville qui répond à toute requête par un « je préférerais ne pas le faire », ils opposent un « je préférerais ne pas juger » devant les massacres, les menaces nucléaires ou les crimes impériaux. À la différence du modeste Bartleby, cependant, nos érudits modernes masquent leur inertie sous un vocabulaire docte et des raisonnements alambiqués.
La mystification, instrument de la tiédeur
« Le cas de Cuba est plus complexe que cela ».
« La situation du Venezuela ne peut se simplifier ainsi ».
« L’Iran comporte trop d’enjeux géopolitiques pour prendre position ».
Ces formules savantes nous font croire qu’il serait irresponsable de condamner sans nuance le blocus de Cuba, le kidnapping d’un président ou les bombardements de civils. Elles suggèrent que tout conflit possède mille facettes et qu’il vaut mieux, par prudence, ne pas juger.
Cette attitude, qui neutralise tout engagement politique ou moral en invoquant une complexité insurmontable, s’appelle la mystification. Elle consiste à rendre confus ce qui est clair, à embrouiller ce qui pourrait être dit simplement. Sous couvert de rigueur intellectuelle, la mystification est une stratégie d’occultation, une forme de brouillage calculé : elle enferme les faits essentiels dans une jungle de citations, d’exceptions et de distinctions superflues.
La mystification dans le domaine de l’art
Les élites ne pratiquent pas la mystification seulement en politique. John Berger, dans ses écrits sur l’art, en a révélé les mécanismes : quand la « haute culture » se protège derrière des murs de jargon, de classifications esthétiques et de références hors d’atteinte, elle exclut le peuple.
Ce savoir ostentatoire ne sert pas à enrichir l’expérience artistique, mais à aliéner les masses : à leur faire douter de leur sens commun, de leurs capacités de compréhension, et à rappeler qu’il n’y a qu’une classe légitime pour « garder » le patrimoine culturel.
Le savoir éclairant contre le savoir qui exclut
À l’opposé, Berger lui-même a montré qu’on peut utiliser la connaissance pour éclairer l’expérience plutôt que pour l’obscurcir. Dans Ways of Seeing, il guidait les spectateurs au travers de sa maîtrise technique pour les rendre autonomes, non dépendants.
Le vrai savoir, celui qui met ses outils au service des autres, clarifie le monde au lieu de le compliquer.
La clarté comme arme politique
En politique comme en art, ce qui compte pour juger et agir n’est pas d’accumuler des données ou des concepts, mais de voir clairement la réalité. C’est ce que soulignait López Obrador lorsqu’il disait que le peuple mexicain est « l’un des plus politisés du monde ».
Être politisé ne signifie pas connaître mille politologues, mais avoir les idées claires, savoir distinguer l’essentiel du trivial, reconnaître ses intérêts et ses adversaires.
Les mystificateurs, eux, usent de la complexité pour nous faire perdre la perspective, donc la capacité d’indignation. Leur finalité est la dépolitisation : nous amener à douter de nos propres principes et à croire que toute boussole morale appartient à un passé révolu.
Cuba, un cas exemplaire de brouillage
Certes, tout phénomène peut être analysé sous des angles divers. Cuba n’échappe pas à la règle : depuis la révolution, la sociologie et l’histoire pourraient discuter sans fin des dépendances, des réussites ou des manques du régime.
Mais lorsque l’île est asphyxiée par la puissance militaire la plus brutale du monde, ces détails deviennent dérisoires. Ce qui importe alors, c’est l’action fondée sur des principes clairs :
« Je rejette sans condition toute intervention coloniale en Amérique latine. »
« Je défends le droit des peuples à l’autodétermination. »
En temps de danger, les individus capables de traduire ces convictions en paroles de lutte, en images ou en gestes sont infiniment plus utiles que les théoriciens qui s’abritent derrière la complexité.
La tiédeur comme signe de distinction sociale
La mystification est antipopulaire par essence. Elle cherche à imposer la tiédeur comme seul comportement “rationnel”, à présenter l’indignation et la lutte comme naïves ou vulgaires. En réalité, c’est la stratégie d’une classe qui veut se distinguer et s’épargner les devoirs communs de solidarité.
Ceux qui répètent que « le monde est trop compliqué pour juger » ne protègent pas la raison, mais leur confort.
Dénoncer les alliés du fascisme
Les ennemis à abattre, aujourd’hui, sont clairs : le fascisme et le colonialisme ouverts. Mais leurs alliés discrets, ceux qui opèrent depuis la tranchée de la tiédeur, leur rendent un service précieux. C’est pourquoi il faut les reconnaître et les dénoncer partout où ils se cachent derrière leur refrain poli :
« Je préférerais ne pas juger. »
Traduction Bernard Tornare
David Bak Geler est un écrivain et universitaire mexicain. Il est titulaire d'une maîtrise en philosophie de l'Université nationale autonome du Mexique (UNAM) et d'un doctorat en philosophie de la New School for Social Research de New York.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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