Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Venezuela : comment Delcy Rodríguez brise l’isolement imposé par Washington et Bruxelles

par Bernard Tornare 17 Avril 2026, 17:01

Venezuela : comment Delcy Rodríguez brise l’isolement imposé par Washington et Bruxelles
Par Bernard Tornare

Après six années de blocus institutionnel, le Venezuela bolivarien a imposé sa présence au cœur même d’une des institutions emblématiques de l’ordre économique international : le Fonds monétaire international. Le rétablissement officiel des relations entre le FMI, la Banque mondiale et le gouvernement de Delcy Rodríguez n’est pas un simple geste technocratique, mais une défaite politique pour le camp des sanctions et du changement de régime à Washington et en Europe.

 

Rompre l’isolement imposé par Washington et Bruxelles

En 2019, au plus fort de l’offensive de « changement de régime », le FMI avait suspendu ses relations avec Caracas, en prétextant l’absence de consensus international sur la reconnaissance du gouvernement, tout en s’alignant de fait sur la position des ÉtatsUnis et d’une partie de l’Union européenne. Derrière le langage feutré des communiqués, il s’agissait d’une tentative de mise sous tutelle politique : ne parler qu’avec l’« opposition » fabriquée, tout en niant l’existence d’un État, d’un peuple et d’institutions élues.

 

Le geste annoncé en avril 2026 inverse ce rapport de force : le FMI affirme avoir repris des « relations officielles » avec le gouvernement vénézuélien et engage un processus formel de consultations avec les autorités de Caracas, ce qui revient à reconnaître de facto la légitimité des autorités issues du camp bolivarien. Cette décision, validée par la majorité des pays membres, signifie que le récit occidental d’un gouvernement « usurpateur » et d’un État fantôme se fissure même dans l’enceinte financière la plus alignée sur Washington.

 

De Chávez à Rodríguez : contradiction ou changement de tactique ?

On pourrait voir dans ce retour au FMI une contradiction directe avec la position d’Hugo Chávez, qui avait annoncé en 2007 le retrait du Venezuela du FMI et de la Banque mondiale, qualifiés de « mécanismes de l’impérialisme destinés à exploiter les pays pauvres ». À l’époque, le Venezuela avait remboursé par anticipation ses dettes, fermé le bureau du FMI à Caracas et mis en avant la construction d’alternatives régionales, comme la Banque du Sud, dans un moment de prix du pétrole élevés et d’élan progressiste continental.

 

Pour comprendre la décision de Delcy Rodríguez, il faut distinguer l’objectif stratégique (souveraineté face à l’impérialisme) de la tactique utilisée pour y parvenir, dans des contextes très différents. Chávez pouvait se permettre une rupture symbolique frontale avec le FMI, parce que les marges financières et le rapport de forces régionaux lui donnaient la possibilité de s’appuyer sur ses propres ressources et sur l’intégration latinoaméricaine pour compenser la confrontation.

 

Rodríguez, elle, arrive au pouvoir après plus d’une décennie de sanctions unilatérales massives, de sabotage économique, de chute des revenus pétroliers et d’exode de millions de personnes, dans un pays que même le FMI qualifie aujourd’hui de « très fragile » sur le plan économique et humanitaire. Dans ce cadre, la réactivation des droits de tirage spéciaux et la normalisation d’un minimum de relations financières internationales sont présentées par le gouvernement comme des instruments de survie et de reconquête de marge de manœuvre, non comme une adhésion idéologique au programme néolibéral du FMI.

 

Plutôt qu’un reniement pur et simple de Chávez, la démarche actuelle se revendique de son héritage en reformulant la question ainsi : utiliser les contradictions du système pour récupérer des ressources confisquées et casser l’isolement, tout en maintenant le discours de souveraineté et le refus des ingérences. Du point de vue militant, on peut parfaitement critiquer le risque de glissement vers une logique FMI, mais on ne peut comprendre cette décision qu’en l’articulant à la situation de guerre économique prolongée que le Venezuela subit depuis des années.

 

Une victoire diplomatique arrachée au cœur du système

Delcy Rodríguez a insisté sur le fait que cette normalisation n’est pas tombée du ciel, mais qu’elle est le produit d’un travail diplomatique systématique, mené dans un contexte de pressions, de menaces et de sabotage de l’extrême droite vénézuélienne. Pendant que les secteurs les plus réactionnaires voyageaient de capitale en capitale pour exiger la poursuite de l’asphyxie économique, la diplomatie bolivarienne s’employait à reconstruire patiemment des ponts avec une large coalition d’États, y compris hors du traditionnel axe euroatlantique.

 

En acceptant de rouvrir un « canal officiel de dialogue » avec Caracas, le FMI et la Banque mondiale reconnaissent que la stratégie de siège total a échoué : ni le blocus, ni les sanctions unilatérales, ni les opérations clandestines n’ont réussi à briser la résistance du peuple vénézuélien. Cette victoire diplomatique montre que, même dans un système international dominé par l’impérialisme, un État qui s’appuie sur une base populaire significative et une légitimité interne peut forcer la reconnaissance de sa souveraineté.

 

Dégeler les ressources volées pour reconstruire le pays

Audelà du symbole, la décision ouvre l’accès à des milliards de dollars de ressources que le Venezuela, membre du FMI depuis 1946, n’avait plus le droit d’utiliser en raison de la suspension des relations décidée en 2019. Les réserves en droits de tirage spéciaux, gelées depuis cette date, sont estimées à environ 3,5 milliards de DTS, soit plus de 5 milliards de dollars, qui pourront servir à financer le redressement des services publics et l’investissement productif, selon le gouvernement.

 

Dans un pays frappé par des années de sanctions, de sabotage économique et d’attaques contre sa monnaie, la possibilité de mobiliser ces ressources au lieu de les laisser sous la garde de bureaucraties hostiles constitue une avancée concrète pour la majorité populaire. L’enjeu, pour un projet bolivarien conséquent, n’est pas d’embrasser la logique austéritaire du FMI, mais de récupérer une partie des richesses que le système financier international avait confisquées pour punir un peuple d’avoir choisi un projet souverain et antiimpérialiste.

 

Utiliser les contradictions du système sans renoncer à la souveraineté

Du point de vue d’une gauche antiimpérialiste, la question n’est pas de célébrer le FMI comme institution, mais de comprendre comment le gouvernement bolivarien prétend utiliser les contradictions de l’ordre mondial à son avantage. Revenir au FMI ne signifie pas, en soi, se soumettre au diktat néolibéral, mais ouvre une bataille politique et sociale à mener à l’intérieur comme à l’extérieur pour empêcher que l’accès aux DTS ne se traduise en conditionnalités antisociales.

 

La stratégie annoncée par Delcy Rodríguez repose sur plusieurs piliers : diplomatie de paix, développement économique autonome, renforcement des structures de pouvoir populaire et exigence de levée des sanctions. Dans ce cadre, l’accès de nouveau à certains instruments financiers globaux est présenté comme un outil parmi d’autres, à articuler avec le contrôle des ressources naturelles, la nouvelle loi organique des mines et le renforcement des circuits productifs internes, pour desserrer l’étau sans abandonner la perspective d’un modèle postnéolibéral.

 

Un revers pour l’extrême droite vénézuélienne et ses parrains

L’échec du lobby mené par l’extrême droite vénézuélienne dans les capitales européennes et nordaméricaines est un élément central de cette séquence. Ces secteurs ont tout fait pour empêcher la normalisation, car leur pari stratégique repose sur la pauvreté, l’asphyxie et la désorganisation sociale comme leviers de renversement du gouvernement ; ils ne peuvent donc tolérer que le pays retrouve un minimum d’oxygène économique.

 

Le fait que le FMI et la Banque mondiale aient finalement opté pour un cadre de travail avec les autorités en place démontre l’isolement progressif de cette opposition putschiste, plus liée aux intérêts des grandes puissances et des oligarchies locales qu’aux besoins concrets du peuple vénézuélien. Contre cette stratégie du chaos, la décision arrachée à Washington et dans les instances du FMI est un signal fort : malgré la violence de l’offensive impériale, le Venezuela bolivarien reste un sujet politique incontournable dans la région et sur la scène internationale.

 

Une brèche à élargir dans l’ordre impérial

Pour les mouvements de gauche et les forces antiimpérialistes du monde entier, cet épisode doit être lu comme une brèche dans l’architecture de domination financière construite autour du FMI et de la Banque mondiale. Qu’un pays ciblé depuis des années par les sanctions américaines puisse imposer sa présence, récupérer une partie de ses ressources et faire reconnaître son gouvernement par ces mêmes institutions est un encouragement à poursuivre les luttes pour la souveraineté économique, la fin des mesures coercitives unilatérales et la refondation d’un système financier international au service des peuples.

 

Soutenir le choix du gouvernement bolivarien, ce n’est pas idéaliser le FMI, mais défendre le droit d’un peuple à décider de son avenir, à utiliser ses propres ressources et à résister à la guerre économique globale qui lui est imposée. À l’heure où l’impérialisme tente de transformer les sanctions en instrument normalisé de gouvernement du monde, chaque victoire contre le blocus – y compris au sein des institutions du système – est une étape importante sur le chemin de l’émancipation.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
commentaires

Haut de page