La récente interview d'Ibrahim Traoré, président du Burkina Faso, a suscité un vaste débat après être devenue virale sur les plateformes médiatiques mondiales. Les grands titres, notamment dans les médias dominants, ont rapidement présentés ses propositions comme un rejet total de la démocratie — certains allant jusqu'à y voir la volonté d'instaurer un régime militaire permanent.
Mais cette interprétation, aussi sensationnaliste soit-elle, est profondément trompeuse. Elle vide les déclarations de Traoré de leur contexte politique, historique et matériel, pourtant essentielles pour comprendre à la fois ses mots et la trajectoire plus large de la région du Sahel.
Quelle démocratie ?
Les propositions de Traoré ne sont pas issues d'un débat théorique, mais d'une conversation concrète sur la sécurité, la souveraineté et la survie. Pendant près d'une demi-heure, l'entretien s'est concentré sur les insurrections en cours au Sahel, notamment la menace des groupes djihadistes liés à Al-Qaïda, et sur la crise plus large de stabilité des États.
Ce n'est que lorsqu'on lui a posé une question sur les élections — en particulier sur la possibilité qu'une nouvelle charte révolutionnaire lui permette de prolonger son mandat — que le sujet de la démocratie est apparu.
Sa réponse fut claire : les élections, selon lui, ne sont pas la priorité du moment. Le Burkina Faso fait face à des défis existentiels, et l'urgence est de faire face à ces menaces et de reconstruire l'État. C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre sa phrase désormais largement citée : « Les gens doivent oublier la démocratie ».
« Nous devons dire la vérité. La démocratie, ce n'est pas pour nous, pas ce type de démocratie qu'ils nous montrent. Ce n'est pas cela qui nous intéresse. »
Quand Traoré affirme que « la démocratie n'est pas pour nous », il ne parle pas dans le vide. Sa critique vise un modèle précis : celui de la démocratie libérale occidentale, historiquement exportée en Afrique par l'intervention, la contrainte et l'aide conditionnelle.
Il prend l'exemple de la Libye, dont la destruction à la suite de l'intervention de l'OTAN reste un symbole à travers le continent. Pour Traoré, la Libye représente un avertissement : un État qui, malgré ses contradictions internes, a été démantelé au nom de la « démocratie », laissant derrière lui le chaos, les déplacements massifs et une catastrophe humanitaire.
« Nous sommes venus pour changer complètement la manière dont les choses fonctionnent, mais surtout pour transformer les mentalités afin que les peuples ouvrent les yeux, voient le monde, et qu'ils ne retombent jamais dans ce piège. Nous le voyons : la démocratie, c'est l'esclavage. Il n'y a pas de démocratie dans ce monde. Ils font semblant qu'il y en a une. Ils font ce qu'ils veulent. Et pour l'imposer, ils tuent. Une démocratie qui tue. Nous n'en voulons pas. Que Dieu nous épargne ce genre de démocratie. Nous nous concentrons sur notre conquête, notre reconstruction et notre révolution. C'est la seule voie vers le développement. »
Ainsi, lorsqu'il dit que « la démocratie tue », on peut interpréter ces mots comme une condamnation d'un processus géopolitique dans lequel la « démocratie » devient la justification du changement de régime, de la domination étrangère et de la restructuration violente des sociétés. Ce récit a été utilisé récemment au Venezuela ou en Iran, où des actions contre des dirigeants ont été présentées comme des « interventions démocratiques ».
Un discours enraciné dans la crise sahélienne
La position de Traoré doit être remplacée dans le contexte de la crise de souveraineté qui traverse le Sahel. Des pays comme le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont connu des cycles répétés d'instabilité, de présence militaire étrangère et de dépendance économique.
L'émergence de gouvernements militaires dans cette région, malgré tous les défis qu'elle pose, est liée à un rejet populaire des formes néocoloniales d'ingérence, particulièrement celles associées à l'ancienne puissance coloniale : la France.
C'est de ce terrain politique que parle Traoré. Quand il insiste sur la « révolution », la « reconstruction » et le « changement des mentalités », il exprime une volonté — aussi controversée soit-elle — de se défaire d'un modèle de gouvernance perçu comme imposé de l'extérieur et vidé de son sens.
Le malentendu occidental
Nombre de commentateurs libéraux et défenseurs de la démocratie interprètent les déclarations de Traoré à travers une définition étroite et théorique de la démocratie. Ce prisme échoue à saisir les réalités où l'État lui-même est menacé, où le contrôle du territoire est fragmenté, et où des acteurs étrangers influencent de manière décisive la politique interne.
Le résultat, c'est un schéma récurrent : les prises de position complexes sont réduites à des pulsions autoritaires, et les débats sur la souveraineté sont rejetés comme un simple discours anti-démocratique.
Paradoxalement, des questions similaires se présentent ailleurs. En Ukraine, le président Volodymyr Zelensky a reporté les élections, estimant que la survie nationale, en temps de guerre, doit primer sur le calendrier électoral.
Si les contextes sont très différents, le principe sous-jacent est comparable : celui de la hiérarchisation des priorités politiques en période de crise. Mais les réactions internationales à ces décisions sont loin d'être cohérentes.
Il ne s'agit pas ici d'ignorer les défis immenses auxquels le Sahel est confronté — politiques, économiques et sociaux. Cependant, réduire la position de Traoré à un rejet de la démocratie passe complètement à côté du sujet. Ce qui est en jeu, ce n'est pas « démocratie contre autoritarisme », mais une lutte plus profonde pour la souveraineté, le développement et le droit des peuples à définir leur propre voie politique.
Que l'on partage ou non ses conclusions, il est impossible de comprendre les positions d'Ibrahim Traoré sans tenir compte des réalités historiques et régionales qui façonnent aujourd'hui le Sahel.
Traduction Bernard Tornare
Nicholas Mwangi est un auteur et militant panafricaniste kenyan, écrivain et organisateur au sein de la bibliothèque Ukombozi à Nairobi. Il contribue régulièrement à des médias progressistes internationaux comme People's Dispatch, Black Agenda Report et Hood Communist, où il analyse les luttes anti-impérialistes, la souveraineté africaine et les dynamiques du capitalisme sur le continent. Il est également coéditeur de plusieurs ouvrages collectifs, dont Breaking the Silence on ONG in Africa et des travaux sur le révolutionnaire kényan Pio Gama Pinto, et travaille actuellement à un livre sur la crise du capitalisme en Afrique avec le réseau Organic Intellectuals Network.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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