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Venezuela après le 3 janvier : une nation debout dans la tempête

par Bernard Tornare 6 Mars 2026, 16:52

Venezuela après le 3 janvier : une nation debout dans la tempête
Par Medea Benjamin

L’avertissement du Libertador

Lors de notre récente mission au Venezuela, une phrase, écrite il y a près de deux siècles par Simón Bolívar, revenait constamment :

Les États-Unis semblent destinés par la Providence à affliger l’Amérique de misère au nom de la liberté.

Pour beaucoup de Vénézuéliens, cette mise en garde n’appartient plus au passé, elle décrit leur présent.

 

Le 3 janvier, l’opération militaire américaine qui a saisi le président Nicolás Maduro et la Première dame Cilia Flores a marqué une escalade dramatique dans un conflit que les Vénézuéliens perçoivent non comme un événement soudain, mais comme le point culminant de décennies de pressions, de sanctions et d’isolement.

 

« Nous n’avons pas encore totalement assimilé ce qui est arrivé », nous confia William Castillo, spécialiste des sanctions. « C’est l’aboutissement de plus de 25 ans d’agressions et de 11 ans à résister à des sanctions dévastatrices. Un jeune de 20 ans a passé la moitié de sa vie dans un pays sous blocus. »

 

Une invasion préparée par la propagande

Carlos Ron, ancien vice-ministre des Affaires étrangères et aujourd’hui chercheur à l’Institut Tricontinental, décrit cette invasion comme le résultat d’une narration soigneusement construite.

D’abord, on a commencé à présenter les Vénézuéliens aux États-Unis comme des criminels », explique-t-il. « Ensuite, sont venues les références constantes au gang du Tren de Aragua. Puis les attaques de bateaux prétendument contre des contrebandiers, la saisie de pétroliers, le blocus naval. La pression ne fonctionnait pas, alors ils ont franchi une étape supplémentaire : l’invasion du 3 janvier, l’enlèvement de Maduro et de Cilia Flores, et la mort de plus de 100 personnes.

Aux États-Unis, l’épisode a été vite éclipsé par la guerre contre l’Iran. Mais au Venezuela, les souvenirs sont partout : des banderoles géantes accrochées aux immeubles demandent « Qu’on les ramène à la maison », et des manifestations hebdomadaires réclament leur libération.

 

Une nuit de bombes et de terreur à Caracas

Dans le quartier de Tiuna, à Caracas, nous avons rencontré Mileidy Chirinos, dont l’appartement surplombe le lieu où Maduro a été capturé. Depuis son toit, elle raconte cette nuit effroyable où le ciel s’embrasait d’explosions si puissantes que l’immeuble tremblait.

 

« Vos enfants ont-ils déjà été réveillés, terrifiés, par le bruit de bombes ? », nous demande-t-elle.

Nous avons secoué la tête.

« Les nôtres, oui », répondit-elle. « Et ce sont des bombes américaines. Maintenant nous comprenons ce que les Palestiniens de Gaza ressentent chaque jour. »

 

Des psychologues visitent désormais le quartier chaque semaine pour aider les habitants à surmonter le traumatisme.

 

Un gouvernement sous tutelle

Quelques jours après l’invasion, l’Assemblée nationale a prêté serment à la vice-présidente Delcy Rodríguez en tant que présidente par intérim. Donald Trump a salué publiquement son « bon travail », vantant leur « excellente relation ». Mais dès le départ, Rodríguez a négocié le pistolet sur la tempe : tout refus de compromis signifiait, selon Washington, non plus un enlèvement, mais la mort et la poursuite des bombardements.

 

L’ombre américaine reste omniprésente. Des sous-marins nucléaires patrouillent toujours au large, des milliers de soldats demeurent en position, et chaque décision gouvernementale est scrutée. Le 2 février, malgré ses compliments envers Rodríguez, Trump a renouvelé le décret de 2015 qualifiant le Venezuela de « menace inhabituelle et extraordinaire » pour la sécurité nationale des États-Unis.

 

Les récentes visites du directeur de la CIA et du commandant du Southern Command ont ravivé de vieilles blessures : le père de Delcy Rodríguez, militant révolutionnaire, fut torturé à mort en 1976 par un régime étroitement lié à la CIA.

 

Une résistance qui ne cède pas

Pourtant, le pouvoir chaviste n’est pas sans leviers.

« Les États-Unis pensaient que l’État était faible, que le peuple nous avait abandonnés, que l’armée était divisée », déclare Tania Díaz, dirigeante du PSUV. « Le 3 janvier aurait pu déclencher des émeutes, des défections militaires, un effondrement complet. Rien de tout cela ne s’est produit. »

 

Si Washington possède une supériorité militaire écrasante, il sait aussi que des millions de Vénézuéliens se sont enrôlés dans la milice populaire. Cette force, unie à une armée restée loyale, a suffi à dissuader les États-Unis de lancer une guerre prolongée et de tenter d’imposer María Corina Machado comme présidente.

 

Machado, soutenue par les exilés de Miami et reconnue par l’administration Trump comme la « gagnante » des élections de 2024, reste cependant impopulaire dans le pays. L’opposition demeure fracturée, incapable d’assurer la moindre stabilité.

 

Le véritable enjeu : pétrole et or

« Trump ne se soucie ni des élections, ni des droits humains, ni des prisonniers politiques », tranche William Castillo. « Il se soucie de trois choses : le pétrole, le pétrole et le pétrole. »

Et l’on peut ajouter l’or : Washington pousse Caracas à ouvrir ses exportations et ses mines à l’investissement étranger.

 

Sous la contrainte, le Venezuela a dû accorder aux États-Unis un poids considérable dans ses exportations d’hydrocarbures. Mais Castillo rappelle une vérité simple : « Si les infrastructures pétrolières se sont dégradées, c’est à cause des sanctions, pas de Maduro. Les États-Unis ont allumé l’incendie, et maintenant ils se présentent comme les pompiers. »

 

La levée partielle des sanctions pétrolières injecte néanmoins des devises indispensables, permettant au gouvernement de financer certains programmes sociaux.

 

Le retour du spectre de la doctrine Monroe

Pour Blanca Eekhout, présidente de l’Institut Simón Bolívar, ce conflit dépasse largement la question du pétrole. Il s’agit d’un retour brutal à la doctrine Monroe de 1823, ce principe selon lequel l’Amérique latine serait la chasse gardée de Washington.

 

« Nous sommes revenus 200 ans en arrière », dit-elle. « Toutes les règles de la souveraineté ont été violées. L’administration Trump pense pouvoir contrôler l’hémisphère par la force, mais c’est une illusion. »

 

Il y a là une contradiction historique. Tandis qu’en 1823 les États-Unis proclamaient leur domination sur le continent, Bolívar rêvait d’une Amérique latine unie et souveraine. Ce tiraillement reste au cœur du présent.

 

Un rêve assiégé, mais vivant

Le rêve bolivarien vacille face à la résurgence de la droite dans la région. La gauche latino-américaine n’a plus la vigueur de l’époque de Chávez : Evo Morales et Rafael Correa ont été remplacés par des dirigeants conservateurs, Cuba reste étranglée par le blocus, et les institutions progressistes comme la CELAC ou l’ALBA se sont affaiblies.

 

À Caracas, la situation demeure complexe et volatile, mais une évidence s’impose : la gauche vénézuélienne ne s’effondre pas, elle se réajuste.

 

Comme nous l’a dit Blanca Eekhout en guise d’adieu :

Ils pensaient que nous allions nous désintégrer. Mais nous sommes toujours là.

Et, au loin, l’avertissement de Bolívar plane toujours, tel un orage qui refuse de se calmer.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en anglais

Venezuela après le 3 janvier : une nation debout dans la tempête

Medea Benjamin est une militante pacifiste et altermondialiste américaine, cofondatrice des organisations CODEPINK : Women for Peace et Global Exchange, engagée dans les luttes pour la justice sociale, la paix et les droits humains. Figure majeure des mouvements anti-guerre et contre la mondialisation néolibérale, elle a participé à de nombreuses campagnes contre les interventions militaires américaines et les abus des multinationales. Elle a publié plusieurs ouvrages sur la politique étrangère des États-Unis et les conflits au Moyen-Orient.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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