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Venezuela : après l’attaque américaine, la bataille culturelle

par Bernard Tornare 21 Mars 2026, 20:03

Image provenant de la présidence du Venezuela, domaine public, via Wikimedia Commons

Image provenant de la présidence du Venezuela, domaine public, via Wikimedia Commons

Par Aram Aharonian

 

Ils veulent installer l’idée d’une subordination « inévitable » aux États-Unis.

 

Au-delà du fracas de l’attaque militaire du 3 janvier, qui a porté un coup au Venezuela avec le bombardement de Caracas et l’enlèvement du président Nicolás Maduro, une autre bataille a commencé dès le lendemain. Cette fois, sans troupes au sol. Une occupation plus discrète, plus insidieuse, qui cherche à convaincre les Vénézuéliens que la domination du plus fort serait naturelle, inévitable, presque raisonnable.

 

Le conflit ne se joue plus seulement sur le terrain militaire, mais dans l’univers des perceptions et du sens commun. C’est cela, la bataille culturelle. L’offensive américaine n’a duré que quelques heures, mais la guerre culturelle, elle, peut s’installer dans la durée. Son champ d’action n’est plus l’armée, mais le langage, les récits et les médias, là où se fabriquent les perceptions collectives et où l’on tente de faire passer le conformisme et le renoncement pour de la lucidité.

 

Le politologue Leopoldo Puchi le souligne : la vraie menace, à ce stade, est que s’impose l’idée selon laquelle la subordination serait non seulement inévitable, mais aussi utile. Si la tutelle extérieure en vient à être perçue comme une solution pratique, et la souveraineté comme une notion dépassée, la défaite ne sera pas uniquement militaire. Elle sera aussi culturelle. Les occupations militaires finissent par prendre fin. Les occupations du sens commun, elles, peuvent durer des générations.

 

Le pouvoir des mots

Puchi rappelle une idée ancienne, mais toujours actuelle : le pouvoir ne repose pas uniquement sur la force, il repose aussi sur la fabrication du consentement. Antonio Gramsci l’avait déjà formulé il y a près d’un siècle. Plus tard, Robert W. Cox a transposé cette réflexion au champ des relations internationales : une puissance ne domine pas seulement parce qu’elle est plus forte militairement, mais parce qu’elle parvient à faire accepter sa domination comme une évidence.

 

C’est précisément sur ce terrain que se joue aujourd’hui la bataille. Le vocabulaire se transforme, les mots se neutralisent, les faits se maquillent. Le bombardement devient un « incident », l’invasion une « opération », l’occupation une « protection ». Et lorsque le langage se dérègle, la perception politique finit par suivre.

 

Puchi insiste sur ce point : la guerre culturelle ne se mène pas à sens unique. Il existe aussi des mécanismes de défense. La première résistance consiste à retrouver un langage capable de nommer la réalité sans les filtres imposés de l’extérieur. Dire bombarder, attaquer, envahir, agresser, lorsqu’il s’agit de bombarder, d’attaquer, d’envahir ou d’agresser.

 

L’enjeu du pétrole

Une autre dimension de cette occupation silencieuse est économique. Il s’agit de faire apparaître comme normal le fait qu’une puissance étrangère contrôle le pétrole vénézuélien, sa commercialisation, les revenus qu’il génère, et même l’usage de ces ressources. L’hégémonie culturelle fonctionne précisément à ce moment-là : quand le contrôle extérieur cesse d’être perçu comme une domination et commence à être présenté comme quelque chose de logique, voire de bénéfique.

 

Washington se décrit lui-même comme un « partenaire ». Le mot évoque, en principe, une relation entre égaux. Mais ici, il désigne tout autre chose : une situation dans laquelle l’un contrôle les ventes, administre les recettes et impose ses conditions, alors même qu’il a bombardé la capitale et enlevé le président.

 

La presse américaine rapporte d’ailleurs que les États-Unis envisageraient d’assouplir certaines sanctions contre le Venezuela afin d’accroître l’accès au pétrole dans le contexte de la guerre avec l’Iran. Mais elle reconnaît aussi qu’aucune source alternative, pas même le Venezuela, ne pourrait compenser une fermeture éventuelle du détroit d’Ormuz, par lequel transitent près de 20 millions de barils par jour.

 

Une opposition affaiblie

Depuis le 3 janvier, l’opposition de droite, qui se présente comme démocratique tout en ayant, de fait, soutenu à plusieurs reprises des coups d’État, n’a pas réussi à occuper l’espace politique qu’elle espérait. Deux mois et demi après le bombardement de Caracas, l’enlèvement de Maduro et l’appropriation du pétrole vénézuélien — ce qui semble avoir constitué l’objectif réel de l’intervention —, Delcy Rodríguez s’est imposée comme la nouvelle figure centrale du pouvoir, avec le soutien de Donald Trump.

 

Les enquêtes d’opinion citées par l’article vont dans le même sens. Le dernier Monitor País de Hinterlaces indique que 91% de la population juge fondamental de soutenir la présidente chargée de l’intérim. Le même sondage affirme que 94% du pays rejette l’enlèvement de Nicolás Maduro et de Cilia Flores, tandis que 95% des personnes interrogées s’opposent à l’action militaire américaine contre le Venezuela.

 

Pour de nombreux observateurs, l’opposition reste prisonnière de ses hésitations. Ricardo Hausmann estime qu’elle devrait s’affronter à la fois à Delcy Rodríguez et à Trump, et se mobiliser pour restaurer les droits des Vénézuéliens. D’autres, au contraire, considèrent qu’une confrontation frontale ne ferait qu’éloigner Trump et compromettre encore davantage les ambitions de María Corina Machado et de ses alliés.

 

Souveraineté et récit

Au centre de tout cela se trouve une notion essentielle : la souveraineté nationale. Un pays souverain est censé disposer de l’autorité suprême sur son propre destin, sans être placé sous la tutelle d’un pouvoir extérieur. Ce n’est pas un slogan sentimental ni un idéal abstrait. C’est l’un des fondements du système international moderne.

 

La coopération entre États fait partie du monde contemporain. Mais elle n’est pas la même chose que la subordination. Elle n’est légitime que si elle repose sur le respect mutuel, et non sur la contrainte militaire, le chantage économique ou l’occupation des imaginaires.

 

C’est pourquoi la bataille actuelle dépasse largement le seul cas vénézuélien. Elle pose une question plus vaste : qui a le pouvoir de nommer la réalité ? Qui décide des mots qui décrivent une guerre, une intervention, une occupation ? Tant que le vocabulaire imposé de l’extérieur continuera à s’installer, la domination ne sera pas seulement matérielle. Elle sera aussi mentale.

 

La droite face à ses calculs

Parmi les questions qui se posent désormais figure celle du retour au Venezuela de María Corina Machado, la cheffe de l’opposition, ainsi que celle de la pression à exercer sur Trump et sur la communauté internationale pour obtenir de nouvelles élections. S’y ajoute la question de la libération de plus de 500 Vénézuéliens encore emprisonnés pour des raisons politiques.

 

La droite semble elle-même divisée entre confrontation et calcul. Certains prônent une attitude plus offensive, d’autres redoutent qu’un bras de fer frontal n’achève de fragiliser leur propre avenir politique. Dans l’intervalle, l’idée d’une nouvelle plateforme unitaire revient sur le devant de la scène, avec l’ambition affichée de parler d’une seule voix face à Delcy Rodríguez, et aussi face à la Maison-Blanche.

 

Reste enfin une inconnue de taille : Delcy et son frère Jorge Rodríguez, président de l’Assemblée nationale, accepteront-ils d’ouvrir un dialogue avec l’opposition ? Même lorsqu’il adopte une attitude pragmatique à l’égard de Washington, le chavisme conserve intacte sa structure de pouvoir militaire, policière et politique, tout en consolidant ses positions à l’intérieur du pays et jusqu’aux États-Unis.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Venezuela : après l’attaque américaine, la bataille culturelle

Aram Aharonian est un journaliste et analyste politique uruguayo-vénézuélien. Il a étudié le droit et la diplomatie et a commencé à travailler dans le journalisme en 1964, dans des journaux, des hebdomadaires et des magazines. Il a un Master en intégration et est fondateur de Telesur. Il dirige actuellement le portail d'information et d'analyse latino-américain Centro Latinoamericano de Análisis Estratégico (CLAE).

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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