Image d’illustration : Des membres présumés du mouvement Mau Mau sont interrogés par des membres des forces coloniales britanniques à Gilgil, au Kenya, le 8 janvier 1953 [AP]
Une réhabilitation assumée du passé impérial pour imposer un nouvel ordre mondial.
Pendant des décennies, ce que l’on appelait « l’ordre mondial fondé sur des règles » a été présenté comme un système bienveillant de gouvernance planétaire, issu de la sagesse occidentale. Certes, ses racines plongeaient dans le monde colonial et plusieurs de ses mécanismes reproduisaient des hiérarchies raciales héritées de l’empire, mais l’Occident aimait à s’y voir métamorphosé : de prédateur colonial, il serait devenu bienfaiteur universel.
Le Sud global, victime d’un autre récit
Pour une grande partie du Sud global, cette fable a une tout autre saveur. Elle se raconte en termes de génocide, de pillage et de déplacement. En Afrique, en Asie ou dans les Caraïbes, les administrations coloniales ont brisé les structures sociales et économiques locales, imposé des économies de rente dépendantes des marchés mondiaux, et remodelé le pouvoir politique pour servir les intérêts impériaux.
Peu à peu, les exigences d’un bilan honnête des crimes coloniaux se sont amplifiées : reconnaissance des massacres, de l’esclavage, des spoliations – et demande de réparations. Mais cette montée de la vérité a coïncidé avec un affaiblissement géopolitique de l’Occident, de moins en moins sûr de son rôle de “sauveur”.
Des aveux timides, sans réparation véritable
Les réponses occidentales ont souvent été minimales, sinon cyniques.
Au Kenya, la révélation des camps de torture britanniques des années 1950 a mené à de simples “regrets” de Londres, sans excuses officielles ni réparation digne de ce nom.
En Namibie, l’Allemagne a fini par reconnaître le génocide des peuples Ovaherero et Nama, mais a refusé toute indemnisation directe, préférant offrir 1,3 milliard de dollars d’aide sur trente ans au nom de la “réconciliation”.
Ces miettes ont pourtant marqué un tournant : à travers le monde, des mouvements comme Black Lives Matter aux États-Unis ou Rhodes Must Fall en Afrique du Sud ont poussé à rejeter la domination blanche et réécrire les récits historiques. La pensée anticoloniale, longtemps confinée à l’université, a gagné l’espace public.
Le retour du révisionnisme colonial
Mais très vite, la réaction s’est organisée. Le rejet de la “culpabilité blanche” est devenu un argument politique rentier. La nostalgie impériale, elle, s’est révélée électoralement payante – et désormais, elle s’étale sans complexe dans les forums internationaux.
Un exemple : le discours récent du secrétaire d’État américain Marco Rubio à la Conférence sur la sécurité de Munich. Louant l’ordre impérial d’avant 1945, il exalta l’époque où « l’Occident s’étendait au monde » grâce à ses missionnaires, explorateurs et soldats, bâtisseurs de vastes empires. Il décrivit cette domination comme un âge d’or de “prospérité morale”. Dans cette vision, le colonialisme n’était plus un système d’exploitation raciale, mais un acte de civilisation. Sa fin serait presque un regret.
L’empire sans honte
Ce que Rubio et d’autres défendent, c’est le retour d’un Occident décomplexé, assumant sa domination passée non comme une faute mais comme un modèle. Ils voient dans la mémoire coloniale un handicap, une forme de “haine de soi”. Plutôt que de corriger les injustices, ils veulent effacer la mémoire et blanchir moralement l’empire.
Ce n’est pas une simple réécriture de l’histoire : c’est une bataille pour contrôler le langage moral du présent. Rejeter les remords permet d’abattre les derniers garde-fous du “monde fondé sur des règles” et de revenir à une logique brutale : la force fait la loi.
Quand l’exploitation devient “leadership”
Si l’empire est requalifié en bienveillance, alors les rapports de domination actuels deviennent des formes de “responsabilité”.
◾Les traités commerciaux inégaux deviennent des instruments de stabilité.
◾La pression militaire se transforme en geste de protection.
◾Les interventions étrangères, en tutelle bienveillante.
Sous Donald Trump, l’idée de “Conseil pour la paix” illustre bien ce travestissement : la domination rebaptisée ordre nécessaire, prélude à la prospérité. Dans ce récit, la multipolarité n’est plus un rééquilibrage du monde, mais une “déstabilisation”.
Une nostalgie dangereuse et stratégique
Dans un contexte où l’hégémonie occidentale vacille face à des puissances montantes et des alliances nouvelles, la nostalgie impériale sert de refuge. Elle redonne à l’Occident une fierté menacée et inverse le discours : les demandes de justice deviennent des signes d’ingratitude.
Ce schéma est bien rodé : l’empire opprime mais “sauve”, faute mais “se rachète”, demeure au centre, toujours indispensable.
On efface alors la nécessité d’une réparation ou d’une transformation structurelle. Le débat glisse du terrain matériel (les conséquences du colonialisme) au terrain moral (la honte occidentale). Le récit devient celui d’une restauration de confiance, non d’un rétablissement d’égalité.
Réécrire la mémoire pour réimposer la hiérarchie
Rubio parlait à un public occidental. Mais pour nous autres du Sud global, ses paroles sonnent comme un avertissement.
Les nostalgiques de l’empire sont en train de reconstruire les fondations du colonialisme : un système juridique, économique et intellectuel servant les intérêts occidentaux, légalisant l’oppression, imposant par la contrainte et distribuant les privilèges selon la couleur et l’origine.
Réhabiliter l’empire, ce n’est donc pas regretter le passé : c’est s’y préparer. C’est ériger un cadre moral où les hiérarchies présentes se justifient d’elles-mêmes, puisque celles du passé ont été pardonnées.
Préserver la mémoire pour résister
On ne peut pas changer le passé, mais on peut le falsifier.
Et nous vivons encore les conséquences de ces falsifications — dans nos économies, nos frontières, nos corps. Au moment où nous commençons à lever le voile sur ces réalités, une nouvelle offensive tente de nous aveugler à nouveau.
Nous devons refuser cette amnésie orchestrée, et défendre nos vérités avec constance, sans crainte ni excuse. Car, au fond, la mémoire n’est pas passive : elle est un choix, à refaire chaque jour — un choix qui nous appartient.
Traduction Bernard Tornare
Patrick Gathara est un journaliste, essayiste et dessinateur de presse kényan, spécialiste des questions de colonialisme, de pouvoir et de narration médiatique. Il publie régulièrement dans des médias internationaux comme Al Jazeera et The New Humanitarian.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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