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Des récits pour justifier l’injustifiable

par Bernard Tornare 17 Mars 2026, 15:51

Des récits pour justifier l’injustifiable
Par Isabel Rivero D’Armas

Raconter le monde, c’est chercher à le comprendre. En organisant les faits dans une histoire, on leur donne un sens, on leur attribue des rôles : le héros, le méchant, la victime. Cette manière de simplifier le réel nous aide à interpréter ce qui se passe, mais elle devient aussi une arme redoutable lorsque le récit sert à manipuler les consciences.

 

Les puissants le savent depuis longtemps : rien n’est plus persuasif qu’une bonne histoire. Les récits transforment la complexité en évidence, enveloppent la politique dans la morale et opposent commodément le bien au mal. C’est sur ces métaphores simplistes — profondément ancrées dans notre culture — que se bâtissent les justifications des guerres dites « nécessaires ».

 

Chaque guerre trouve ainsi son scénario : un héros valeureux, un méchant démoniaque et une victime à sauver. Ce schéma, simple et efficace, transforme l’agresseur en libérateur et l’invasion en mission de paix. Il maquille les intérêts économiques derrière un vernis de destin, de justice ou de devoir moral.

 

Prenons la première guerre du Golfe en 1991. L’administration Bush père mit en scène Saddam Hussein comme une incarnation du mal absolu. Les États-Unis, « défenseurs de la liberté », prétendaient protéger le monde contre une menace économique, mais ce discours n’aurait pas suffi sans une diabolisation massive du dirigeant irakien. L’opération fut baptisée « Tempête du désert » — un nom chargé de symboles religieux, évoquant une épreuve divine que les « bons » devaient surmonter avec l’aide du ciel.

Le héros : Bush.

Le méchant : Saddam.

La victime : le Koweït.

Et le pétrole, bien sûr, au cœur du drame, resta le véritable enjeu qu’on préféra taire.

 

Douze ans plus tard, le même scénario se répéta avec la guerre d’Irak de 2003. Saddam Hussein redevint le monstre à abattre. Les fameuses armes de destruction massive, jamais trouvées, furent le mensonge fondateur du récit. Bush fils reprit le rôle du héros, les États-Unis se posèrent encore en protecteurs du monde libre, et le peuple irakien fut présenté comme victime à délivrer — avant d’être lui aussi détruit par cette ingérence prétendument humanitaire.

La fin, on la connaît : Hussein exécuté, l’Irak dévasté, et plus tard, la Libye livrée au chaos après l’assassinat de Kadhafi, toujours au nom du sacro-saint « changement de régime ».

 

Cette rhétorique narrative continue aujourd’hui de servir les mêmes intérêts, justifiant interventions, sanctions et crimes d’État sous couvert de morale ou de démocratie. C’est un modèle narratif qui, depuis Washington, a permis d’habiller la domination coloniale d’un manteau de vertu.

 

Le 3 janvier dernier, un nouvel épisode s’est ajouté à cette longue histoire : le président vénézuélien Nicolás Maduro et la première dame Cilia Flores ont été enlevés, faits prisonniers de guerre.

L’accusation de narcotrafic, forgée de toutes pièces, s’est écroulée d’elle-même, réduisant à néant la fiction du « Cartel des Soleils ». Mais la machine narrative, elle, continue : Maduro, dans le rôle du « méchant », devient la menace à abattre, non pas pour des raisons économiques ou géopolitiques — pourtant bien réelles — mais au nom d’une prétendue morale universelle.

 

Car voilà le mécanisme : transformer un dirigeant souverain en ennemi de l’humanité permet de justifier toutes les violations du droit international. Les sanctions, les enlèvements, les tentatives de coup d’État deviennent alors des actes de justice. On punit les « méchants », même quand, hors du récit officiel, ce sont eux qui défendent réellement la souveraineté et la dignité de leurs peuples.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Des récits pour justifier l’injustifiable

Isabel Rivero D’Armas est professeure, linguiste et écrivaine vénézuélienne, spécialiste de l’espagnol du Venezuela et de l’analyse du discours. Formée à l’École de Lettres de l’Universidad Central de Venezuela, elle est notamment l’autrice de El habla del venezolano et travaille sur les liens entre langage, pouvoir et société.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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