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Venezuela : tranchées réelles, héros de clavier

par Bernard Tornare 23 Février 2026, 16:19

Venezuela : tranchées réelles, héros de clavier
Par Daniel Seixo

Une nuit de bombes et d’hélicoptères

Il y a des peuples qui saignent en silence tandis que le monde donne son avis de l’extérieur, comme quelqu’un qui feuillette un livre sans le lire ou, pire encore, regarde une série sans y prêter vraiment attention. Dans la nuit du 3 janvier 2026, alors que Caracas dormait, trempée de sa propre sueur quotidienne, le pays s’est réveillé au son d’explosions qui ont déchiré la nuit vénézuélienne et d’hélicoptères ennemis volant à basse altitude comme des oiseaux furieux audessus de Fuerte Tiuna et du cœur de la ville.

La terre a vibré de douleur, les rues se sont remplies de bruit et, tandis que les corps affrontaient précipitamment l’agression inattendue, une force étrangère semait le sang et la stupeur. Ce fut une attaque qui n’a pas seulement laissé des décombres matériels, mais aussi un tissu social secoué, une souveraineté brisée et un peuple qui ne parvient toujours pas à comprendre l’étrange force qui le pousse à rester debout malgré toutes les adversités.

En une nuit, un président a été arraché à sa terre et emmené hors du pays, dans un geste qui proclamait l’expression ultime d’un impérialisme qui parle toujours de démocratie, de liberté ou de règles depuis des avions chargés de bombes. Pendant ce temps, dans des chambres confortables de pays lointains, sur des visages solitaires éclairés par des écrans, sur des « timelines » où chaque seconde est une opportunité de jugement moral, ont surgi immédiatement des voix qui ne comprenaient pas qu’une agression militaire change la vie réelle de millions de personnes, mais ne transforme pas toujours ce qu’il y a de plus profond dans leurs contradictions.

 

La gauche occidentale, entre spectacle et pureté

C’est là, dans cette fissure entre ce qui est vécu et ce qui est opiné, que surgit le paradoxe d’une gauche occidentale qui crie plus vite qu’elle ne parvient à raisonner, qui juge plus vite qu’elle ne comprend et qui exige un héroïsme suicidaire depuis le confort de ses fauteuils. C’est cette gauche qui confond vitesse et lucidité, spectacle et vérité, indignation et analyse. Une gauche qui veut que le récit s’ajuste à son éthique de papier, à son épopée d’écran, qui ignore consciemment la complexité concrète de la vie. C’est ce que nous voyons lorsqu’on préfère la sentence morale à la compréhension réelle, lorsqu’on cherche la pureté des slogans plutôt que la compréhension de longues marches dans un combat âpre pour la survie.

 

La vérité ne consiste pas à être le premier à donner son opinion sur les réseaux, ni le premier à crier à la trahison. Personne ne se soucie réellement de tes egos, de ton besoin individuel de te situer sur le marché de l’opinion, ni de tes jugements moraux sur d’autres peuples. La vérité, comme l’enseigne celui qui a vu naître et s’étendre des révolutions, exige l’exercice d’un regard qui ne se laisse pas entraîner par l’urgence de l’applaudissement ni par la précipitation du clameur. Elle exige de la discipline : la discipline d’observer, d’étudier et de peser les conséquences avant de crier. Car toutes les erreurs ne sont pas des trahisons, ni toutes les négociations des redditions. Et ce qui se passe au Venezuela, au milieu des blocus, des sanctions, des tensions militaires et de la mort, ne se résout ni avec des phrases toutes faites, ni avec des récits moralisateurs depuis un fauteuil en Occident.

 

Fantasmes révolutionnaires et réalités de guerre

Il existe aujourd’hui une tendance à exiger que les processus périphériques, comme s’ils étaient des miroirs magiques, répondent aux fantasmes révolutionnaires de ces individus qui, en Occident, n’ont jamais affronté la dévastation des bombardements, le silence lugubre après le passage d’un drone ou le poids des morts et des disparus après la répression de l’ultradroite. On exige d’un gouvernement assiégé qu’il se comporte comme s’il vivait dans un salon académique, loin de toute pénalité réelle ; on demande qu’il résiste héroïquement tandis que celui qui exige cet héroïsme suicidaire reste assis au loin, un café à la main, en attendant que le spectacle réponde à ses attentes. Et si ce n’est pas le cas, il restera toujours un tweet de reconnaissance pour le sang versé. À cela, certains réduisent la douleur et la vie du Sud global : à une commémoration, à un sacrifice nécessaire pour faire coller la théorie révolutionnaire sur le papier.

 

C’est une gauche occidentale qui a remplacé la culture militante par la culture du commentaire, de la prophétie, de la frime ; un gauchisme, au sens plein du terme, qui a rompu ses liens avec la réalité concrète en la transformant en récit de consommation immédiate, presque comme si la politique était un genre de divertissement de plus. Cette logique du premier commentaire, du tweet le plus fort, du jugement le plus tranchant ou de la position la plus ferme et la moins flexible a envahi la critique politique au point que beaucoup se sentent autorisés à dicter des termes de pureté à des processus qu’ils ne vivent pas et qu’ils ne comprennent pas.

 

La révolution : terrain de contradictions, pas décor de slogans

Il faut comprendre qu’une révolution n’est ni un slogan ni une idée suspendue dans l’air, mais un terrain vivant de tensions, un champ où s’entrechoquent des forces matérielles et symboliques, où chaque décision traîne derrière elle sa propre histoire de douleur et d’espoir. Ce n’est pas un scénario pour l’indulgence de l’ego, ni un forum pour l’autocélébration de jugements instantanés. C’est un espace de coutures rompues et de réparations constantes, rempli de débats internes âpres, d’agressions externes déchirantes, de corrections discrètes, de mouvements tactiques, de replis et d’avancées. Et tout cela ne se décide pas pour satisfaire l’élégance du dogme, mais pour survivre à la brutalité du réel. Les peuples se nourrissent, rient, pleurent, aiment, meurent et luttent pour survivre, y compris en révolution.

 

Il y a quelque chose de profondément pédagogique dans l’esprit de ceux qui ont assumé les conditions concrètes de la lutte, ceux qui comprennent que les décisions prises sous pression ne seront pas toujours parfaites, que l’histoire n’offre pas de réponses propres. Que l’ennemi principal, n’est pas, comme certains l’interprètent constamment dans cette vieille Europe, le camarade qui commet des erreurs, mais les forces matérielles qui assiègent chaque espace d’autodétermination. Ceux qui, aujourd’hui, cherchent la division et l’affrontement après s’être trompés une fois de plus dans leur calcul selon lequel l’enlèvement d’une seule voix pourrait tuer la révolution.

 

Pas de tribunaux de pureté, mais une solidarité concrète

Lorsqu’un peuple est frappé par un bombardement, lorsqu’il est obligé de résister à des sanctions qui étranglent à l’extrême son économie, lorsqu’il voit ses dirigeants enlevés par une force extérieure, il n’a pas besoin des jugements inquisitoriaux de tribunaux étrangers. Il a besoin d’une solidarité concrète. Une solidarité non pas comme applaudissement inconditionnel, ni comme critique destructrice, mais comme compagnonnage engagé envers la vie collective, envers la reconstruction, envers une dignité discrète et envers les pas incertains de la lutte quotidienne.

 

La gauche est donc confrontée à une épreuve urgente : retrouver la culture militante. Car s’il est quelque chose qui définit celles et ceux qui ont construit des processus émancipateurs dans l’histoire, c’est la capacité de transformer l’analyse en action organisée, et non en réaction éphémère. Il ne s’agit pas de renoncer à la critique constructive et fraternelle, qui restera toujours légitime, mais de savoir quand, comment et dans quel but elle est formulée. Une critique qui renforce le camarade, qui ne contribue pas à l’affaiblissement du sujet politique qui vit aujourd’hui assiégé, menacé et désigné par l’armée et la monnaie de l’impérialisme.

 

Tranchées réelles contre pyrotechnie morale

Il n’y a pas de révolution dans la condamnation facile. Il n’y a pas d’émancipation dans le jugement, ni d’avenir dans la pyrotechnie morale d’un tweet. La véritable révolution consiste à soutenir la vie, à construire des institutions populaires, à apprendre des contradictions, à résister face à l’empire qui n’a pas besoin de déclarer la guerre pour imposer sa force. Car bien souvent, comme c’est le cas actuellement au Venezuela, l’attaque ne porte pas le nom de guerre, mais celui de l’avancée silencieuse d’un blocus économique, d’un encerclement médiatique, d’une intervention internationale déguisée en justice. L’attaque progresse face au silence et à la passivité internationale, qui contemple le bombardement de modestes pêcheurs, l’encerclement des travailleurs vénézuéliens par l’étau du dollar et la violation des institutions démocratiques d’un pays sans que le monde ne s’arrête (tout comme il ne l’a pas fait face au génocide à Gaza).

 

Et c’est là, dans cette danse entre le réel et le symbolique, entre la brutalité et l’espoir, que la gauche, celle qui cherche réellement des transformations profondes, doit apprendre à parler avec prudence, à penser avec rigueur et à agir avec solidarité. Sans empressement pour l’applaudissement, sans empressement pour la condamnation, sans empressement pour le cri.

 

Car il y a des temps pour la parole et des temps pour le silence qui protège, des temps pour la critique et des temps pour l’étreinte collective. Comprendre cette différence est l’art et le devoir d’une véritable culture militante.

 

Un appel à sentir la blessure vénézuélienne comme la nôtre

Je suis désolé si, dans ce texte, je ne vous ai pas révélé ce qui s’est passé cette nuit de janvier, ni ne vous ai fourni de matière à diffusion sur les réseaux, ni de guide rigide pour orienter votre pensée ou votre ego lorsque vous défendez votre vérité face aux autres. Permettezmoi, au milieu de cette tempête, de ne pas prétendre asseoir le poids de ma plume comme détentrice de l’unique vérité, comme le proclament tant de prétendus analystes, mais aujourd’hui je voulais seulement vous demander d’être capables de ressentir, au plus profond de votre être, l’injustice et l’agression subies par le peuple vénézuélien comme si elles étaient commises contre le vôtre. Si tel est le cas, vous saurez mesurer les temps, les egos et agir en conséquence.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Venezuela : tranchées réelles, héros de clavier

Daniel Seixo est un sociologue et journaliste galicien, fondateur et directeur du média alternatif NR – Nueva Revolución. Engagé dans une perspective anticapitaliste et antiimpérialiste, il consacre ses chroniques et enquêtes aux luttes sociales, au mouvement ouvrier et aux processus révolutionnaires, notamment en Amérique latine.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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