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Les États-Unis et leur nouvelle phase de colonialisme mondial : une analyse depuis l’Amérique latine

par Bernard Tornare 22 Février 2026, 18:01

Image fournie par la présidence vénézuélienne montrant le président Nicolás Maduro saluant les participants lors d'un événement au siège de la Surintendance nationale des crypto-actifs à Caracas, au Venezuela, le 20 novembre 2019.

Image fournie par la présidence vénézuélienne montrant le président Nicolás Maduro saluant les participants lors d'un événement au siège de la Surintendance nationale des crypto-actifs à Caracas, au Venezuela, le 20 novembre 2019.

Par David Fonseca

Nous vivons une époque de grands bouleversements dans la politique mondiale. Face à un panorama global fragmenté, les États-Unis — la puissance occidentale qui se présente le plus comme gardienne de « l’ordre international » — sont entrés dans une phase d’expansion qui rappelle, avec des méthodes différentes, mais des objectifs similaires,  les anciens modèles colonialistes des XIXᵉ et XXᵉ siècles. Cette comparaison n’est pas fortuite : l’esprit de domination globale qui a caractérisé l’Empire britannique semble renaître sous de nouveaux drapeaux, sous la rhétorique de la « démocratie » et de la « sécurité nationale », et avec des tactiques modernes qui mêlent intervention militaire directe et contrôle économique et géopolitique.

Colonialisme britannique contre expansion étatsunienne

Pour comprendre le phénomène actuel, il est nécessaire de revenir à la tradition historique de l’impérialisme européen. Le colonialisme britannique aux XIXᵉ et XXᵉ siècles reposait sur la conquête territoriale directe, l’exploitation économique des ressources naturelles et la sujétion politique de peuples entiers. Le Royaume-Uni contrôlait de vastes territoires en Afrique, en Asie et en Océanie, y implantant des systèmes d’administration coloniale qui ont généré des siècles d’injustices et des héritages qui perdurent jusqu’à aujourd’hui.

Les États-Unis, de leur côté, sont apparus comme une puissance après avoir expulsé les colonisateurs européens de leur propre territoire. Cependant, dès le XIXᵉ siècle, leur politique extérieure a commencé à adopter des traits expansionnistes. La Doctrine Monroe de 1823, proclamée pour rejeter l’expansion européenne en Amérique, a fini par être réinterprétée comme un « droit » étatsunien d’intervenir sur le continent.

Ce discours a évolué vers une justification de la domination régionale — comme ce fut le cas lors de la crise vénézuélienne de 1895, où Washington s’est impliqué dans un conflit frontalier entre le Venezuela et le Royaume-Uni au nom de cette doctrine, posant les bases de l’interventionnisme nordaméricain.

Le colonialisme européen était explicite et direct ; le colonialisme étatsunien contemporain combine des formes modernes de domination qui vont des sanctions économiques, pressions diplomatiques, jusqu’aux interventions militaires, qu’elles soient clandestines ou ouvertes. Le colonialisme ne s’exprime plus nécessairement par l’annexion formelle de territoires, mais par un contrôle économique, financier et politique qui subordonne la souveraineté des peuples aux intérêts des ÉtatsUnis.

L’Amérique latine : une longue histoire d’interventions

L’Amérique latine a souffert de manière récurrente des interventions de Washington. De Cuba au Nicaragua, du Guatemala au Chili, l’histoire moderne du continent est marquée par des coups d’État, des invasions, des occupations militaires, des opérations clandestines et un soutien à des dictatures.

Les exemples de cette histoire sont multiples :

L’invasion de la Baie des Cochons à Cuba en 1961, soutenue par la CIA pour renverser le gouvernement révolutionnaire de Fidel Castro.

​Le soutien étatsunien à des coups d’État au Chili, au Guatemala, ou sa participation active à l’Opération Condor, durant la Guerre froide, qui a coordonné répressions, appui à des dictatures et violations systématiques des droits humains.

​Les occupations militaires du Honduras, du Nicaragua ou de la République dominicaine au cours du XXᵉ siècle, ou encore l’invasion du Panama en 1989, lorsque Washington a renversé le général Manuel Noriega afin d’imposer sa propre narration politique.

Tous ces épisodes ont un point commun : des justifications de sécurité ou de stabilité qui masquent des intérêts économiques et géopolitiques. L’objectif a toujours été la subordination du continent aux sphères d’influence étatsuniennes, sans respect pour l’autodétermination de nos peuples.

L’opération au Venezuela : une rupture historique

En janvier 2026, les ÉtatsUnis ont mené une opération militaire au Venezuela qui s’est soldée par la capture du président Nicolás Maduro et de son épouse, transférés sur le territoire étatsunien pour y faire face à des accusations. Cet événement, sans précédent dans l’histoire moderne du continent, a été soutenu par des secteurs minoritaires de la communauté internationale et fortement critiqué par d’autres gouvernements de la région, notamment le Brésil et le Mexique, qui ont dénoncé la violation de la souveraineté nationale et le danger d’un précédent à l’échelle mondiale.

 

La justification officielle — lutte contre le narcotrafic et défense de la sécurité nationale des ÉtatsUnis — a servi d’argument pour légitimer ce qui fut, en essence, une intervention militaire au cœur de l’Amérique. Des spécialistes du droit international ont souligné qu’il n’y a eu ni mandat du Conseil de sécurité des Nations unies ni menace légitime pouvant justifier cette action au regard de la Charte de l’ONU.

 

Audelà de la capture de Maduro, Washington a cherché à contrôler la richesse pétrolière vénézuélienne au moyen de restrictions, d’accords et de plans destinés à canaliser les revenus du secteur énergétique via des mécanismes centralisés profitant aux intérêts nordaméricains. L’opération au Venezuela s’est présentée comme une nouvelle forme d’occupation indirecte, où le contrôle des ressources devient l’axe du nouveau colonialisme du XXIᵉ siècle.

 

Des méthodes différentes, mais les mêmes fins

À la différence du colonialisme britannique, qui reposait sur l’occupation directe, l’expansion contemporaine des ÉtatsUnis utilise des mécanismes plus sophistiqués : sanctions économiques, pressions financières, imposition de régimes alliés, contrôle de ressources stratégiques et opérations militaires sous des prétextes juridiques cherchant à se légitimer devant la communauté internationale.

La politique actuelle des ÉtatsUnis combine plusieurs éléments :

1 - Domination économique et financière : sanctions, blocus et contrôle de ressources stratégiques, comme le pétrole au Venezuela, ou pression économique sur Cuba par de nouvelles sanctions énergétiques.

2- Contrôle politique indirect : soutenir ou affaiblir des gouvernements selon leur alignement avec les intérêts nordaméricains, sans besoin d’annexion territoriale formelle.

​3 - Interventions militarisées actuelles : opérations de forces spéciales et soutien militaire sous la bannière de la lutte contre la criminalité transnationale ou le terrorisme, comme le déploiement de troupes au Nigeria pour une prétendue « coopération contre les menaces terroristes ».

Ce dernier point montre que l’expansion étatsunienne ne se limite plus au continent américain, mais s’étend à l’Afrique et à d’autres régions sous des justifications globales. Cependant, même si le cas nigérian est présenté publiquement comme une coopération contre des groupes terroristes, l’implication permanente de forces étatsuniennes renforce un schéma géopolitique où les ÉtatsUnis se positionnent comme « police globale », déplaçant les débats sur la souveraineté nationale et générant une dépendance militaire chez des gouvernements en quête d’appui face à leurs défis internes.

Le Groenland : la nouvelle frontière de l’expansion étatsunienne

Un chapitre à part concerne le Groenland, territoire autonome sous souveraineté danoise. Le président étatsunien Donald Trump a exprimé à plusieurs reprises son intérêt pour l’acquisition, voire le contrôle du Groenland, au nom d’arguments de sécurité nationale face à la prétendue menace que représenteraient la Russie et la Chine.

La relance de cet objectif ambitieux a généré des tensions diplomatiques avec le Danemark, qui a rejeté explicitement toute tentative de vente ou d’invasion de son territoire. Bien que la présence de bases étatsuniennes au Groenland remonte à la Seconde Guerre mondiale, comme la base spatiale de Pituffik et d’autres installations stratégiques chargées de surveiller l’Arctique, le discours du gouvernement étatsunien sur le Groenland est passé d’une coopération militaire à des propositions directes d’annexion ou d’acquisition, idée qui rappelle les phases les plus agressives du colonialisme européen.

Cette hypothèse d’expansion territoriale constitue un exemple clair de la manière dont Washington cherche à reconfigurer sa présence globale, en utilisant à la fois des instruments militaires et des pressions économiques (comme les droits de douane) pour tenter de subordonner des territoires stratégiques, indépendamment de leur souveraineté.

Résistance au Venezuela, à Cuba et au Mexique

La réponse des peuples et des gouvernements latinoaméricains face à ces tendances impérialistes n’a pas été homogène, mais elle a été ferme dans de nombreux cas. Le Venezuela, Cuba et le Mexique ont exprimé leur rejet catégorique des interventions unilatérales.

 

Le Venezuela, après le coup porté par les ÉtatsUnis, a appelé à la défense de sa souveraineté et à l’unité régionale face à l’interventionnisme. Il a dénoncé sur la scène internationale la violation de son intégrité territoriale et a appelé à la solidarité des pays du Sud.

 

Cuba, historiquement ciblée par l’interventionnisme étatsunien depuis la Révolution de 1959, affronte aujourd’hui de nouvelles pressions économiques. La stratégie récente des ÉtatsUnis, qui consiste à imposer des sanctions aux pays fournissant du pétrole à l’île, s’est traduite par un durcissement de la crise énergétique à La Havane, suscitant des interrogations sur le fait de savoir si ces mesures visent à freiner la coopération avec le Venezuela ou à affaiblir davantage le gouvernement cubain.

 

Le Mexique, pour sa part, a clairement rejeté le recours à la force au Venezuela et a réaffirmé l’importance d’une solution pacifique respectueuse du droit international. Sa position représente un appel à l’autodétermination des peuples latinoaméricains et à la défense du principe de nonintervention, piliers essentiels de la souveraineté régionale.

 

Conséquences négatives de l’expansionnisme étatsunien

Les implications de cette politique expansionniste sont profondes pour l’Amérique latine :

1 - Perte de souveraineté : les peuples latinoaméricains peuvent se voir contraints de subordonner leurs décisions politiques et économiques aux agendas de Washington.

​2- Fragmentation politique : les alliances induites de l’extérieur peuvent accentuer les divisions internes et affaiblir des mouvements populaires et démocratiques authentiques.

​3 - Déstabilisation régionale : interventions militaires ou pressions diplomatiques génèrent des tensions susceptibles de dégénérer en conflits ouverts.

​4 - Contrôle des ressources : le cas vénézuélien montre que la principale richesse stratégique (le pétrole) peut devenir un vecteur de contrôle géopolitique, privatisant de facto ou de jure les ressources de nations entières.

5 - Affaiblissement des normes internationales : la violation de la Charte de l’ONU et l’usage de prétextes ambigus créent un précédent dangereux pour le droit international.

L’unité latinoaméricaine comme réponse

La leçon fondamentale que l’Amérique latine doit tirer de cette nouvelle phase d’expansionnisme est qu’aucun pays isolé ne pourra, à lui seul, faire face à la pression d’une superpuissance globale. La réponse doit être collective et stratégique :

​Renforcement d’organisations régionales telles que la CELAC et l’UNASUR, en toute indépendance visàvis des influences extérieures.

​Coopération en matière de défense, d’économie et de diplomatie, avec des initiatives conjointes face aux sanctions et aux pressions.

​Promotion de mécanismes d’intégration économique qui réduisent la dépendance à l’égard des ÉtatsUnis et d’institutions financières imposant des conditionnalités.

​Construction d’une narration géopolitique propre, fondée sur la souveraineté, le respect mutuel et la coopération SudSud.

Conclusion

La menace impérialiste du XXIᵉ siècle ne se présente pas toujours avec des drapeaux et des armées coloniales visibles. Les ÉtatsUnis ont démontré qu’ils peuvent concevoir de nouvelles formes de domination — militaires, économiques, politiques — visant à intégrer des peuples entiers dans leur orbite d’influence. Cette nouvelle phase, bien que différente par ses méthodes du colonialisme britannique, poursuit des objectifs similaires : contrôler des ressources, subordonner des gouvernements, dicter des agendas régionaux et préserver l’hégémonie globale.

 

Pour l’Amérique latine, la défense de la souveraineté signifie résister à ces tentatives de contrôle et construire une alliance solide entre nos peuples et nos gouvernements. Ce n’est qu’à partir d’une unité stratégique — sans renoncer à nos valeurs, nos cultures, nos histoires et nos aspirations — que nous pourrons garantir que l’avenir de notre région sera décidé par nousmêmes, et non par des puissances étrangères.

Ce combat n’est pas seulement géopolitique : c’est une lutte pour la dignité de nos peuples, pour le droit de décider de notre propre destin et pour la justice dans les relations internationales.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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