Bombarder, enlever, tuer : le nouveau manuel de "diplomatie" occidentale
Essayons, un instant, de faire un exercice d’imagination.
Imaginons que Vladimir Poutine convoque ses généraux et, entouré de conseillers en uniforme, annonce que la Russie examine « plusieurs options » pour résoudre son différend avec l’Ukraine, devenue le bélier de l’Occident contre Moscou. Parmi ces options, disent des sources du Kremlin, figure l’élimination physique de Volodymyr Zelensky. Un conseiller ajoute des précisions : « Nous avons des plans pour chaque scénario. L’un d’eux prévoit de tuer Zelensky, sa famille et ses plus proches collaborateurs. »
Quelle serait la réaction ?
Nous la connaissons parfaitement. Une onde de choc planétaire, immédiate. Les dirigeants européens crieraient au « crime contre l’humanité ». Les éditoriaux des grands journaux titreraient : « Le nouveau visage de la terreur d’État ». La Maison-Blanche qualifierait la Russie de « menace pour l’ordre international ». Ce serait la guerre ouverte, sous les applaudissements.
Revenons maintenant à la réalité de ces jours-ci.
Selon le site Axios, des sources proches de Donald Trump confirment que l’administration américaine envisage l’assassinat du Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, et de son fils Mojtaba. « Ils ont quelque chose pour chaque scénario. L’un d’eux prévoit d’éliminer l’ayatollah, son fils et les mollahs », assure une source. Une autre ajoute que « Trump garde toutes ses options ouvertes ».
Et la réaction internationale ? Le silence assourdissant, comme toujours.
Mais il existe un autre épisode de cette même hypocrisie, et il est si récent qu’il brûle encore. Aux premières heures du samedi 3 janvier 2026, en flagrante violation de la Charte des Nations unies et de tout principe du droit international, un groupe d’élite des forces spéciales américaines — la célèbre Delta Force — a pris d’assaut une résidence du président vénézuélien Nicolás Maduro à Caracas.
Selon les déclarations du général Dan Caine, actuel chef d’état-major interarmées des États-Unis, l’opération a mobilisé 150 aéronefs. Un déploiement digne d’une invasion, non d’une simple opération militaire limitée contre un État souverain. Les systèmes de défense antiaérienne du Venezuela ont été neutralisés par une série de bombardements, puis les troupes sont entrées. Objectif : enlever le président légitimement élu du Venezuela et l’emporter de force.
Et la réaction de l’Occident ? Quelques lignes dans les journaux. Quelques déclarations embarrassées. Puis le silence.
Essayons une fois encore d’inverser les rôles. Imaginons que le Venezuela envoie 150 avions de combat et des troupes d’élite à Washington, bombarde les systèmes de défense de la Maison-Blanche et enlève Donald Trump et la première dame pour les emmener à Caracas. Ce serait l’acte de guerre le plus grave depuis 1812. La preuve définitive que Caracas représente une menace pour l’humanité. Les États-Unis ordonneraient une invasion immédiate et un bombardement nucléaire de la République bolivarienne du Venezuela.
Mais lorsque ce sont les États-Unis qui le font, ce n’est que de la « géopolitique », de la « realpolitik ». La défense des intérêts nationaux de Washington.
Dès lors, une question s’impose : quel droit international défendons-nous, lorsque nous acceptons qu’un président légitimement élu soit kidnappé dans sa propre résidence par des forces étrangères ? Quel ordre mondial construisons-nous, lorsque nous normalisons l’idée que les États-Unis puissent éliminer physiquement les dirigeants qui leur déplaisent ?
Il ne s’agit pas ici de défendre l’Iran ou le Venezuela, mais un principe : si nous pensons que tuer ou enlever des chefs d’État est mal, cela doit être vrai en toute circonstance. Si nous croyons à la souveraineté nationale, elle doit valoir pour tous.
Mais pour l’Occident, il existe deux poids et deux mesures. Deux droits internationaux parallèles : l’un pour les amis (valable jusqu’à un certain point, pour citer l’ineffable Antonio Tajani), l’autre pour les ennemis. Et pendant que les médias dominants répètent inlassablement que nous défendons « l’ordre international fondé sur des règles », peut-être serait-il bon que quelqu’un explique quelles sont ces règles. Et surtout : qui les écrit, et qui décide quand on peut les violer impunément.
Car si, un jour, quelqu’un décidait d’appliquer ces mêmes règles que l’Occident s’est arrogées, nous ne pourrions pas nous plaindre. Nous aurions simplement enseigné au monde que la force prime sur le droit.
Et lorsque le droit se tait, lorsque les institutions internationales ferment les yeux sur les violations commises par les puissants, il n’existe plus d’ordre mondial. Il ne reste que la loi du plus fort.
Et dans cette jungle, tôt ou tard, même le plus fort découvre qu’il ne l’est pas tant que ça.
Traduction Bernard Tornare
Fabrizio Verde est un journaliste italien spécialisé dans les affaires étrangères et la géopolitique. Il est diplômé en histoire de la philosophie, a étudié les sciences politiques à l'Università l'Orientale de Naples et est actuellement directeur du journal en ligne l'AntiDiplomatico. Il collabore également comme analyste géopolitique et expert pour le think tank United World International.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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