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Le vent blanc et la recette pour retrouver la souveraineté

par Bernard Tornare 12 Janvier 2026, 16:57

Le vent blanc et la recette pour retrouver la souveraineté
Par Oleg Yasinsky

Le vent blanc est un phénomène météorologique marqué par une tempête de neige intense et prolongée, qui efface toute visibilité et désoriente complètement. Au Chili, tout le monde connaît ce concept depuis une tragédie survenue dans la cordillère du volcan Antuco, le 18 mai 2005, lorsqu’à la suite d’ordres stupides donnés par la hiérarchie militaire, un groupe de 44 conscrits et un sous-officier mourut gelé en pleine marche.

En russe, on appelle cela « metel », terme poétique souvent utilisé dans la littérature classique. Cette année a commencé à Moscou sous ce signe, celui d’un vent blanc transformant la ville en un conte d’hiver, dessinant des paysages d’une blancheur immaculée et paralysant pour longtemps toute activité humaine.

 

Le vent blanc qui souffle ces dernières semaines sur la politique mondiale n’a, lui, rien d’un conte romantique.

 

Partout, nous sommes aveuglés par la succession simultanée de nouvelles tragiques : Venezuela, Syrie, Palestine, Iran et tant d’autres. Les grands médias hégémoniques jouent ici le rôle de la tempête : ils glacent les âmes et empêchent de voir quoi que ce soit.

 

Des millions de personnes sont devenues dépendantes de l’information, transformant leur cerveau en prolongement de leur téléphone portable. Le mensonge des grands monopoles de la vérité leur paraît plus réel que la réalité même, dans un processus évident d’atrophie des sens.

 

Je me souviens alors d’un voyage touristique, il y a une dizaine d’années, sur un petit bateau remontant le haut Paraguay. Jamais, avant ni depuis, je n’ai vu la Voie lactée aussi vaste et si proche, parfaitement reflétée dans l’obscurité du grand fleuve. Toute la splendeur du Gran Chaco : les communautés guaranies, les ciels peuplés de toucans et de perroquets multicolores, les caïmans, les piranhas, et même les jaguars... C’était comme le rêve le plus merveilleux que puisse avoir un enfant de tout âge (moi compris).

Dans notre petit groupe, il y avait un grand-père venu célébrer les quatorze ans de son petit-fils. Le vieux capitaine avait voulu lui offrir ce voyage pour son anniversaire. En près de deux semaines de navigation, nous ne vîmes jamais l’enfant : enfermé dans sa cabine, furieux contre la vie et contre son grand-père, parce qu’au milieu du fleuve, entouré de la jungle, il n’y avait pas Internet et qu’il ne pouvait pas jouer à ses jeux vidéo préférés. Il ne nous adressa jamais la parole et ne regarda rien, jusqu’à la fin du voyage.

Voilà comment le néolibéralisme mène sa guerre contre la souveraineté des peuples : en déshumanisant l’esprit de la jeunesse, il façonne les pièces maîtresses de sa domination.

 

Le problème du monde actuel n’est pas Donald Trump, comme le clament les faux experts amnésiques. Trump n’est qu’un sous-produit naturel de la décomposition de la politique moderne, saturée d’hypocrisie et de mesquinerie, si bien que le vomi fascistoïde de l’extrême droite américaine apparaît presque comme un soulagement à la nausée accumulée. Même la classification idéologique imposée par les médias du système ne tient plus debout.

 

On a vendu au public l’idée que notre monde serait pris dans une lutte entre « traditionnalistes » et « globalistes », présentés de part et d’autre comme la « gauche » et le « fascisme ». Pour être précis, les guillemets ne devraient s’appliquer qu’au premier mot, car les pseudo-gauches des fondations Soros et consorts, uniformes et prévisibles dans leur grande diversité apparente, ont fait davantage que quiconque pour le retour des vraies extrêmes droites : idéologisées, agressives et actives.

 

Mais, que cette lutte soit réelle ou fictive, la globalisation néolibérale, elle, ne s’arrête pas.

Au contraire : elle s’accélère.

 

Le monde entier devient une seule et même corporation qui avale tout, y compris l’État américain.

 

Le meilleur exemple : la course aux armements et la conquête spatiale des États-Unis ne seraient pas possibles sans les entreprises de télécommunications et de renseignement d’Elon Musk (Starlink) ou de Peter Thiel (Palantir). Complices dans la sophistication des crimes de guerre d’Israël, de l’Ukraine et des États-Unis – trois expressions politico-militaires d’une même logique –, ces sociétés ne représentent nullement les intérêts du capitalisme national américain.

 

À terme, elles viseront à subjuguer les États-Unis eux-mêmes aux intérêts des mêmes superpouvoirs corporatifs qui, pour l’instant, ont confié à Washington le rôle de principal gérant et gendarme de leur empire.

 

Mais sans ce pouvoir des firmes transnationales, les États-Unis seraient aujourd’hui impuissants face à la Chine, qui a compris la nature du problème et accélère son développement technologique. Les autorités chinoises savent toutefois que ce processus est lent, et qu’il serait impossible — voire suicidaire — de se détacher brutalement des interdépendances du monde capitaliste moderne.

 

Pour contenir les manifestations hostiles au gouvernement, les autorités iraniennes ont déconnecté Internet dans tout le pays. Elon Musk a aussitôt proposé aux manifestants un service alternatif via les satellites Starlink, s’ingérant ainsi ouvertement dans les affaires d’un État souverain en pleine crise interne.

Quelques jours plus tôt, après une attaque américaine contre le Venezuela et l’enlèvement du président Nicolás Maduro, le même Musk avait offert un mois gratuit d’Internet Starlink à tout le pays, au nom de « la transition démocratique ».

 

Sous le vieux prétexte de la « liberté d’information », les empires technologiques transforment leurs services en armes de contrôle extérieur, pendant que le grand public, peu à peu, désapprend à distinguer le virtuel du réel.

 

Les maîtres des technologies modernes redéfinissent pour les pays les limites de leur souveraineté. Il faut se rappeler que, depuis longtemps, ces maîtres ne sont plus les États, mais les entreprises. La souveraineté devient une illusion lorsqu’on comprend que presque tout — les services de renseignement, les satellites, les réseaux sociaux, la psychologie, la génétique, la recherche scientifique — est désormais entre leurs mains.

Ils contrôlent, comprennent, programment, achètent et corrompent presque tout… sauf une chose qu’ils ne comprendront jamais : la fragile et imparfaite essence de l’être humain.

 

C’est pourquoi, j’insiste, le véritable problème n’est pas un personnage comme Donald Trump, mais la domination du système dans nos têtes.

Comment retrouver notre souveraineté mentale, émotionnelle et spirituelle ? Pour gagner cette guerre, il faut sortir du territoire ennemi et refuser d’obéir à la logique qu’il nous impose.

 

Nous avons commencé cette réflexion en parlant du vent blanc et de l’image d’un monde enchanté, comme dans les contes.

Souvenons-nous qu’au bout de toutes les histoires, les sorts maléfiques sont rompus par les gestes les plus simples et les plus inattendus : un baiser, un regard, une main tendue, une étreinte, un silence…

L’être humain, pour ses ennemis, demeure un mystère inaccessible. Les vies des Cubains tombés dans la nuit du 3 janvier, lors d’un combat inégal pour la dignité de tous les hommes et femmes de ce monde, échappent à la logique et aux calculs de la machine de mort qui cherche à nous dominer.

 

La profonde émotion qui nous unit en pensant à nos morts, le sentiment d’être l’amour hérité de ceux qui nous ont donné la vie, nous enseigne que nous vaincrons. Comme l’écrivait Vittorio Arrigoni en 2008, au milieu des flammes de Gaza (quand Gaza existait encore) : « Nous restons humains. »

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Le vent blanc et la recette pour retrouver la souveraineté

Oleg Yasinsky est un journaliste chilien-ukrainien, contributeur de médias indépendants latino-américains tels que Pressenza.com, Desinformemonos.org et autres, chercheur sur les mouvements indigènes et sociaux en Amérique latine, producteur de documentaires politiques en Colombie, en Bolivie, au Mexique et au Chili, auteur de plusieurs publications et traducteur de textes d'Eduardo Galeano, Luis Sepúlveda, José Saramago, Subcomandante Marcos et d'autres en russe.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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