Les 250 ans des États-Unis les trouvent plongés dans une décadence de plus en plus palpable.
Une fête trumpiste pour masquer le déclin
Avec une empreinte trumpiste assumée, comme ce fut le cas le 14 juin dans les jardins de la Maison-Blanche à l’occasion de ses 80 ans, les États-Unis se préparent à célébrer en grande pompe les 250 ans de la déclaration de leur indépendance.
Ce moment fondateur, qui avait marqué les processus de décolonisation dans le reste du continent américain, est aujourd’hui instrumentalisé pour tenter de maquiller une réalité impossible à cacher : les États-Unis accélèrent leur déclin hégémonique.
La décadence de l’empire américain n’est plus une utopie futuriste de gauche, mais une réalité chaque jour plus visible.
Il y a quelque chose d’un film d’Oliver Stone dans cette scène.
Dans Né un 4 juillet (1989), Tom Cruise incarnait Ron Kovic, ce jeune qui partait au Vietnam enveloppé dans le drapeau et revenait en fauteuil roulant, devenu l’un des visages les plus visibles du désenchantement face au mythe d’invincibilité de l’impérialisme états-unien.
Près de quarante ans plus tard, le pays qui se prépare à fêter avec grandiloquence les 250 ans de son indépendance semble pris au piège d’une version inversée de ce récit : plus la célébration est stridente, plus ce qu’elle cherche à dissimuler devient évident.
Le 14 juin, dans les jardins de la Maison-Blanche, Donald Trump a fait coïncider la fête de ses 80 ans avec une mise en scène de puissance nationale (similaire à ce qui s’était produit en juin de l’année précédente, ce qui avait alimenté les protestations autour du slogan « No Kings »).
La pompe militaire, les défilés et la liturgie patriotique annoncent ce que sera la grande commémoration du 4 juillet 2026, lorsqu’on célébrera les deux cent cinquante ans de la Déclaration d’indépendance de 1776 qui, ce n’est pas un hasard, inspira les processus d’émancipation du reste du continent américain.
Mais aujourd’hui, cette date, loin d’exhiber une force incontestable, fonctionne comme maquillage.
La grandiloquence de l’anniversaire est directement proportionnelle à la fragilité qu’elle prétend dissimuler.
Trump nous a habitués à ce type de mises en scène.
Des États-Unis plus faibles, un Trump plus puissant
La parabole qui définit ce retour du magnat new-yorkais à la Maison-Blanche peut se résumer en une phrase : jamais un président états-unien n’a concentré autant de pouvoir interne en gouvernant un pays aussi affaibli en termes relatifs.
Lors de ce second mandat, Trump a remporté le vote populaire qu’il avait perdu en 2016, il s’est pratiquement approprié le Parti républicain — au point que cette année, beaucoup de ses candidats s’imposent dans les primaires du GOP —, il contrôle les deux chambres du Congrès et dispose d’une Cour suprême ultraconservatrice façonnée par lui-même.
Et pourtant, il dirige une puissance de plus en plus défiée — notamment sur le terrain économique et technologique — par la Chine et d’autres puissances émergentes.
Cette combinaison — plus grande concentration de pouvoir politique à l’intérieur, plus grande fragilité relative à l’extérieur — explique le trait central de la politique étrangère trumpiste : le recours croissant à la coercition.
Là où Washington ne peut plus concurrencer économiquement la Chine — industrie, commerce —, il renforce ce dans quoi il conserve encore un avantage : le muscle militaire et la pression diplomatique.
Le bâton remplace la carotte parce que la carotte, tout simplement, fait défaut.
Mais même sur le terrain guerrier, l’échec retentissant de la guerre contre l’Iran nourrit de plus en plus de doutes sur les capacités militaires de ce pays qui dispose de centaines de bases dans le monde entier.
Le déclin n’est plus une prophétie de gauche
Pendant des décennies, parler du déclin états-unien fut presque un monopole de la gauche universitaire.
Aujourd’hui, le débat a débordé le cadre des spécialistes pour s’installer dans les grands médias.
Il n’y a pas de consensus, bien sûr, mais différentes périodisations qu’il convient de garder en tête.
Un premier regard, celui de la théorie du système-monde — Immanuel Wallerstein, Giovanni Arrighi — situe le point de bascule dans les années 1970 : la rupture du lien dollar-or en 1971, la défaite au Vietnam, le choc pétrolier de 1973.
Un second le place à partir de 2001, avec la surextension impériale des guerres d’Afghanistan et d’Irak, que Paul Kennedy avait déjà anticipée.
Un troisième le marque dans la crise financière de 2008, qui a accéléré l’ascension de la Chine.
Un quatrième le voit dans la pandémie de 2020, qui a accéléré des tendances préexistantes.
Il faut être honnête : il existe aussi une littérature qui relativise ou nie ce déclin.
Des auteurs comme Stephen Brooks, William Wohlforth ou Michael Beckley soulignent qu’en termes militaires et d’innovation, les États-Unis restent sans rival ; Joseph Nye insiste, lui, sur leur capacité d’attraction culturelle.
La question n’est pas de choisir un camp, mais de préciser de quoi l’on parle.
Le déclin est relatif, structurel et de long terme : il ne signifie pas un effondrement brutal, mais une perte soutenue de poids comparatif.
À court terme, Trump peut accumuler des victoires, mais beaucoup d’entre elles sont pyrrhiques.
La Chine, qui n’a pas de cycles électoraux l’obligeant à montrer des résultats tous les deux ans, peut maintenir des stratégies sur des décennies.
Cette asymétrie des horizons temporels est décisive.
Comme nous l’analysons dans différents travaux, nous assistons à une transition géopolitique du système mondial vers une multipolarité relative qui ouvre de nouveaux espaces d’autonomie pour le Sud global.
Le corollaire Trump : doctrine Monroe sous revisitée
En novembre 2025, l’administration Trump a présenté une nouvelle Stratégie de sécurité nationale qui formalise ce que différents analystes ont baptisé le « corollaire Trump » de la doctrine Monroe.
Le document le dit noir sur blanc : les États-Unis refuseront aux « concurrents non hémisphériques » la capacité de posséder ou de contrôler des actifs stratégiques sur le continent, et identifient trois menaces dans l’hémisphère : la migration, le narcotrafic et la présence de la Chine.
En janvier 2026 est venue s’y ajouter une nouvelle Stratégie de défense nationale, qui place la domination de l’hémisphère occidental comme première priorité du Pentagone : la première fixe les objectifs politiques, la seconde les moyens militaires pour les atteindre.
La nouveauté ne réside pas dans le contenu — Washington n’a jamais renoncé à traiter l’Amérique latine comme son arrière-cour —, mais dans le degré d’explicitation.
Contrairement à des formulations antérieures, enveloppées dans le langage de la « promotion de la démocratie », le corollaire Trump assume ouvertement une grammaire des sphères d'influence du XIXe siècle.
Il convient en outre de dépersonnaliser l’analyse : cette orientation ne naît pas du caprice d’un dirigeant iconoclaste.
Elle a été élaborée durant les années d’opposition à Biden, à travers le « Projet 2025 », coordonné par l’Heritage Foundation, et exprime les intérêts de fractions du capital états-unien lésées par la mondialisation néolibérale.
Trump passera ; la stratégie, elle, perdurera probablement.
Du bâton à Caracas à l’étau sur La Havane
La traduction opérationnelle de cette doctrine ne s’est pas fait attendre.
En janvier 2026, avec la dénommée « Opération Résolution Absolue », les États-Unis ont bombardé des installations militaires à Caracas et à La Guaira, capturé le président Nicolás Maduro et son épouse, et les ont transférés sur leur propre territoire pour les juger pour narcoterrorisme.
Ce fut la première intervention militaire états-unienne sur le territoire continental sud-américain en deux cents ans d’histoire indépendante de la région.
Après l’opération, les sanctions pétrolières ont été levées et l’industrie des hydrocarbures a été ouverte à la privatisation : Trump a déclaré que son pays « gouvernera » le Venezuela.
Sur Cuba, l’étau s’est transformé en asphyxie.
Privée de l’approvisionnement en pétrole vénézuélien dont elle dépendait, soumise à un durcissement du blocus à des niveaux inédits, l’île s’est retrouvée face à un Washington fixant ouvertement le changement de régime comme objectif.
La formule du secrétaire d’État Marco Rubio résume la séquence : le chemin vers La Havane passe par Caracas.
Mais la coercition ne produit pas toujours les effets attendus.
Le Brésil, loin de plier face à des tarifs de 50%, a approfondi sa diversification vers la Chine.
Le cas argentin illustre l’autre face : le gouvernement de Javier Milei offre un niveau d’alignement sur Washington sans précédent dans l’histoire du pays, sans obtenir en retour de concessions économiques concrètes.
La parabole du corollaire apparaît au grand jour : alors que les États-Unis ont de moins en moins à offrir, certains gouvernements offrent leur subordination comme un bien en soi.
Ormuz et Pékin : l’empire qui demande la médiation
Deux jalons de 2026 dévoilent, plus que n’importe quel discours, l’état réel du rapport de forces.
Le premier est le conflit entre États-Unis–Israël et l’Iran, déclenché fin février.
La réaction iranienne dans le Golfe persique a provoqué une crise énergétique sans précédent : avec un détroit d’Ormuz pratiquement fermé, le baril de Brent est passé de 60 à plus de 100 dollars, la plus grande perturbation géopolitique de l’approvisionnement pétrolier de l’histoire.
L’enlisement a confirmé le vieux diagnostic de la surextension impériale : Washington a dû réorienter des ressources vers le Golfe au moment même où il tentait de renforcer sa présence dans l’hémisphère, et a fini dépendant de la médiation diplomatique chinoise pour faire pression sur Téhéran.
Le second jalon est encore plus éloquent.
Entre le 13 et le 15 mai 2026, Trump s’est rendu à Pékin — la première visite d’État d’un président états-unien depuis 2017 — pour demander la médiation du rival qui venait de le battre dans la guerre tarifaire.
Cette image à elle seule condense une époque.
Interrogé par Fox News à l’issue du sommet, Trump a improvisé un nom pour la relation : « Moi, j’appelle ça le G-2 ».
Ce lapsus a révélé, malgré lui, ce que la narration de la primauté états-unienne avait résisté à reconnaître pendant des décennies.
De nombreux analystes ont coïncidé pour y voir un moment décisif : pour la première fois, c’est Xi Jinping qui a fixé l’agenda et les termes de la rencontre.
La photo la plus durable — les deux dirigeants devant le Temple du Ciel, avec un Trump remarquablement silencieux face aux questions sur Taïwan — vaut plus que mille documents stratégiques.
Ensemble, l’enlisement dans le détroit d’Ormuz et le sommet de Pékin avec sa symbolique de parité entre puissances condensent, dans la courte période écoulée depuis le retour de Trump, les tendances structurelles que les différentes approches du déclin signalaient depuis des décennies : la surextension impériale, l’érosion de la légitimité normative, l’incapacité croissante à rivaliser économiquement avec la Chine et le déplacement du centre de gravité du système international vers l’Indo-Pacifique.
Cette lecture est renforcée par l’issue même du conflit.
À la mi-juin 2026, après plus de cent jours de guerre, les États-Unis et l’Iran ont signé par voie électronique le « Mémorandum d’entente d’Islamabad » — que Trump a paraphé au palais de Versailles —, qui prolonge le cessez-le-feu de soixante jours, lève le blocus naval états-unien et prévoit la réouverture du détroit d’Ormuz.
Cependant, loin de la « paix par la force » promise par la Maison-Blanche, l’accord consacre la capacité de l’Iran — conjointement avec Oman — à administrer le détroit et à prélever des droits de passage, renversant la promesse états-unienne d’une voie « définitivement libre de péages ».
La presse états-unienne elle-même a interprété le résultat comme une défaite.
L’enlisement militaire au Moyen-Orient, soldé par un accord qui a ratifié l’effet de levier iranien sur le détroit d’Ormuz, constitue ainsi une preuve supplémentaire — et particulièrement éloquente — des limites du pouvoir états-unien sous ce second mandat de Trump.
Le chant du cygne impérial
C’est ici que réside le paradoxe de fond.
La rhétorique du corollaire Trump est offensive, restaurationniste, ouvertement impériale ; mais son émergence exprime une position défensive.
Ce n’est pas une démonstration de force incontestable, mais la reconnaissance implicite de limites croissantes.
Et, pire encore pour ses propres objectifs, plusieurs de ses mesures accélèrent précisément ce qu’elles prétendent freiner.
La politique tarifaire, conçue pour discipliner la région et contenir la Chine, a fini par pousser les pays latino-américains à diversifier leurs marchés vers le pôle asiatique.
Les données de la CEPAL sont parlantes : les exportations régionales ont atteint en 2025 un record historique proche de 1 200 milliards de dollars, et le commerce avec la Chine a continué de croître de manière soutenue.
Chaque coup tarifaire a renforcé les incitations à regarder vers l’Orient.
La surextension impériale, comme l’avertissait Paul Kennedy, approfondit les tendances qu’elle prétend vouloir inverser.
Pour Notre Amérique, le scénario pose un dilemme stratégique qui ne tolère pas les raccourcis.
Une partie de la région — Milei en Argentine, Kast au Chili, Bukele au Salvador et Noboa en Équateur, entre autres — opte pour la subordination au pôle en déclin, quitte à tolérer des agressions aussi extrêmes que l’intervention militaire au Venezuela.
D’autres gouvernements cherchent à maintenir des espaces de coordination régionale et à défendre les principes de non-ingérence et de souveraineté.
La paralysie de la CELAC, la fragilité du MERCOSUR et la disparition de l’UNASUR montrent à quel point il est difficile de construire un pôle régional autonome.
Mais l’agressivité même du corollaire Trump pourrait, paradoxalement, servir d’incitation à la convergence : comme l’enseigne la longue histoire des relations interaméricaines, les phases de coercition maximale de la part des États-Unis coïncident souvent avec les moments de plus grande articulation latino-américaine.
1776–2026 : de l’étincelle émancipatrice au déclin impérial
Revenons au début.
La Déclaration de 1776 que les États-Unis célébreront le 4 juillet fut, en son temps, une étincelle émancipatrice qui parcourut tout le continent.
Deux cent cinquante ans plus tard, l’empire né de cette geste entonne son chant du cygne entre défilés militaires et anniversaires fastueux, en plein Mondial de football à l’empreinte trumpiste, qui peinent à dissimuler les fractures idéologiques, politiques et culturelles croissantes qui traversent une société de plus en plus polarisée.
Le défi pour Notre Amérique, face à l’accélération de la transition géopolitique du système mondial, n’est pas de choisir à quelle puissance se subordonner, mais de saisir les marges qu’offre un monde moins unipolaire pour construire des projets propres de développement et d’intégration.
La décadence de l’empire américain n’est plus seulement une utopie futuriste rêvée par les gauches et les mouvements nationaux-populaires.
C’est une réalité palpable.
Ce qui reste à voir, c’est si la région saura transformer ce déclin étranger en opportunité propre.
Traduction Bernard Tornare
Leandro Morgenfeld est un historien et politologue argentin, spécialiste des relations entre les États-Unis, l’Argentine et l’Amérique latine. Professeur à l’Université de Buenos Aires et chercheur au CONICET, il a publié de nombreux travaux sur l’impérialisme nord-américain et les rapports de domination en Amérique latine. Il anime également le site critique Vecinos en conflicto, devenu une référence pour l’analyse des relations interaméricaines.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
/image%2F0018471%2F20160525%2Fob_752977_hugo-chavez.jpg)
/image%2F0018471%2F20260630%2Fob_836ee8_blog-1.jpg)
/image%2F0018471%2F20260630%2Fob_179ae2_leandro-morgenfeld.jpg)



Haut de page