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L’Afrique debout et le son du silence

par Bernard Tornare 13 Décembre 2025, 15:21

L’Afrique debout et le son du silence
Par Carmen Parejo Rendón

L’Afrique n’existe presque pas dans le récit médiatique mondial, ni dans les débats des « experts géopolitiques » soi-disant avisés. Et quand elle apparaît, c’est souvent à travers des images qui la déshumanisent : guerre, famine, épidémies, pirates, migrants, coups d’État… une succession de clichés qui réduit tout un continent à un décor de misère et de violence. Lorsqu’elle n’est pas criminalisée, l’Afrique est infantilisée : un espace « aidé » par l’Occident, jamais un sujet politique doté de sa propre voix. Ce silence imposé —cette absence systémique d’un continent entier comme acteur conscient de son destin— est une forme de domination aussi efficace que la dette, les bases militaires ou les accords commerciaux. Pourtant, tandis que l’attention internationale se fixe ailleurs, l’Afrique bouge.

 

Le Sahel rompt ses chaînes

Dans le Sahel, ce mouvement est déjà manifeste. La rupture avec la France, l’expulsion des bases militaires, la dissolution de mécanismes coloniaux comme le franc CFA et la construction de nouvelles alliances souverainistes traduisent une tendance profonde : des États qui refusent désormais d’être de simples administrateurs d’une richesse pillée.

 

Le cas récent du Mali est exemplaire. Après un vaste audit du secteur minier, l’État a récupéré environ 1,2 milliard de dollars en impôts et redevances impayés et a posé les bases pour engranger près d’un milliard supplémentaire par an, rien qu’avec les entreprises auditées. Ce n’est pas un simple geste technique : c’est une rupture historique. Un acte de contrôle sur les entreprises qui exploitent le sous-sol national, car la souveraineté réelle ne peut être dissociée de la maîtrise des richesses matérielles.

 

Une bataille économique et militaire

À ce bras de fer économique s’en ajoute un autre, tout aussi décisif, sur le plan militaire. La CEDEAO —organisation créée en théorie pour l’intégration de l’Afrique de l’Ouest— est en train de se transformer, presque sans débat public, en alliance armée capable d’intervenir dans les pays membres. Le déploiement de troupes nigérianes, ghanéennes et ivoiriennes au Bénin, à la suite d’une tentative de coup d’État au déroulement douteux, crée un précédent extrêmement grave : celui d’un mécanisme régional agissant comme police intérieure, non pour défendre les peuples, mais pour garantir une « stabilité » définie par les gouvernements les plus alignés sur l’Occident.

 

Ce tournant militaire ne peut être lu isolément. Il coïncide avec le rapprochement du Nigeria vers le bloc des BRICS et avec les menaces explicites de Donald Trump contre ce pays. Le message est limpide : la marge de manœuvre des États africains qui cherchent de véritables alternatives se réduit dès qu’ils s’avancent vers la multipolarité. Ce n’est pas un hasard si l’intervention au Bénin a été autorisée à une vitesse record, ni si aucune réaction comparable n’a été observée face à d’autres épisodes récents d’« instabilité » dans la région.

 

Les récits médiatiques comme armes

La construction médiatique de « modèles » et de « stabilités » participe du même dispositif de contrôle. Le cas du Somaliland en est l’exemple parfait : présenté comme une île de paix et de démocratie dans la Corne de l’Afrique, on oublie souvent qu’il s’agit d’une sécession non reconnue internationalement, traversée de tensions internes et soutenue par des intérêts extérieurs. Sa valeur est avant tout géostratégique : il suffit de regarder une carte pour comprendre l’importance du contrôle du Golfe d’Aden, l’une des principales artères du commerce mondial.

 

Pendant que ce territoire est exhibé comme un « cas de réussite », les Somaliens qui fuient leur pays sont traqués, criminalisés ou utilisés comme boucs émissaires politiques aux États-Unis et en Europe. La contradiction est obscène : ceux qui ont contribué à détruire un pays transforment ensuite ses victimes en menace. Le territoire est exploité ; la population, jetée. Telle est la logique néocoloniale dans sa forme la plus crue.

 

L’Afrique prend la parole

Au sud du continent, un autre mouvement de fond émerge. L’Afrique du Sud, puissance des BRICS, s’impose désormais comme acteur diplomatique global : sa saisie de la Cour internationale de justice contre Israël pour génocide a brisé le consensus du silence occidental. Dans le même esprit, une délégation de pays africains a tenté de jouer les médiateurs dans la guerre en Ukraine, montrant que l’Afrique ne veut plus être seulement le théâtre des conflits, mais aussi interlocutrice sur les grandes affaires du monde.

Le système international, tel que nous le connaissons, repose depuis des siècles sur une prémisse jamais dite à voix haute : que le continent demeure dans une position subordonnée.

Rappelons que beaucoup —notamment en Occident— ont accusé cette délégation africaine de manquer d’autorité morale et politique pour agir en médiatrice, sous prétexte qu’elle « n’avait pas résolu ses propres problèmes ». La contradiction est flagrante : cette exigence n’est jamais adressée aux États-Unis, à l’OTAN ou à l’Union européenne, malgré leurs guerres dévastatrices en Irak, en Libye, en Afghanistan, en Yougoslavie ou en Syrie, pour ne citer que quelques exemples —et malgré leurs crises internes : polarisation politique, montée de l’extrême droite, érosion des droits sociaux et civils— qui remettent pourtant en cause leur prétention à « donner des leçons ».

 

L’exceptionnalisme inversé

Si l’exceptionnalisme américain s’arroge le droit d’intervenir où bon lui semble, une autre forme d’exceptionnalisme s’impose ici : celle qui nie à l’Afrique le droit d’être un acteur autonome dans les relations internationales —qu’il s’agisse de tisser des alliances libres ou de jouer un rôle de médiation dans les conflits mondiaux.

 

Voici le paysage que l’on tente de dissimuler sous le bruit… et, paradoxalement, sous le silence. L’Afrique est en mouvement et en dispute. Que se passe-t-il lorsque le continent le plus peuplé du XXIe siècle commence à agir comme sujet politique et non comme territoire administré de l’extérieur ? Que se passe-t-il lorsque le Mali réexamine ses contrats miniers, quand le Nigeria se rapproche des BRICS, quand le Sahel expulse des bases militaires, quand des nations réclament la souveraineté sur leurs ressources naturelles ? Que se passe-t-il lorsque la jeunesse africaine —la plus nombreuse au monde— commence à se réorganiser politiquement ?

 

La réponse est simple : dès que l’Afrique se met en mouvement, l’équilibre mondial change. Le système international fondé sur la subordination du continent vacille. Et il n’est pas fortuit que chaque fois qu’un dirigeant africain a voulu transformer l’indépendance formelle en souveraineté réelle, la réaction ait été féroce. Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah, Amílcar Cabral, Thomas Sankara, et, plus récemment, Kadhafi en ont payé le prix.

 

Mais ce temps touche à sa fin. Le son du silence commence à se briser. Et ceux qui tendent l’oreille le savent : l’histoire —la vraie, pas celle racontée depuis les centres de pouvoir— a déjà commencé à se mettre en marche sur le continent le plus jeune, le plus peuplé et le plus riche en ressources naturelles de la planète.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

L’Afrique debout et le son du silence

Carmen Parejo Rendón est une rédactrice et analyste espagnole dans différents médias audiovisuels et écrits. Directrice du média numérique Revista La Comuna. Collaboratrice d'HispanTV et de Telesur. Elle se consacre à l'étude et à l'analyse de la réalité latino-américaine et ouest-asiatique.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial. Les sous-titres sont rajoutés par le traducteur.

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