Le résultat de l’élection présidentielle au Chili, où le candidat de droite José Antonio Kast a devancé de plus de 16 points la candidate du gouvernement, Jeannette Jara, met en évidence une profonde crise que traverse la gauche, non seulement au Chili, mais très probablement dans l’ensemble de l’Amérique latine.
Il ne s’est pas écoulé cinq ans depuis le dernier virage à gauche du continent. À la fin de la décennie précédente et au début de celle-ci, le progressisme semblait marcher à grands pas. Les soulèvements sociaux des secteurs populaires s’étaient propagés dans plusieurs pays : Porto Rico, Équateur, Haïti, Colombie et Chili, entre autres. Dans ces deux derniers, ainsi qu’au Pérou, cette dynamique déboucha sur une victoire électorale inédite avec les présidents Gabriel Boric, Gustavo Petro et Pedro Castillo, dans des pays historiquement alignés sur Washington. La droite, de son côté, fut rapidement écartée après son apogée : les anciens présidents Jair Bolsonaro (Brésil) et Mauricio Macri (Argentine) furent battus à leur tentative de réélection, et tout laissait croire que le « cycle droitier » avait perdu son occasion historique et qu’il lui serait difficile de revenir. Un « second cycle de gauche » se dessinait, ascendant, plein de perspectives.
Mais aujourd’hui, on constate que la réalité était tout autre : le pendule de la politique latino-américaine se déplace désormais beaucoup plus vite et avec davantage de force vers les extrêmes, comme le montre l’exemple du triomphe de Kast.
Alors qu’on croyait le pinochetisme en voie d’éradication — après l’« explosion sociale » et la victoire de la gauche en 2021, ainsi qu’au vu du processus constituant qui bénéficiait d’un large soutien populaire —, la riposte a été beaucoup plus forte qu’on ne l’imaginait. Ce qui émerge, c’est une droite radicalisée, dotée d’un appui électoral massif. Et il faut l’assumer à l’échelle régionale : la même chose s’est produite en avril en Équateur, en octobre en Argentine, la semaine dernière au Honduras, et aussi en Bolivie, en août et en octobre. Dans tous ces cas, les forces de gauche n’ont pas seulement perdu : elles ont été balayées, comme ce dimanche au Chili.
Le vote populaire s’est déplacé vers la droite et l’extrême droite ; dans les milieux populaires qui votaient jadis pour la gauche, on a tout simplement retiré le siège aux anciens dirigeants, qu’ils soient modérés ou radicaux, jeunes ou vieux, hommes ou femmes.
« La faute à Boric et à TikTok » : les réponses réflexes à la crise
En pleine débâcle, les réponses automatiques et les coupables prédéterminés n’ont que peu de valeur. De nombreux commentateurs de gauche se sont empressés d’accuser Boric, sans doute en partie responsable, de tiédeur ou de modération. Mais ces mêmes critiques oublient que le processus constituant initial, très marqué par une radicalisation et par des propositions maximalistes portées par une forte mobilisation populaire, s’était conclu, en septembre 2022, dans une débâcle électorale : 62 % de rejet du texte proposé.
Autrement dit, le problème dépasse largement la modération du gouvernement ou la nature de sa rhétorique. Il semble que la gauche, dans toutes ses variantes — des plus radicales aux plus centrées —, traverse un processus d’usure et d’affaiblissement qui l’empêche de produire un récit capable d’expliquer la réalité, de recueillir les revendications populaires ou de proposer des initiatives politiques. Ce phénomène précède même le « trumpisme » déchaîné ; mais l’offensive furieuse de Trump a pris la gauche au dépourvu, la poussant à la défensive, voire dans les cordes, en Amérique latine.
Face aux grands problèmes du pays, la gauche au pouvoir n’a pas su offrir de réponses, ni construire un récit capable d’y faire face.
Kast, bien qu’il ait monté sa propre formation en dehors des partis traditionnels, ne représente pas une droite « jeune » ou « nouvelle » susceptible d’attirer la jeunesse ou d’incarner une « irruption créative » à la manière d’un Javier Milei ou d’un Nayib Bukele. Il incarne plutôt la nostalgie d’une droite conservatrice d’antan : celle de la poigne de fer du dictateur, du conservatisme le plus rance, du pinochetisme pur et dur.
Le fait est qu’il a obtenu près de trois millions de voix de plus que Boric à son élection, même si les règles sur le vote obligatoire ont changé entre-temps.
On voit clairement que, face aux grandes difficultés du pays, la gauche au pouvoir n’a pas su y répondre ni imposer de récit face à la droite, laquelle a fini par « faire table rase » et s’approprier tout le terrain discursif.
Les peuples réclament désormais des gauches et des mouvements populaires qu’ils redessinent leur voie.
Les anathèmes tels que le Venezuela, l’insécurité ou la migration restent un fardeau lourd pour le discours progressiste. Kast, rappelons-le, avait essuyé une défaite dans le second processus constituant, en décembre 2023 (56 % de rejet de la proposition constitutionnelle de droite), mais il a su rebondir bien plus vite qu’une gauche en naufrage face à la complexité du pays. Ce phénomène dépasse dorénavant le Chili : il s’est installé dans tout le paysage latino-américain, que la gauche peine à comprendre, tout en répétant une rhétorique de plus en plus inefficace.
Certaines gauches sont au pouvoir depuis une ou deux décennies ; d’autres depuis un lustre. Des expériences régionales comme l’Unasur ou la Celac ont existé. Mais arrive un moment où les peuples exigent que ces gauches et ces mouvements populaires redéfinissent leur voie. Les slogans qui firent jadis vibrer les masses paraissent aujourd’hui épuisés. Pour paraphraser Marx à rebours, on pourrait dire avec le philosophe : « Il est temps d’en finir avec la transformation du monde ; il faut maintenant commencer à l’interpréter. »
C’est un moment de réinterprétation, de resignification, de retour au populaire, sans dogmatismes ni automatismes ; un moment pour comprendre les nouvelles aspirations, les nouvelles souffrances, les styles émergents et les nouvelles formes de communication. Il ne sert à rien d’accuser TikTok, les réseaux sociaux ou l’ingérence de Washington : l’enjeu est de comprendre pourquoi, au-delà des automatismes, les peuples latino-américains se tournent aujourd’hui vers la droite, précisément au moment où le « corollaire trumpiste » de la doctrine Monroe se prépare à avancer sans ménagement.
Traduction Bernard Tornare
Ociel Ali Lopez est un sociologue, analyste politique et professeur à l'Université centrale du Venezuela. Il collabore dans divers médias en Europe, aux États-Unis et en Amérique latine.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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