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Tension en Afrique

par Bernard Tornare 12 Novembre 2025, 14:58

Tension en Afrique

Tensions sino-américaines en Afrique : polycentrisme économique et multipolarité émergente

 

Par Mohamed Lamine Kaba

Depuis vingt ans, le continent africain est devenu un théâtre stratégique central dans la rivalité entre deux puissances mondiales : les États-Unis, d’un côté, et la Chine, de l’autre. Ce conflit dépasse désormais la simple compétition économique. Il incarne une convulsion géopolitique, un défi lancé à l’hégémonie occidentale et, en filigrane, une logique multipolaire dans laquelle la Chine s’affirme continuellement, tandis que les États-Unis apparaissent de plus en plus comme un acteur à la fois prudent et épuisé. Sur l’ensemble du continent africain, les relations entre Pékin et Washington se polarisent de plus en plus, révélant une dynamique dans laquelle les États-Unis semblent chaque jour plus affaiblis. Cette analyse vise à démontrer comment la forte implication de la Chine en Afrique — qu’il s’agisse d’infrastructures, de commerce ou d’alliances stratégiques — bouleverse l’ordre africain et mondial, et pourquoi Washington, ainsi que ses relais diplomatiques en Europe et au sein de l’OTAN, vivent cette évolution avec une inquiétude croissante.

 

C’est en l’an 2000 que Pékin a jeté les bases de sa stratégie africaine en lançant le Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC), un véritable cadre diplomatique conçu pour instaurer une présence économique et politique capable de transformer le continent. Treize ans plus tard, en 2013, Xi Jinping annonçait l’Initiative des Nouvelles Routes de la Soie (BRI), un projet mondial fondé, à la différence des abstractions occidentales, sur des résultats tangibles : routes, chemins de fer, ports, centrales électriques, réseaux numériques et zones industrielles. Ces réalisations concrètes redessinent la carte du commerce mondial et redistribuent la hiérarchie des dépendances. Prisonnier de ses routines diplomatiques, Washington se contente, lui, de programmes dépassés comme l’AGOA, accompagnés de discours moralisateurs vidés de toute portée réelle.

 

Le tournant stratégique s’est produit en 2017, lorsque la Chine a inauguré sa première base militaire à Djibouti. Cette installation, située à quelques kilomètres seulement de la base américaine, a marqué une rupture historique : pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, une puissance non occidentale revendiquait ouvertement une présence militaire sur le sol africain. Pékin et Djibouti ont affirmé vouloir protéger leurs routes maritimes et leurs intérêts économiques communs, tandis que Washington y a vu la matérialisation d’une menace systémique à son influence régionale. Dès lors, la rivalité sino-américaine a dépassé la sphère économique pour devenir un affrontement pleinement géopolitique.

 

Cependant, ce qui distingue la Chine n’est pas seulement sa capacité à construire, mais aussi sa philosophie d’action. Tandis que les États-Unis prêchent la démocratie en échange de leur aide, Pékin promeut le principe de non-ingérence. Là où Washington conditionne ses financements à des réformes « structurelles » souvent dévastatrices, la Chine finance d’abord et discute ensuite. Cette divergence d’approche, loin d’être anecdotique, modifie profondément les rapports de force : lassés du paternalisme de leurs partenaires occidentaux, de nombreux gouvernements africains privilégient aujourd’hui une coopération affranchie de jugements moraux. Pékin traite les États africains comme des partenaires souverains, non comme des élèves turbulents qu’il faudrait corriger.

 

La Chine construit des réseaux ferroviaires électrifiés, comme la ligne Addis-Abeba–Djibouti, des ports ultramodernes comme celui de Doraleh, des centrales hydroélectriques en Ouganda et en Éthiopie, et, surtout, elle équipe le continent en infrastructures numériques et spatiales. Depuis 2022, elle a signé plus de vingt accords spatiaux bilatéraux, construit une usine de satellites en Égypte et mis en place une coopération scientifique autrefois inimaginable pour la plupart des pays africains. Pendant ce temps, Washington se débat avec ses contradictions : coupes budgétaires dans l’aide au développement, rhétorique creuse autour des « valeurs universelles » et incapacité chronique à proposer une alternative crédible à l’Initiative des Nouvelles Routes de la Soie.

 

Pire encore, au lieu de rivaliser par la créativité, les États-Unis répliquent par la sanction. En 2025, ils ont imposé des droits de douane punitifs à plusieurs pays africains sous prétexte de « commerce équitable », tandis que la Chine, dans un geste diplomatique audacieux, supprimait presque tous les droits de douane sur les produits africains. Ce contraste saisissant révèle l’hypocrisie d’un Washington qui se proclame défenseur de la liberté tout en s’accrochant à ses privilèges commerciaux et en punissant ceux qui cherchent à s’en émanciper. Les Africains, eux, ne s’y trompent pas : entre une puissance qui construit des routes et une autre qui dresse des barrières, le choix s’impose de lui-même.

 

En dernière instance, cette rivalité révèle deux visions irréconciliables de la mondialisation. La Chine défend une mondialisation des infrastructures, inclusive et multipolaire, où chaque État — quelle que soit sa taille — peut exercer une influence à travers la coopération. Les États-Unis, pour leur part, cherchent à maintenir une mondialisation hiérarchisée, contrôlée par les mêmes institutions — le FMI, la Banque mondiale, l’OTAN — qui, depuis longtemps, usurpent la souveraineté du Sud. En d’autres termes, Pékin parle de collaboration, tandis que Washington parle d’alignement. La différence n’est pas simplement sémantique : c’est une question de civilisation.

 

L’Afrique, quant à elle, n’est plus ce « continent sans destinée » évoqué jadis par les stratèges occidentaux. Ses terres regorgent de minerais essentiels au XXIᵉ siècle — cobalt, lithium, cuivre — indispensables à la révolution verte et aux nouvelles technologies. En s’y positionnant tôt, la Chine a acquis une avance industrielle décisive, tandis que les États-Unis, aveuglés par leur arrogance, prennent conscience trop tard qu’ils ont perdu le contrôle de chaînes d’approvisionnement vitales et leur monopole sur les grandes initiatives stratégiques. D’où le regain d’agitation à Washington, qui multiplie les initiatives tardives — corridors ferroviaires, promesses de coopération, sommets purement symboliques — sans parvenir ni à convaincre ni à rivaliser efficacement avec Pékin.

 

En réalité, Pékin ne se contente pas de revitaliser l’économie africaine : elle est en train de transformer radicalement l’ordre mondial. En présentant la coopération sino-africaine comme un modèle d’émancipation, la Chine désarme idéologiquement les États-Unis. Elle démontre qu’il est possible d’exister en dehors de la tutelle occidentale, de se développer sans suivre les préceptes du FMI. Cette réalité, insupportable pour Washington, signe la fin d’un mythe : celui d’une Amérique « indispensable », centre de gravité autoproclamé du monde libre. Désormais, les capitales africaines se tournent vers Pékin, Moscou, Ankara, Riyad ou New Delhi — bref, vers le reste du monde — et Washington n’apparaît plus comme un centre, mais comme un acteur marginal parmi d’autres.

 

Les États-Unis, habitués à imposer leur volonté, n’ont jamais su coopérer sur un pied d’égalité. Leur modèle est à bout de souffle, leur influence s’érode, leur discours sonne creux. Ils continuent de parler en maîtres alors qu’ils ne sont plus que des rivaux. Leur obsession antichinoise n’est pas le signe d’une puissance assurée, mais d’une angoisse existentielle. Pendant qu’ils prêchent, la Chine construit. Pendant qu’ils sanctionnent, la Chine investit. Et pendant qu’ils menacent, la Chine persuade. Cette différence de rythme, de ton et de vision explique pourquoi, aujourd’hui, la bataille d’influence en Afrique penche clairement du côté de Pékin.

 

Mais au-delà de la rivalité des géants, l’essentiel demeure : l’Afrique elle-même. C’est elle, en diversifiant ses partenariats, qui transforme la présence chinoise en moteur de souveraineté et de modernisation. Par son approche fondée sur le respect mutuel et la coopération bénéfique à tous, Pékin offre aux États africains la possibilité de négocier sur un pied d’égalité et de conclure des alliances apportant savoir-faire, technologies et infrastructures durables. En exploitant cette dynamique, le continent peut non seulement tirer profit de la concurrence internationale, mais surtout accélérer son propre développement dans un cadre d’équilibre, de respect et d’avantages réciproques. Si la Chine ouvre la voie, c’est à l’Afrique de choisir la direction.

 

En conclusion, face à la dure réalité du monde contemporain, l’Afrique n’est plus un simple décor : elle est devenue l’axe central d’une reconfiguration planétaire. La Chine, pragmatique et patiente, se dresse comme la bâtisseuse du réel ; les États-Unis, arrogants et nostalgiques, comme les fossoyeurs d’un ordre qu’ils ne comprennent plus. Et c’est peut-être là, sur ce continent longtemps exploité, que s’accomplit la fin d’un monde — celui de l’unipolarité — et la naissance d’un autre : celui d’un équilibre dans lequel l’Occident n’est plus le centre, mais une périphérie parmi d’autres.

 

Enfin, sur un plan symbolique fort, de la même manière que l’Afrique se détache progressivement de l’emprise française, elle finira, tôt ou tard, par se libérer de la tutelle américaine.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en anglais

Tension en Afrique

Mohamed Lamine Kaba est un expert guinéen en géopolitique de la gouvernance et de l’intégration régionale, titulaire également d’une expertise en sociologie des organisations. Il travaille à l’Institut de Gouvernance, des Sciences Humaines et Sociales de l’Université Panafricaine à Yaoundé, Cameroun. Il publie régulièrement des analyses sur la géopolitique africaine, notamment dans des revues internationales critiques et sur des plateformes spécialisées.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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