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Les récentes élections en Afrique : crise et jeunesse en révolte

par Bernard Tornare 15 Novembre 2025, 16:55

Image d’illustration : Des milliers de partisans de partis d’opposition défilant pacifiquement à Abidjan, en Côte d'Ivoire, samedi 9 août 2025. | ISSOUF SANOGO / AFP

Image d’illustration : Des milliers de partisans de partis d’opposition défilant pacifiquement à Abidjan, en Côte d'Ivoire, samedi 9 août 2025. | ISSOUF SANOGO / AFP

Par Nicholas Mwangi

Les récentes élections en Tanzanie, au Cameroun et en Côte d’Ivoire mettent à nu les contradictions de la démocratie néolibérale en Afrique, où les élites au pouvoir s’accrochent à leurs privilèges par la coercition et la manipulation électorale afin de préserver les intérêts impériaux et de classe.

 

Au cours des derniers mois, trois scrutins ont eu lieu sur le continent, en Tanzanie, au Cameroun et en Côte d’Ivoire. Chacun a révélé l’approfondissement de la crise démocratique africaine. Tandis que les urnes étaient remplies et que les slogans de « stabilité » et d’« unité » étaient proclamés à grands renforts de discours, la réalité était tout autre : répression, exclusion, et un fossé grandissant entre la classe politique et les populations, en particulier la jeunesse.

 

Dans les trois cas, des dirigeants vieillissants se sont accrochés au pouvoir à travers des processus électoraux dépourvus de tout caractère démocratique. La continuité de ces régimes illustre le piège dans lequel le continent reste pris : celui des structures néolibérales et néocoloniales, où le rituel des élections sert à légitimer les anciens ordres tout en respectant l’un des dogmes symboliques de la démocratie libérale : organiser des élections sans changement fondamental.

 

Tanzanie : une crise de légitimité

Les élections du 29 octobre 2025 en Tanzanie marquent un tournant vers un autoritarisme accentué. La présidente Samia Suluhu Hassan a été déclarée victorieuse avec 97,66% des voix, un score qui a suscité davantage de soupçons que de célébrations. L’opposition, portée notamment par les figures du parti CHADEMA, Tundu Lissu et Amani Golugwa, avait subi un harcèlement continu bien avant le jour du vote. Les rassemblements d’opposants étaient dispersés, les candidatures invalidées, et des dizaines de militants arrêtés.

 

À l’annonce des résultats, des milliers de Tanzaniens sont descendus dans les rues de Dar es Salaam, Arusha et Mwanza, avant d’être confrontés à une répression d’État brutale. Coupure totale d’Internet, couvre-feux, exécutions extrajudiciaires et disparitions forcées ont transformé les lendemains de scrutin en l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire politique du pays. Les organisations de défense des droits humains ont dénoncé de graves violations, bien que toute vérification indépendante reste presque impossible sous le régime de censure imposé par le gouvernement.

 

Les réactions régionales furent révélatrices. L’Union africaine (UA), qui avait d’abord félicité la présidente Suluhu, a fini par nuancer sa position sous la pression publique, admettant que le scrutin avait « échoué à respecter les standards démocratiques ». La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) a signalé que même ses observateurs avaient été harcelés et détenus par les forces de sécurité tanzaniennes. Au-delà des déclarations convenues, aucune mesure concrète n’a suivi.

 

Cameroun : le siècle de Paul Biya

Pendant ce temps, au Cameroun, Paul Biya – âgé de 92 ans et au pouvoir depuis 1982 – a prolongé son règne pour un nouveau mandat de sept ans. L’élection du 12 octobre 2025, où Biya aurait obtenu 53,66% des voix, s’est déroulée après l’exclusion massive de candidats d’opposition : 70 des 83 candidatures déposées ont été rejetées par la commission électorale (ELECAM). Parmi les exclus figurait Maurice Kamto, principal opposant et ancien rival de Biya lors du scrutin de 2018.

 

Privée d’une opposition crédible, la course s’est réduite à une formalité, avec Issa Tchiroma Bakary comme challenger nominal. Ses partisans ont manifesté dès avant la proclamation des résultats, dénonçant la fraude et la manipulation. Les protestations à Douala, Garoua et Maroua ont été réprimées à balles réelles, accompagnées de vagues d’arrestations. Les images de manifestants pacifiques abattus pour avoir réclamé des élections transparentes ont encore fragilisé la légitimité déjà vacillante du régime.

 

La jeunesse camerounaise, confrontée à un chômage supérieur à 30%, se trouve de plus en plus désabusée face à un système politique qui ne lui offre ni perspective ni représentation.

 

Côte d’Ivoire : l’illusion de la réforme

En Côte d’Ivoire, le président Alassane Ouattara, âgé de 83 ans, a obtenu un quatrième mandat, perpétuant un schéma de manipulations constitutionnelles qui marque la vie politique du pays depuis l’indépendance. Prétextant que la réforme constitutionnelle de 2016 avait « remis le compteur à zéro » concernant la limitation des mandats, Ouattara a écarté ses principaux adversaires, Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, tous deux interdits de candidature.

 

Cette élection sans véritable concurrence s’est appuyée sur un appareil d’État conçu pour reproduire le statu quo. Les mouvements d’opposition qui ont tenté de protester ont été écrasés par des arrestations massives et l’interdiction de toute manifestation. Les méthodes autoritaires du gouvernement illustrent une tendance régionale plus large : les processus électoraux deviennent de simples coquilles vides, tandis que les bailleurs occidentaux et les institutions de Bretton Woods continuent de privilégier la « stabilité » au détriment de la justice.

 

Le régime Ouattara incarne une forme particulièrement insidieuse de néolibéralisme technocratique : une gouvernance fondée sur l’orthodoxie économique plutôt que sur la légitimité politique. Autrefois salué par le FMI et la Banque mondiale comme un réformateur exemplaire, Ouattara a vu s’aggraver les inégalités, la pauvreté rurale et le chômage des jeunes, alors même que la Côte d’Ivoire affichait des taux de croissance impressionnants. Comme le souligne Jonis Ghedi Alasow, du réseau Pan African Today, « les taux d’approbation officiels de plus de 90 % relevés lors de certaines élections (en Tanzanie et en Côte d’Ivoire) contrastent radicalement avec le mécontentement palpable dans ces sociétés.

Ce rejet ne se manifeste pas seulement dans la politique d’opposition durant les périodes électorales, mais dans les frustrations et les épreuves quotidiennes exprimées bien au-delà des urnes. Ce ne sont pas des élections, ce sont des couronnements. La popularité d’Ouattara dans les capitales occidentales tient à sa volonté d’appliquer l’austérité et les privatisations, non au consentement de son peuple. »

 

Au-delà des urnes : que penser de la crise électorale africaine

Le Collectif d’Accra du Mouvement socialiste du Ghana (SMG) a publié une déclaration dénonçant la vague de fraudes électorales, de manipulations constitutionnelles et de répression d’État qui déferle sur le continent. Il y déclare que « les élites dirigeantes ont transformé les élections en instruments de conservation du pouvoir, plutôt qu’en moyens d’expression de la volonté populaire. »

 

Cette critique met en lumière une vérité plus profonde : la crise démocratique africaine n’est pas seulement politique, elle est structurelle. Les élections se déroulent dans un cadre néocolonial où la souveraineté reste entravée par la dette, la dépendance commerciale et les alliances des élites locales avec le capital mondial. Des dirigeants tels que Biya, Ouattara ou Suluhu demeurent en place précisément parce qu’ils sont des gestionnaires fiables des intérêts impériaux, pilotant l’extraction des ressources et les réformes néolibérales sous couvert de « stabilité ».

 

Comme le rappelle Ghedi Alasow, « il faut se souvenir que les élections n’ont jamais constitué une solution miracle aux problèmes fondamentaux de nos peuples. L’histoire de l’Afrique prouve que le changement réel ne vient pas des urnes, mais de la lutte organisée. »

 

Cependant, la colère populaire monte sur le continent. La jeunesse africaine commence à remettre en cause non seulement les scrutins frauduleux, mais aussi la légitimité même des systèmes qui les perpétuent. Inspirés par le panafricanisme, le socialisme et les dynamiques communautaires, de nouveaux mouvements se réorganisent pour réclamer une politique au service du peuple, et non du capital.

 

Ghedi Alasow remarque à ce propos : « La popularité de leaders comme Traoré traduit ce que recherchent véritablement les peuples : des patriotes prêts à défendre leurs intérêts. Ce qui importe moins, c’est la manière dont ces dirigeants arrivent au pouvoir, mais plutôt les causes qu’ils défendent une fois en fonction. L’ordre néocolonial traverse une crise : il ne peut plus se réclamer ni de la légitimité ni du caractère démocratique. »

 

Qui fabrique l’avenir

Les crises qui secouent la Tanzanie, le Cameroun et la Côte d’Ivoire sont les symptômes d’un malaise continental plus profond : l’effondrement de la démocratie bourgeoise, écrasée par les inégalités, la corruption et la dépendance néocoloniale. Les rituels électoraux perdurent, mais leur substance s’est vidée. Sans participation populaire, souveraineté économique ni organisation de masse, les élections resteront des instruments de domination plutôt que des vecteurs de changement.

 

La véritable démocratie, comme le rappelle le Mouvement socialiste du Ghana, « doit reposer sur la souveraineté populaire, où le pouvoir émane des masses organisées et non des bureaux des multinationales ou des diktats des puissances impériales. »

 

L’avenir de l’Afrique, dès lors, ne sera pas façonné par les autocrates vieillissants qui s’accrochent au pouvoir, ni par les technocrates au service de la finance impériale. Il sera construit par une génération qui refuse le silence, une génération décidée à reconquérir la démocratie sur les ruines du néocolonialisme et à la rebâtir dans la lumière du pouvoir populaire.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en anglais

 

Nicholas Mwangi est un auteur et journaliste, basé au Kenya. C’est un membre actif de la Ukombozi Library à Nairobi et cofondateur d’une structure de justice sociale locale (Dagoretti Social Justice Center).

Il écrit régulièrement pour divers médias internationaux et plateformes militantes dont Pan African Today et People’s Dispatch.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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