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Le Burkina Faso vers l’autosuffisance alimentaire

par Bernard Tornare 14 Novembre 2025, 16:53

Image d’illustration : une vue des tracteurs mis à la disposition des acteurs du monde rural.

Image d’illustration : une vue des tracteurs mis à la disposition des acteurs du monde rural.

Le gouvernement d’Ibrahim Traoré entend réduire la dépendance aux importations dans un pays où 80 % de la population est rurale.

 

Par Pedro Stropasolas

Offensive agricole

La dépendance à l’aide étrangère, l’instabilité politique, la pauvreté chronique et les effets du changement climatique figurent parmi les obstacles qui entravent l’atteinte de la souveraineté alimentaire tant espérée du Burkina Faso.

 

Aujourd’hui, environ 80 % de la population de cette nation sahélienne travaille la terre, un secteur qui représente un tiers du PIB national. Pourtant, le pays continue d'importer plus de 200 000 tonnes de riz chaque année.

 

Face à ce constat, le gouvernement du président Ibrahim Traoré a lancé en 2023 ce qu’il nomme l’Offensive agricole, un programme qui bouleverse l’environnement rural et sert désormais de modèle pour de nombreux pays du continent. L’objectif central est d’en finir avec la dépendance aux produits alimentaires largement consommés qui sont importés.

 

Selon Mark Gansonré, agriculteur et représentant des associations paysannes à l’Assemblée nationale de la transition, la nouvelle administration s’est avant tout attachée à écouter les agriculteurs du pays dans la mise en œuvre du projet : « Je crois qu’il [Traoré] a pris le temps de comprendre le cri du cœur des agriculteurs burkinabè. »

 

« Depuis 2002, nous avons mené une série d’actions, en commençant par la reconnaissance de l’agriculture comme profession à part entière et légitime. Nous avons obtenu une loi d’orientation agricole pour structurer cette reconnaissance. Nous avons aussi œuvré pour faciliter l'accès au crédit des petits producteurs. Et voilà qu’aujourd'hui, nous ressentons une profonde gratitude. Grâce à Dieu, l’an dernier, ce gouvernement a attribué 78 milliards de francs CFA pour le financement de matériel agricole, mis ainsi à disposition des paysans, » se réjouit Gansonré.

 

Les chiffres de l’Offensive agricole

L’Offensive porte déjà ses fruits sur le plan de l’autosuffisance alimentaire. Les rendements à l’hectare ont nettement progressé depuis le début du programme, avec des hausses comprises entre 35 et 40 %.

 

Fait marquant, le pays a enregistré des excédents céréaliers pendant deux années consécutives, en rupture totale avec les déficits chroniques qui dominaient avant l’actuelle administration. En 2024, six millions de tonnes de céréales ont été récoltées sur le territoire.

 

Cette performance tient malgré la présence de groupes jihadistes fondamentalistes dans le pays. D’ici la fin de l’année, le programme agricole vise à créer 100 000 emplois destinés aux populations déplacées par le terrorisme. Le financement du projet est assuré à 54 % par le secteur privé et à 46 % par l’État.

 

« S’il y a plus d’un million de déplacés, la majorité vit en zone rurale. Beaucoup ont abandonné des parcelles désormais incultivables. Cela ne nous empêche pas de produire aujourd’hui. Malgré l’abandon de terres agricoles, un soutien considérable a permis d’intensifier la production dans les zones restées fertiles, pour nourrir le peuple burkinabè, » explique Gansonré.

 

Luc Damiba, conseiller spécial du Premier ministre, estime qu’en dépit d’une faible pluviosité, le pays dispose de terres de qualité et de ressources en eau abondantes, ce qui rend possible la réorganisation de la production pour répondre aux besoins des citoyens. Il souligne que garantir une alimentation suffisante à la population constitue le socle de tout projet national.

 

« Nous devons travailler main dans la main avec les paysans. Sinon, ils risquent d’être enrôlés par les terroristes. Premier bénéfice : la pacification. Second : ils produiront assez pour l’autosuffisance alimentaire. Troisième : nous formerons des acteurs politiques préparés à porter la révolution, » analyse-t-il.

 

« Si le monde paysan ne porte pas la révolution, elle échouera. Seule cette force peut la réaliser. Traoré a bien débuté en adoptant cette politique offensive, garante de la mobilisation de ce groupe devenu acteur politique fondamental, » affirme Damiba.

 

Héritage de Sankara

La quête de la souveraineté alimentaire dans la région plonge ses racines dans l’histoire, à l’époque de la révolution menée par Thomas Sankara  dans les années 1980. La réforme agraire initiée par Sankara, en plus de restituer la terre aux véritables producteurs, visait à engager politiquement cette vaste masse de petits paysans. En 1987, après quatre années au pouvoir, le Burkina Faso était reconnu pour la première fois par l’ONU comme autosuffisant sur le plan alimentaire.

 

Après l’assassinat de l’ancien président et leader emblématique de la révolution burkinabè, des décennies de politiques favorisant les cultures d’exportation au détriment de l’agriculture vivrière ont plongé à nouveau le pays sahélien dans la dépendance aux intrants extérieurs.

 

Le modèle colonial, dicté par les multinationales de l’agro-industrie mondiale telles que Monsanto, s’est imposé sous le régime de Blaise Compaoré, maître d’œuvre de l’assassinat de Sankara, qui gouverna le pays de 1987 à 2014 avec le soutien du gouvernement français.

 

Pour Marc Gansonré, la mise en œuvre de l’Offensive agricole incarne la filiation de Traoré avec la pensée de Sankara.

 

« C’est comme si nous avions un Sankara. Sankara s’est réveillé. Il est vrai qu’à son époque, la majorité de la population ne saisissait pas vraiment sa vision. C’était un homme qui savait mobiliser… Mais aujourd’hui, après sa disparition, il y a eu un véritable éveil, et ce gouvernement actuel l’a efficacement stimulé, » affirme-t-il.

 

Mécanisation

L’offensive actuelle du gouvernement se caractérise par un appui direct et massif aux producteurs ruraux, ainsi que par des investissements inédits dans la mécanisation agricole. La stratégie vise à augmenter considérablement la production dans huit filières prioritaires : riz, maïs, pommes de terre, blé, poisson, élevage, volaille et mangue.

 

Le financement de l’achat de machines, dont une grande partie vient de Chine, repose sur deux leviers : la nationalisation de l’or et la création d’un fonds patriotique alimenté par la population elle-même.

 

Depuis que Traoré a pris le contrôle de deux mines auparavant détenues par une société cotée à Londres et lancé la construction d’une raffinerie publique, le gouvernement a déjà consacré 179 millions de dollars à l’acquisition d’équipements agricoles.

 

Sawadogo Pasmamde, dit Océan, artiste polyvalent et membre du Centre Thomas Sankara pour la liberté et l’Union africaine, détaille cette transformation :

« Pour la première fois, des tracteurs sont distribués partout dans le pays. Les intrants agricoles sont remis aux paysans, leur donnant tout ce qu’il faut pour produire. En outre, tous les ingénieurs agronomes qui travaillaient en ville ont été affectés à la campagne pour accompagner directement les exploitants. Aujourd’hui, nous voyons enfin les résultats apparaître, en récompense de tous ces efforts, » se réjouit Océan.

 

Deux types d’agriculture

D’après les autorités, la mécanisation différenciée prévoit l’usage d’animaux de trait pour les petits producteurs, tandis que les grandes exploitations bénéficient de motoculteurs et de tracteurs. Plus de 400 tracteurs et des engrais subventionnés ont déjà été distribués lors de la première phase. Pour la campagne 2025-2026, le programme prévoit la livraison de 608 tracteurs et 1 102 motoculteurs.

 

Selon Marc Gansonré, ce soutien est une revendication de longue date des agriculteurs n’ayant jamais été satisfaite. Il rappelle une première tentative lors de la révolution sous Sankara, interrompue à la chute du leader.

 

Sous Compaoré, ajoute-t-il, un programme avait même distribué des charrettes aux paysans, mais sans leur fournir les animaux de trait nécessaires : l’initiative est restée bloquée des années, et ce n’est qu’après de nouvelles mobilisations paysannes que des subventions ont été accordées pour les charrues et pour des animaux comme les ânes ou les bœufs.

 

Malgré cela, la portée des politiques restait limitée : il y avait alors environ 1,4 million de familles agricoles dans le pays, mais moins de la moitié bénéficiaient des programmes : « la couverture atteignait à peine 27 %, puis 32 %. »

 

« Et, Dieu merci, nous avons vu arriver ce président actuel, qui a su, dès le départ, percevoir la nécessité d’appuyer la mécanisation, » affirme-t-il.

 

Aujourd’hui, explique Marc, la mécanisation au Burkina Faso se fait de façon différenciée, selon la taille des exploitations et les moyens des familles cultivatrices.

 

Il précise qu’il existe deux types d’agriculture dans le pays : l’agriculture familiale et les grandes entreprises agricoles nécessitant des équipements lourds.

 

« Donner un motoculteur ou un tracteur à quelqu’un qui n’a pas les moyens de l’entretenir n’a aucun sens. C’est pourquoi nous veillons à ce que les petits producteurs aient toujours accès aux charrues et animaux de trait, tandis que ceux qui progressent davantage puissent travailler avec des motoculteurs, » explique Gansonré.

 

« Quand la pluie ne dépasse pas 5 millimètres et qu’il faut semer, il est crucial de cultiver autant de terres que possible dans les 24 à 48 heures. C’est très difficile à la main. D’où l’introduction de semoirs et de motoculteurs pour améliorer la préparation des sols, » ajoute-t-il.

 

Création d’industries

Outre la production, la priorité du gouvernement burkinabè avec son Offensive agricole porte sur l’industrialisation et la valorisation des récoltes locales. La création d’unités de transformation a généré des emplois, et permis aux agriculteurs de devenir actionnaires de certaines usines nouvellement ouvertes.

 

La première usine de transformation de tomates du pays, inaugurée en 2024 à Bobo Dioulasso, associe l’État (20 %) et un capital communautaire (80 %) porté par l’APEC, l’Agence pour la promotion de l’entrepreneuriat communautaire. Fondée en 2022, cette organisation est principalement soutenue par la petite et moyenne bourgeoisie nationale.

 

Souleymane Yougbare, directeur du Conseil national pour l’agriculture biologique du Burkina Faso (CNABio), estime que cette démarche réduit la dépendance aux importations et développe l’économie locale.

 

« Si nous avons, par exemple, une purée de tomate 100 % burkinabè, nous pouvons protéger nos marchés, devenir autonomes en matière de consommation de tomate, et éviter des cas d’intoxication. Impossible de savoir comment sont produits les biens importés, » affirme-t-il.

 

Il souligne aussi que cette usine a apporté une plus-value aux récoltes : auparavant, une grande part de la production était perdue faute de débouchés alternatifs.

 

« Avant, la production de tomate était forte, mais hélas, beaucoup de producteurs voyaient leurs tomates pourrir dans les champs ou devaient les vendre à vil prix. C’est triste. Il y avait des exportateurs, ou plutôt des importateurs et exportateurs, qui achetaient pour presque rien et revendaient ailleurs. Cette situation ruine notre économie, » analyse-t-il.

 

Mais Yougbare encourage la réflexion sur les impacts liés à l’essor industriel : « Quand on parle d’industrialisation, le mot dit tout : il faut veiller à ce qu’elle n’apporte pas d’autres problèmes, comme dans les pays développés : pollution de l’ozone, du climat… Les solutions doivent rester locales et adaptées à notre contexte, » conclut-il.

 

Un essor patriotique

Le député Marc Gansonré estime que le pays vit actuellement un véritable changement de conscience, « un esprit patriotique » où l’on affirme : « Si nous voulons être autonomes, il est bon de recevoir de l’aide, mais il vaut mieux que nous trouvions nous-mêmes des solutions à nos problèmes internes. Et ce que nous ne pouvons pas faire seuls, il est toujours possible de le chercher ailleurs. »

 

Il conclut : « Je reconnais qu’il s’agit d’avancées tout à fait inédites que nous observons aujourd’hui, grâce à la vision du chef de l’État et de son gouvernement. Tout cela nous donne grand espoir : bientôt, l’Afrique de l’Ouest sera un exemple pour d’autres pays. »

 

Traduction Bernard Tornare

Source en portugais

Le Burkina Faso vers l’autosuffisance alimentaire

Pedro Stropasolas est un journaliste brésilien titulaire d'un diplôme en journalisme de l'Université fédérale de Santa Catarina (UFSC) et d'un diplôme en photographie du Senac/SC. Il poursuit actuellement une maîtrise en communication à l'Université fédérale de Pernambuco (PPGCOM/UFPE). Il est à l’heure actuelle reporter spécial pour Brasil de Fato.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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