Un fait est désormais avéré : trois millions de personnes se sont rassemblées pendant deux jours, élisant des structures collectives dans chaque rue du pays. En matière d’organisation politique, il ne s’agit pas d’un détail négligeable.
Alors que la gauche continentale s’interroge sur la manière de renouer avec ses bases, le Venezuela a réuni trois millions de personnes dans des assemblées de rue et consolidé une structure partisane sans précédent au XXIᵉ siècle. Le PSUV mise sur sa transformation en référence mondiale de l’organisation populaire.
Entre le 8 et le 9 novembre derniers, le Venezuela a connu une mobilisation qui restera difficilement ignorée dans les annales de l’organisation politique latino-américaine. Durant ces deux journées, 145 465 assemblées de voisinage ont eu lieu, rassemblant en moyenne une vingtaine de participants chacune. Résultat : plus de trois millions de personnes ont élu, en face à face, les Comités bolivariens de base intégrale qui constituent désormais la cellule première du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV).
Le président Nicolás Maduro a résumé l’ampleur de cette opération lors d’une réunion de la Direction nationale du PSUV : « J’ai ici entre les mains les premiers procès-verbaux rédigés de la main du peuple, avec l’encre encore fraîche. Je ne connais pas d’expérience organisationnelle plus puissante que celle-ci. » Tandis qu’une grande partie de la gauche latino-américaine débat de la manière de retisser ses liens avec les bases populaires, la Révolution, elle, a choisi d’appeler à des assemblées massives dans les quartiers. Et la population a répondu présente.
Une cellule collective
Cette stratégie découle de l’une des cinq orientations décidées lors du Ve Congrès du PSUV : créer une nouvelle architecture partisane articulée sur trois niveaux. D’abord, les Comités bolivariens de base intégrale ; ensuite, les Commandos de communautés bolivariennes intégrales ; enfin, les structures consolidées des UBCH, les Unités de bataille Chávez, qui fonctionnent comme centres territoriaux du parti.
Le changement de modèle est profond. Jusqu’à présent, chaque rue disposait d’un chef ou d’une cheffe chargé(e) de la mobilisation locale. Désormais, cette figure disparaît au profit d’un comité élu en assemblée, aux responsabilités clairement définies : formation politique, communication et propagande, action communautaire, planification territoriale et préparation à la défense intégrale. Il ne s’agit pas seulement de changer des appellations, mais bien de remplacer un leadership individuel par une direction collégiale dotée d’un mandat populaire direct.
Jorge Rodríguez, vice-président du PSUV, a décrit ce processus en s’appuyant sur une référence historique : « Dès le premier moment où le commandant Hugo Chávez nous a appelés à former les comités promoteurs du parti, il avait une clarté absolue sur l’horizon stratégique : construire un grand parti de masses, mais aussi un parti à l’esprit gramscien, où se forment, se trempent et émergent les cadres de la Révolution. »
La référence à Antonio Gramsci n’est pas fortuite. Le penseur italien affirmait que le parti révolutionnaire devait fonctionner comme un “intellectuel collectif”, capable de former des dirigeants tout en organisant les masses. C’est exactement le pari du PSUV : que chaque comité de quartier devienne à la fois un noyau de mobilisation, une école politique et un agent de transformation sociale.
Le Venezuela apporte une réponse concrète à un problème théorique que la gauche continentale débat depuis des décennies sans l'avoir pleinement résolu : comment construire un pouvoir populaire efficace.
Rodríguez va même plus loin : « Le Parti socialiste uni du Venezuela est le seul parti du continent qui, au XXIᵉ siècle, ait atteint un tel niveau d’organisation populaire. Les Comités bolivariens de base intégrale propulseront le PSUV comme référence mondiale. »
La doctrine de Chávez
Le chef de l’État insiste sur le fait que cette réorganisation réalise un plan tracé depuis près de vingt ans : « L’une des grandes forces de notre Révolution, c’est sa cohérence entre pensée et action, entre théorie et pratique, entre ce que nous écrivons dans les documents fondateurs et ce que nous vivons dans chaque communauté. »
Les Lignes stratégiques d’action politique que Chávez rédigea lors de la fondation du PSUV contenaient déjà l’idée que le fondement de la Révolution bolivarienne résidait dans l’échelon local : la commune, la paroisse, chaque quartier, physiquement. Le principe était limpide : c’est dans les communautés urbaines et rurales que s’affrontent directement les intérêts de l’ancienne culture capitaliste et les efforts socialistes participatifs. C’est là que se construit le pouvoir populaire ; c’est là que se gagne ou se perd la base sociale du soutien à la Révolution.
Désormais, cette doctrine dispose de 145 000 points d’application concrets.
Le secrétaire général du PSUV, Diosdado Cabello, a détaillé les cinq directives issues du Ve Congrès qui encadrent cette réorganisation. La première vise à approfondir le processus constituant et à renforcer le mouvement populaire, en articulant vingt-sept secteurs sociaux dans un plan d’action s’étendant sur cette année et la suivante. La deuxième cherche à transformer les anciennes structures de gouvernorats et de mairies à travers de nouvelles méthodes de gouvernance : les « 7T », l’Agenda concret d’action, la « Carte des rêves » et les « Salles de gouvernement communal ».
Depuis la direction du parti et avec tous les dirigeants régionaux et territoriaux, cette structure accompagne, articule et renforce les formes existantes d'organisation populaire.
La quatrième instruction porte sur l’organisation pour la défense intégrale, rehaussant la capacité de passer — si cela s’avérait nécessaire — de la lutte non armée à la lutte armée, et renforçant le combat communicationnel et international. La cinquième accorde au président du parti une autorisation pleine pour prendre toutes décisions nécessaires à la réalisation de ces tâches stratégiques.
Mais c’est la troisième directive qui articule l’ensemble de l’édifice, avec la création des Comités bolivariens de base intégrale comme socle de la nouvelle architecture partisane.
Diagnostic géopolitique
Le président vénézuélien a consacré une partie de son intervention à dresser une carte des rapports de force. Son analyse est sans équivoque : « La Révolution bolivarienne a atteint une puissance politique, sociale et territoriale sans précédent. » Il a énuméré les acquis : capacité prouvée à remporter des élections, à déjouer les tentatives de déstabilisation violente, à résister aux blocus et aux sanctions économiques, à neutraliser les velléités d’invasion et à affronter les agressions hybrides. Il y a ajouté un leadership forgé dans la rue, une union civilo-militaire-policière consolidée, ainsi qu’un vaste secteur national — économique, social, culturel, religieux — rassemblé au sein du Conseil national pour la souveraineté et la paix, où siègent même des partis d’opposition démocratique, des secteurs entrepreneuriaux et des communautés religieuses.
La question posée par le président Maduro est directe : « Que possède l’extrême droite ? » Et il répond sans détours : « Ce qu’on appelait auparavant ‘leadership’ s’est dissous. L’extrême droite vénézuélienne s’est transformée en fantôme, une entité sans corps, sans territoire, sans peuple. Elle s’est autodissoute politiquement, s’est autodétruite dans son ambition, sa dépendance à l’argent étranger, sa déconnexion totale avec la réalité nationale. »
On peut y voir un discours de propagande, mais des chiffres soutiennent le récit officiel. Pendant que l’opposition radicale mise sur la pression internationale, le chavisme multiplie les structures tangibles et s’apprête à activer la commune numéro quatre mille, avec des élections communales prévues pour le 23 novembre. Le congrès paysan a réuni un million deux cent mille agriculteurs et agricultrices, donnant naissance à l’Union nationale paysanne Ezequiel Zamora. Et maintenant viennent ces 145 000 comités opérant dans chaque secteur du pays.
Bolívar comme axe idéologique
Il existe une dimension symbolique dans le nom, loin d’être accessoire. Et la question surgit : pourquoi « bolivarien » ? Maduro est clair : « Parce que Bolívar est la colonne vertébrale de notre identité. Parce qu’il incarne les processus de résistance indigène, la lutte des afro-descendants, l’émancipation menée par nos libérateurs et libératrices, la construction républicaine. Bolívar n’a pas seulement été un homme : il fut une cause. Et aujourd’hui, cette cause est la nôtre. »
La référence au Libertador s’accompagne d’une mission concrète. Chaque Comité bolivarien doit étudier Bolívar à partir de sources originales — la Lettre de Jamaïque, le Discours d’Angostura, les textes fondamentaux — ainsi que Le Livre Bleu, dans lequel Chávez actualise Bolívar pour le XXIᵉ siècle.
En d’autres termes, la formation idéologique fait partie du programme de base. Les comités ne sont pas seulement des machines électorales : ce sont des noyaux de pensée politique. Et voici la prochaine étape : la formation d’un Réseau de Comités bolivariens de base intégrale, destiné à évoluer en Commandements de coordination communautaire. Une structure en escalier qui s’élève de la rue au quartier, de la paroisse à la commune.
« Accompagner et renforcer, avec amour, solidarité et désintéressement, les conseils communaux et les communes », a prescrit Maduro. « Le parti et les communes ne sont pas en concurrence ; ils se complètent. Le pouvoir populaire et le parti doivent cheminer ensemble. »
Il s’agit d’un schéma qui rompt avec la logique traditionnelle des partis latino-américains, où la structure partisane tend à absorber ou évincer le mouvement social. Ici, le pari est inverse : le parti accompagne, articule et valorise les formes d’organisation populaire déjà existantes.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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