Les mers sont des espaces géographiques qui renferment des peuples, des cultures et des histoires. Elles relient les progrès et les reculs, et, à l'époque du développement naval, elles devinrent la scène principale du jeu d'échecs des empires.
La mer Méditerranée fut pendant des siècles le miroir du vieux monde : c’est là que se fusionnèrent cultures, religions et guerres. Aujourd’hui, quand on regarde vers Gaza, on revient vers cette même mer qui a vu naître des civilisations et qui assiste maintenant, impassible, à leur destruction. Parce que parler de Palestine, c’est parler de la Méditerranée ; comme parler du Venezuela, de Cuba ou du Nicaragua, c’est parler des Caraïbes. Chaque mer garde l’écho du même conflit : le pouvoir et sa tentative éternelle de dominer le passage, le port, et la route.
Lorsque les royaumes de Castille et du Portugal se lancèrent dans l’expansion outre-mer, la Méditerranée se projeta vers l’Atlantique. Les cartes s’étendirent, et avec elles le désir d’or et de domination. Le « nouveau monde », qui était monde bien avant d’être découvert par les Européens, devint un nouveau plateau d’échecs, avec une nouvelle mer, la mer des Caraïbes, où ces puissances européennes reproduisaient leurs stratégies de pillage, perfectionnées pendant des siècles en Méditerranée.
Les galions qui naviguaient entre La Havane et Séville portaient en leurs entrailles l’or et le sang d’un continent entier.
Aux bateaux d’esclaves s’ajoutèrent les pirates. Pourtant, loin de l’image véhiculée par les films, les pirates n’étaient pas des aventuriers romantiques, mais des agents d’État, des instruments du pouvoir anglais, français ou hollandais, des corsaires détenant des lettres de marque pour voler au nom du roi. Et les Caraïbes devinrent un laboratoire de violence et d’accumulation, qui engendra l’économie mondiale qui dominera plus tard les banques, les armées et les grandes corporations. Les galions qui naviguaient entre La Havane et Séville portaient en leurs entrailles l’or et le sang d’un continent entier.
Ainsi, le temps passa, mais la logique resta fondamentalement la même. La Doctrine Monroe, proclamée en 1823, remplaça les drapeaux des corsaires par la diplomatie des présidents : « Amérique aux Américains », disaient-ils, signifiant en réalité « Amérique pour les États-Unis ». Ce fut le manifeste du colonialisme moderne, la déclaration d’une tutelle perpétuelle sur tout un continent. Depuis lors, toute tentative de souveraineté dans le Sud fut accueillie par des invasions, des blocus ou des dictatures. Les Caraïbes devinrent le mare nostrum de Washington.
Ce fil historique nous conduit inévitablement à Trump, qui, comme on le voit, n’a rien inventé de nouveau. Il est sans doute l’héritier le plus grotesque d’une longue tradition de corsaires. Sa « guerre contre le narcotrafic » cache la même motivation qui animait Morgan ou Drake : garantir le contrôle des routes, des ports et des ressources. Des radars du Pentagone jusqu’aux côtes de La Guaira, son gouvernement envoie des navires de guerre bombarder les modestes embarcations de pêcheurs. Mais ce n’est pas un fait isolé, depuis la victoire du chavisme, cette politique n’est que la énième stratégie pour renverser la volonté d’un peuple.
La Doctrine Monroe, proclamée en 1823, remplaça les drapeaux des corsaires par la diplomatie des présidents : “Amérique aux Américains”, disaient-ils, ce qui signifiait “Amérique pour les États-Unis”.
Il est évident qu’il ne s’agit pas du narcotrafic, mais du pétrole : ce même or noir que Eduardo Galeano appelait « la dernière fièvre de l’El Dorado ». Comme au bon vieux temps, le butin est dans les entrailles de la terre et dans l’obéissance des gouvernements.
La grande contradiction de Trump, qui mène à des discours incohérents dans la même journée et même à des actions antagonistes simultanées — comme acheter du pétrole au Venezuela tout en le menaçant militairement —, est qu’il veut rétablir l’empire alors même qu’il est en train de se s’effondrer.
Son second mandat a confirmé une étrange alliance de classes entre des éléments aux perspectives et même aux intérêts conflictuels : les faucons conservateurs classiques du Parti républicain, la cosmogonie MAGA qui croit vraiment que tout se résoudra par un « repli », et même certains secteurs du capital fortement intégrés dans le marché international, comme les géants de la technologie, qui, bien qu’ils aient traditionnellement été proches du Parti démocrate, ont accepté la prétendue proposition de « consensus » que représentait ce deuxième mandat du magnat américain. Et au-delà des fissures de cette alliance oligarchique, on trouve aussi un pays dévasté par les inégalités, le racisme et l’épidémie d’opioïdes. Une fracture intérieure évidemment indissoluble en assassinant des pêcheurs pauvres en mer des Caraïbes.
Comme les vieux corsaires qui, vieillissants, continuaient à parcourir les océans par peur de revenir à terre, les États-Unis semblent voguer à la recherche d’une hégémonie qui n’existe plus. Trump, comme ses prédécesseurs, menace les Caraïbes, la mer de Chine, croit pouvoir décider du destin de la mer Noire ou du Levant méditerranéen. Mettant ainsi en jeu la même bataille : le contrôle des corridors maritimes, des ressources énergétiques et des routes du commerce. Les empires ont toujours eu besoin de mers, mais les mers ont aussi été les cimetières des empires.
Les Caraïbes demeurent, à la fois blessure et promesse. Leurs eaux ont vu passer galions et frégates, envahisseurs et libérateurs, et même des sous-marins nazis qui voulaient torpiller le flux de pétrole vénézuélien, une contribution majeure à la victoire des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale.
Aujourd’hui, leurs eaux reflètent aussi un nouvel horizon, celui d’un monde en réorganisation, qui cherche un équilibre multipolaire, et qui ne tolère plus les monopoles du pouvoir. Les vieux pirates, avec leurs drapeaux rapiécés, naviguent encore, mais le vent a changé de direction et leurs voiles rongées par le temps finiront par céder. Bien que l’on sache qu’ils mourront en combattant.
Traduction Bernard Tornare
Carmen Parejo Rendón est une rédactrice et analyste espagnole dans différents médias audiovisuels et écrits. Directrice du média numérique Revista La Comuna. Collaboratrice d'HispanTV et de Telesur. Elle se consacre à l'étude et à l'analyse de la réalité latino-américaine et ouest-asiatique.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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