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Le Venezuela des autres : comment les médias et le cinéma fabriquent un récit de crise

par Bernard Tornare 2 Octobre 2025, 19:00

Le Venezuela des autres : comment les médias et le cinéma fabriquent un récit de crise
Par Diana Valido Cernuda

« Effondrement », « dictature », « crise humanitaire ». Depuis plus de deux décennies, l’image du Venezuela est filtrée vers le monde à travers des gros titres et des écrans de cinéma qui obéissent moins à un reflet fidèle de la réalité qu’à une narration soigneusement élaborée. Derrière cette construction symbolique se cache un enchevêtrement d’intérêts liés à la politique étrangère des États-Unis.

 

Lorsque Amazon lança en 2019 la deuxième saison de la série Jack Ryan, le Venezuela apparut sur les écrans de millions de foyers comme un pays en ruines, dirigé par un dictateur corrompu. Pour de nombreux spectateurs internationaux, cette série fut leur premier contact avec la réalité vénézuélienne.

 

Mais ce qui semblait être une simple fiction coïncidait de façon troublante avec l’agenda de Washington : montrer Caracas comme un État failli, incapable de tenir debout sans intervention extérieure.

 

« Effondrement », « dictature », « crise humanitaire sans précédent ». Depuis plus de vingt ans, l’image du Venezuela est véhiculée à travers manchettes et fictions audiovisuelles qui, selon un nombre croissant de spécialistes, relèvent moins d’un portrait fidèle que d’une narration soigneusement construite. Derrière ce dispositif symbolique se profile un réseau d’intérêts politiques et économiques inscrits dans la politique étrangère des États-Unis.

 

Un scénario médiatique prédéfini

Le chercheur britannique Alan MacLeod a étudié des milliers d’articles publiés par The New York Times, The Washington Post ou la BBC sur le Venezuela entre 1998 et 2014. Sa conclusion est sans équivoque : « la couverture présente systématiquement le gouvernement comme illégitime, autoritaire et corrompu, tout en amplifiant les voix de l’opposition et en réduisant au silence d’autres sources locales ».

 

Selon lui, il s’agit d’un exemple classique du modèle de propagande décrit par Herman et Chomsky : les élites médiatiques reproduisent et légitiment la politique étrangère américaine sous couvert d’information objective.

 

Le même constat est formulé par l’économiste Mark Weisbrot, co-directeur du Center for Economic and Policy Research (CEPR). Pour lui, les grands médias « ont exagéré ou déformé des données économiques clés, qu’il s’agisse de l’inflation ou de la production pétrolière, afin de renforcer l’image d’un pays en ruine à cause de son propre modèle politique ».

 

Cette simplification, ajoute-t-il, a servi à justifier sanctions et blocus financiers qui, paradoxalement, aggravent les conditions mêmes que les médias dénoncent.

 

L’analyse de la couverture occidentale du Venezuela révèle une constante : privilégier les sources d’opposition, accentuer les cadrages mettant en avant la violence, la pénurie ou l’incapacité du gouvernement à gérer la crise.

 

Les récits médiatiques passent le plus souvent sous silence des facteurs structurels essentiels, tels que les sanctions et la persécution financière imposées par les États-Unis. Autre élément récurrent : l’usage compulsif d’étiquettes comme « dictateur », « narco-État », « désastre humanitaire » pour imposer le scénario d’un supposé effondrement.

 

L’écho d’Hollywood

La construction de ces imaginaires ne se limite pas aux pages des journaux. Cinéma et productions audiovisuelles jouent aussi un rôle décisif. La chercheuse Ximena Méndez Mihura a suivi la trace de stéréotypes véhiculés par Hollywood et les séries : pays violents, trafiquants de drogue, gouvernements autoritaires incapables d’assurer le bien-être.

 

« Quand un spectateur moyen entend le mot “Venezuela”, il transporte déjà avec lui un fichier visuel fabriqué par Hollywood : rues en chaos, militaires corrompus, jungles dangereuses », souligne-t-elle.

 

Ces clichés, avertit-elle, servent de « toile de fond culturelle » qui légitime et normalise les narrations hostiles des médias. Si la presse parle de crise et de dictature, le cinéma a déjà préparé l’imaginaire du public, sans qu’il y oppose de résistance.

 

Le cas vénézuélien est emblématique de cette guerre culturelle. Tandis que l’administration Trump intensifiait sanctions économiques et pressions diplomatiques contre Caracas, l’industrie audiovisuelle nord-américaine offrait un récit parallèle validant l’idée selon laquelle le pays avait besoin d’une aide extérieure.

 

La série Jack Ryan (Amazon Prime, 2019) situe sa deuxième saison dans un Venezuela fictif gouverné par un dictateur corrompu, entouré de militaires sanguinaires et de mafias du narcotrafic. Dans cette fiction, le pays apparaît comme un État failli où seul un agent américain peut contenir le chaos social.

 

Le message est limpide : le peuple vénézuélien est condamné à la misère jusqu’à ce que Washington « sauve » la situation. Difficile de croire au hasard quand le dictateur porte le prénom de Nicolás et fait face à une opposante femme.

 

Mais il ne s’agit pas d’un cas isolé. Films, journaux télévisés et documentaires états-uniens répètent à l’envi les mêmes images : pénurie, files interminables, exode massif, violence urbaine. Privées de contexte, ces représentations fabriquent un imaginaire collectif où le Venezuela se réduit à une formule unique : crise perpétuelle.

 

On retrouve aussi des allusions dans d’autres films récents qui, sans centrer leur action sur le pays, le mentionnent comme route du narcotrafic ou ennemi de Washington. Faut-il y voir une simple coïncidence ?

 

Ce que la plupart des spectateurs ignorent, c’est que nombre de superproductions glorifiant la politique étrangère américaine n’auraient pas été possibles sans intervention directe de l’État. Depuis des décennies, une collaboration discrète mais officielle existe entre Hollywood, le Pentagone et la CIA.

 

Dans Operation Hollywood (2005), le journaliste David L. Robb a révélé que le Département de la Défense dispose d’un bureau chargé de revoir les scénarios. Sa mission : garantir que les forces armées apparaissent toujours sous un jour favorable. En échange, les producteurs obtiennent un accès à des ressources inaccessibles autrement : avions de combat, navires de guerre, hélicoptères, bases militaires. Le marché est simple : si vous voulez utiliser les jouets les plus chers du monde, vous devez raconter l’histoire que le Pentagone valide.

 

Récits de crise et objectifs politiques

Pourquoi cette insistance à montrer le Venezuela sous un seul prisme ? La réponse, selon les spécialistes, réside dans des objectifs stratégiques. 

 

En présentant la crise comme le produit exclusif de la supposée « incompétence gouvernementale », on occulte l’impact des mesures de coercition économique imposées unilatéralement par les États-Unis et leur ingérence constante dans les affaires internes du pays. 

 

« La narration médiatique construit l’idée d’illégitimité du gouvernement et, par conséquent, ouvre la voie à la reconnaissance de leaderships alternatifs », observe le chercheur MacLeod en analysant la couverture du soutien à Juan Guaidó en 2019. Bien que le format d’un président autoproclamé n’ait pas fonctionné pour la Maison-Blanche, Washington reprit le même modus operandi en 2024 en reconnaissant Edmundo González comme président, alors même qu’il avait perdu les élections. 

 

Pour l’économiste Mark Weisbrot, le discours du « Venezuela failli » remplit également une fonction géopolitique : faciliter l’accès aux vastes ressources pétrolières et stratégiques du pays. 

 

Il existe toutefois des tentatives pour contester cette hégémonie narrative. Le documentaire La Révolution ne sera pas télévisée (2003) réalisé par Kim Bartley et Donnacha Ó Briain, montra comment les chaînes privées vénézuéliennes jouèrent un rôle actif lors du coup d’État de 2002. 

 

Quelques années plus tard, Oliver Stone lança Au Sud de la frontière (2009) une critique ouverte de la politique de Washington en Amérique du Sud. Ces productions, reçues avec scepticisme dans les circuits traditionnels, sont pourtant devenues des références pour comprendre que le récit sur le Venezuela n’est ni unique ni neutre. 

 

Escalade dans les Caraïbes : le front militaire de la narration 

En parallèle à la guerre médiatique et culturelle, les tensions se sont récemment amplifiées avec le déploiement de navires de guerre états-uniens dans les eaux proches du Venezuela. En septembre 2025, le président Donald Trump ordonna une opération navale contre de supposées embarcations de narcotrafiquants venant du Venezuela. 

 

Washington justifia la mesure dans le cadre de sa « guerre contre le narcotrafic ». Pourtant, des analystes internationaux soulignent que l’opération répond à des objectifs plus larges. Le plus visible est de lier le Venezuela au narcotrafic, créant ainsi un cadre discursif qui légitime une intervention directe. 

 

« Ces opérations navales envoient un message non seulement à Caracas, mais aussi à des puissances comme la Russie, la Chine et l’Iran, qui ont accru leur présence au Venezuela », observe le chercheur Michael Shifter. 

 

Un autre aspect non négligeable est la dimension énergétique : les Caraïbes constituent un corridor stratégique pour le pétrole et le gaz du Venezuela. Contrôler la zone permet aux États-Unis de conditionner les exportations et de freiner les alliances énergétiques alternatives de Caracas. 

 

Selon l’analyste vénézuélienne Elsa Cardozo, ce nouveau scénario de tensions entre Caracas et Washington profite politiquement à Trump : « il tente de capitaliser sur l’image d’un président fort qui combat des ennemis externes, renforçant ainsi sa narration électorale d’ordre et de sécurité ». 

 

Un fait retient l’attention : en moins de deux semaines, le président américain a annoncé via des vidéos l’attaque de trois embarcations dans les Caraïbes, supposément liées au narcotrafic, avec un bilan de 14 morts. Pourtant, Washington n’a présenté ni noms, ni preuves, ni drogues saisies. Au sein même du Sénat américain, la véracité et la légalité de ces opérations ont été remises en question. 

 

Ainsi, le front militaire caribéen s’intègre à la même logique que celle qui domine les récits médiatiques et cinématographiques : présenter le Venezuela comme une menace mondiale et non comme un État souverain. À la différence près qu’il n’est ici pas question d’articles ou de films, mais de navires de guerre dans une région que la CELAC a déclarée zone de paix. 

 

En définitive, ce qui se dispute autour du Venezuela n’est pas seulement la représentation d’un pays, mais son droit à décider de son propre destin. La manipulation médiatique et cinématographique cherche à créer des consensus internationaux pour justifier sanctions, blocus et déploiements militaires. 

 

Face à cela, le gouvernement de Nicolás Maduro insiste : sa stratégie n’est pas la confrontation, mais la défense de la souveraineté nationale, convaincu que la bataille de l’image est aussi décisive que la bataille militaire ou économique. Le défi, dès lors, n’est pas seulement de déconstruire un récit manipulé, mais de résister à l’imposition d’un ordre dicté depuis l’extérieur.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

Le Venezuela des autres : comment les médias et le cinéma fabriquent un récit de crise

Diana Valido Cernuda est une journaliste de télévision cubaine, analyste des affaires internationales.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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