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Les civilisations ne s’affrontent pas, les empires oui

par Bernard Tornare 13 Août 2025, 12:48

Les civilisations ne s’affrontent pas, les empires oui

 

Ce que révèle le Dialogue mondial des civilisations sur la faillite morale de l’Occident

 

Par Prince Kapone

Quand les opprimés parlent, l’empire ricane

Il y a, pour la classe dirigeante occidentale, quelque chose de profondément menaçant, presque hérétique, dans l’image de centaines de délégués, Africains, Asiatiques, Arabes, Latino-Américains, et même quelques rares Européens blancs, réunis à Pékin pour parler de paix. Pas la paix version OTAN, celle qui tombe des drones ou se négocie sous la menace des armes. Non. Une paix fondée sur le respect mutuel, la dignité culturelle et la solidarité multipolaire.

La Réunion ministérielle du Dialogue mondial des civilisations, qui s’est tenue cette semaine, a incarné exactement cela. Pendant que Washington continue d’habiller la guerre permanente du langage de la “liberté”, la Chine réunissait discrètement une salle entière de nations pour dire : le monde est plus vaste que l’Occident, et l’avenir ne s’écrira pas en anglais seulement.

 

Vous ne trouverez pas cela dans le New York Times. Pour eux, un tel sommet n’est qu’une manœuvre « d’influence douce » (soft power). Quand la Chine construit des ponts — au sens propre comme au sens figuré — on y voit quelque chose de sinistre. Quand les États-Unis construisent des bases militaires, c’est présenté comme de la “coopération en matière de sécurité”. Et pourtant, nous y étions : ministres, universitaires, artistes et jeunes de 140 pays — Égyptiens et Slovaques, Kényans et Croates — dialoguant à travers les langues et les civilisations, non pas malgré leurs différences, mais à cause d’elles. Comme l’a dit Maged Refaat, d’Égypte, à propos de ses voyages en Chine : « Il n’y a absolument aucune barrière. » Un repas partagé dans un village chinois est devenu un moment d’internationalisme spontané, non orchestré par un think tank ou une ONG, mais rendu possible par la curiosité, l’humilité et la joie des gens. C’est le genre de chose qu’aucun mémo du Département d’État ne peut prévoir — ni reproduire.

 

Mais il ne s’agissait pas seulement de politesses et de séances photo. Sous les boulettes vapeur et les trains à grande vitesse se profilait une attaque frontale contre le chauvinisme civilisationnel occidental. Le simple principe du sommet — protéger la diversité des civilisations humaines — est un cocktail Molotov politique lancé contre des siècles d’idéologie coloniale. L’Occident impose son universalisme : démocratie libérale, individualisme, économie de marché, comme si toute culture sur Terre n’était qu’une tentative ratée de devenir l’Europe. Ce sommet répond non. Il affirme que la Chine a son modèle, que l’Égypte a ses besoins, que le Kenya a ses rêves — et qu’aucun de ces chemins n’a besoin de passer par Washington ou Bruxelles pour être légitime. Dans un monde où même un foulard peut être perçu comme une menace à l’ordre occidental, affirmer la légitimité d’une pluralité civilisationnelle relève de l’acte révolutionnaire.

 

L’Initiative pour la civilisation mondiale (GCI) du président Xi, lancée en 2023, est devenue une sorte d’étoile polaire narrative du monde multipolaire. Elle ne prêche pas la “promotion de la démocratie” au bout d’un canon. Elle n’exige pas de privatisations, d’ajustements structurels, ni d’allégeance au dollar. Elle défend quelque chose de bien plus dangereux pour l’empire : l’apprentissage mutuel, la souveraineté, et un développement partagé sans domination. C’est pour cela qu’elle suscite le scepticisme en Occident. Non pas parce qu’elle ne fonctionne pas — mais parce qu’elle fonctionne. Parce qu’elle ose imaginer un monde où la civilisation ne se mesure pas au nombre de porte-avions que l’on possède.

 

Voilà ce qui effraie le cœur impérial : non pas le PIB de la Chine, mais sa capacité à rassembler. À créer un espace où un responsable slovaque peut publiquement réfuter les narratifs médiatiques occidentaux, où un ingénieur ferroviaire kenyan peut attribuer à la Nouvelle Route de la Soie l’opportunité d’un avenir, et où un champion olympique peut transformer la rivalité sportive en inspiration mondiale. Ce n’est pas la sempiternelle rengaine du “déclin de l’Occident face à la montée de la Chine” : c’est l’ensemble des opprimés du monde, de Shanghai à Qufu, de Pékin à Mombasa, qui peuvent enfin s’exprimer selon leurs propres termes. Et lorsqu’ils parlent, ils ne répètent pas les platitudes libérales : ils disent la vérité.

 

Ce que ce sommet a mis en lumière — volontairement ou non — c’est que le véritable choc n’oppose pas les civilisations, mais l’empire au reste de l’humanité. Les États-Unis et leurs satellites atlantiques veulent vous faire croire que la paix est dangereuse, que le dialogue est naïf, et que toute tentative de coopération civilisationnelle échappant à leur contrôle serait un prélude à la tyrannie. Mais la réalité, c’est que l’Occident a besoin du conflit pour survivre. Son économie, son idéologie et son influence mondiale reposent sur la division, la déstabilisation et la domination. Enlevez cela — et soudain, le monde commence à respirer autrement.

 

Ce souffle, on l’a senti cette semaine à Pékin. Et ce n’était pas qu’un geste symbolique — c’était stratégique. Des échanges en agro-technologie à l’éducation culturelle, de la préservation du patrimoine spirituel à la fraternité sportive inter-civilisations, le Dialogue mondial des civilisations n’avait pas pour but de “comprendre la Chine”, mais de se comprendre entre nous — avec la Chine en tant que facilitateur, pas colonisateur. C’est un rôle que l’Occident ne peut tout simplement plus jouer.

 

Ne vous laissez donc pas tromper par les commentateurs. Ce n’était pas de l’influence douce. C’était de l’hospitalité révolutionnaire. C’était de l’internationalisme stratégique. C’était un aperçu du monde que les opprimés ont toujours mérité mais qu’ils n’ont jamais eu le droit de bâtir. Et maintenant, enfin, ils le construisent — selon leurs propres termes, dans leurs langues, et avec leurs peuples en première ligne.

 

Les ponts de la multipolarité sont bâtis par les colonisés

On peut en dire long sur un ordre mondial en observant qui construit les ponts. En Occident décadent, les ponts s’effondrent — de Baltimore à Birmingham — rongés par l’austérité, la privatisation et un empire qui se replie sur lui-même. Mais dans le Sud global, des ponts s’élèvent. Non seulement de béton et d’acier, mais aussi de mémoire, de travail et de solidarité. L’un de ces ponts relie désormais la Croatie à la Chine. Le pont de Pelješac, construit par la China Road and Bridge Corporation, n’est pas seulement une prouesse d’ingénierie : il lance un défi à ceux qui persistent à croire que l’Europe serait le centre éternel de la civilisation. Ranko Ostoji, de Croatie, l’a qualifié de « l’un des plus beaux ponts du pays ». Mais ses paroles suivantes comptaient davantage : « Je crois que ce ne sera pas le dernier pont entre nous. » Voilà : il ne s’agit pas d’une simple transaction, mais d’une transformation.

 

Ces ponts — aussi bien matériels que politiques — ne sont pas conçus par des élites dans des think tanks. Ils sont bâtis par des gens comme Jamlick Mwangi Kariuki, ingénieur ferroviaire kényan formé grâce à l’Initiative « la Ceinture et la Route », et qui travaille aujourd’hui sur la ligne SGR Mombasa-Nairobi : une artère de mobilité et de modernité en Afrique de l’Est. Il ne s’agit pas d’« aide étrangère ». C’est un échange réparateur, le début d’un nouvel internationalisme : ancré, coopératif, et résolument anticolonial. Dans sa lettre à Xi Jinping, Kariuki a joint un billet de train — preuve que ce qui se construit n’est pas que symbolique : c’est matériel, cela déplace des personnes et crée précisément les infrastructures que le colonialisme avait refusées.

 

Il y a une arrogance vulgaire dans la manière dont les États-Unis présentent de tels développements. Quand la Chine forme des ingénieurs africains, on parle de « diplomatie du piège de la dette ». Quand Harvard forme des élites africaines, on l’appelle « renforcement des capacités ». L’hypocrisie est structurelle. L’Occident ne craint pas la Chine parce qu’elle dominerait ; il la craint justement parce qu’elle ne domine pas. Parce qu’elle refuse de reproduire les hiérarchies raciales constitutives du libéralisme occidental. Parce qu’un train à grande vitesse au Kenya, un pont en Croatie ou un sommet culturel à Hangzhou ouvrent une autre voie : où les opprimés ne sont plus des clients ni des victimes, mais des partenaires souverains pour façonner l’avenir.

 

La réaction occidentale en dit long : éditoriaux paniqués, accusations de « propagande confucéenne », appels à défendre les « valeurs universelles » — comme si le monde avait jamais demandé à l’Europe d’universaliser autre chose que le vol ! Mais tandis que l’empire panique, le monde pivote. Ce basculement est civilisationnel. Il ne s’agit pas d’abandonner la modernité, mais de la reconquérir — purgée de la suprématie blanche et de l’absolutisme capitaliste. Voilà ce que représente l’Initiative pour la civilisation mondiale : non pas un modèle à imposer, mais une scène à partager. Où les voix noires, arabes, asiatiques et autochtones parlent non pour se justifier, mais pour affirmer qu’elles n’ont jamais eu besoin de la permission occidentale pour être modernes.

 

À Pékin, ce n’était pas de la théorie, mais de la pratique : des nageurs chinois et roumains échangeaient sur l’admiration mutuelle, non sur la concurrence marchande. Des chercheurs débattaient d’héritage culturel et d’innovation, non de « vol de propriété intellectuelle ». Même la pop culture s’en est mêlée : lorsque Liu Jianchao plaisanta sur la rupture de stock mondiale des figurines Labubu, ce n’était pas anodin. C’est le signe que les histoires, personnages et mythes chinois parlent désormais au monde — sans Disney, ni Silicon Valley, ni filtres coloniaux. Et le monde écoute.

 

Voilà pourquoi ces ponts comptent. Parce que chaque projet ferroviaire, chaque bourse, chaque échange culturel sape les fondations du savoir impérial. Cela dit : nous n’avons pas besoin de votre FMI. Nous n’avons pas besoin de votre Harvard. Nous n’avons pas besoin de vos « fact-checkers ». Ce dont nous avons besoin, c’est les uns des autres — et des moyens de nous rencontrer, de bâtir et de grandir selon nos propres conditions. Et c’est exactement ce qui se passe. L’Occident ne peut que salir ce mouvement. Mais même cela échoue, car la preuve est désormais mondiale, mobile, et de plus en plus visible.

 

S’il est possible que la Chine réunisse 600 participants venus de 140 pays, sans qu’aucun drone ne survole la rencontre ni qu’aucune menace de sanction ne soit proférée, c’est parce que les peuples se souviennent. Ils se souviennent qui les a réduits en esclavage, bombardés, pillé leurs minerais, effacé leurs dieux. Et ils voient aussi qui propose trains, livres, semences, savoir — sans condition assortie. Les ponts de la multipolarité ne sont pas bâtis par des anges. Ils le sont par des peuples anciennement colonisés, qui n’attendent plus, ne mendient plus, ne s’excusent plus. Ils bâtissent, parce qu’ils n’ont pas le choix. Parce que l’avenir en dépend.

 

L’Occident appelle cela du « soft power » — mais c’est une renaissance civilisationnelle

Soyons clairs : lorsque les États-Unis parlent de « soft power », ils entendent manipulation sans avoir besoin d’envoyer des troupes. Lorsque la Chine évoque la civilisation, il s’agit de quelque chose de bien plus radical : une renaissance de l’identité globale, enracinée dans la dignité, l’histoire et un devenir partagé. Réduire le Dialogue mondial des civilisations à une « offensive de soft power », c’est comme qualifier la révolution haïtienne de simple campagne d’inscription électorale. C’est une stratégie de rabaissement volontaire : une tactique impériale pour aplatir les grandes aspirations du Sud global en de petits jeux de stratégie compréhensibles par l’esprit occidental. Mais ce qui se passe à Pékin n’a rien d’un jeu. C’est l’émergence discrète d’un nouveau récit mondial, exprimé dans toutes les langues mais partageant une même racine : le rejet de l’arrogance coloniale.

 

L’Occident ne peut pas comprendre cela parce qu’il n’a jamais cru que les autres pouvaient lui apprendre quoi que ce soit. Depuis cinq siècles, il gouverne selon l’idée que l’Europe est la maîtresse de l’humanité : son illumination, sa science, son art, son droit. Toutes les autres cultures n’auraient fait que patienter pour rattraper « leur retard » ou étaient condamnées à disparaître. Ce que l’Initiative pour la civilisation mondiale (GCI), promue par la Chine depuis 2023, démolit — délibérément et méthodiquement — c’est précisément ce postulat. Elle dit non : Confucius ne s’incline pas devant Kant. Les Luo n’ont pas besoin de Hobbes. Les Perses n’ont pas besoin de Platon. Les Mayas n’ont pas besoin de Marx. Ces civilisations ont leur propre logique, leurs propres contradictions, leur propre dialectique révolutionnaire — et n’ont pas besoin de l’Ouest pour garantir leur validité.

 

C’est ce qui rend l’initiative dangereuse. Non parce qu’elle menace les armées occidentales, mais parce qu’elle ébranle sa mythologie. Cette mythologie qui veut que développement rime forcément avec occidentalisation. Que le pouvoir doive suivre la blancheur. Que la modernité ne puisse émerger que d’un centre européen. La GCI propose une autre trajectoire : un monde où les traditions évoluent, où les cultures se modernisent sans être mutilées, où le dialogue n’est pas conversion mais communion. C’est cela qui effraie l’empire. Ce n’est pas l’économie chinoise. Ce n’est pas Huawei. Ce n’est pas TikTok. C’est la possibilité que le Sud s’élève… sans honte.

 

Et cette honte est le spectre qui hante l’Occident. Après des siècles de conquête, il n’imagine pas de relations globales qui ne seraient pas fondées sur la supériorité. Alors, lorsqu’un ingénieur kényan parle le mandarin couramment, qu’un officiel slovaque dénonce les biais médiatiques européens, qu’un diplomate égyptien s’enthousiasme pour les innovations agro-technologiques chinoises, les analystes occidentaux y voient de « l’infiltration ». Parce qu’ils sont incapables de voir la réciprocité. Ils n’imaginent pas un futur qui ne serait pas écrit en anglais. Alors ils s’accrochent à leurs récits qui s’effritent : théâtre des droits de l’homme, cosplay de démocratie libérale, exportation délirante de valeurs qu’eux-mêmes n’appliquent même plus chez eux.

 

Mais le masque tombe. Le Nord global est aujourd’hui l’arène de ses propres contradictions : implosions racistes, révoltes contre l’austérité, infrastructures en délabrement, régimes de surveillance techno-fascistes. Et tandis qu’il s’enferme dans ses tourments, le reste du monde discute — non plus sur lui, mais autour de lui. On parle de souveraineté alimentaire, de résilience culturelle, d’indépendance technologique. On parle de corridors de commerce afro-asiatiques, de festivals de cinéma multilingues, de trains à grande vitesse qui respectent les éléphants et de zones économiques qui respectent les travailleurs. L’Occident entend cela et répond : « C’est de la propagande. » Mais cela ne fait qu’attester à quel point il est tombé bas — incapable d’envisager un monde où l’on préfère la paix à la puissance.

 

Ce qui s’est joué cette semaine à Pékin n’était pas un coup médiatique. C’était une déclaration d’intention. L’affirmation que le monde n’appartient plus aux conservateurs coloniaux. Que la civilisation n’est pas un musée, mais un processus vivant, respirant, évolutif — et que le Sud global en a fini d’être rayé de sa propre histoire. Lorsque David Ferguson, éditeur occidental chevronné, a affirmé que ce sommet marque un passage du conflit au dialogue, il ne tenait pas un simple discours diplomatique. Il reconnaissait que les plaques tectoniques de l’histoire sont en mouvement. Que le fantasme unipolaire s’efface. Que les colonisés ne frappent plus à la porte : ils construisent leur propre maison.

 

Et quand l’Occident tente de présenter tout cela comme une menace, il ne fait que révéler sa fragilité. Sous tous les éditos et tribunes se niche une vérité simple : le monde en a assez de demander la compréhension. Il exige désormais le respect. Pas par la guerre, mais par la vision. Par la collaboration. Par la civilisation — non comme projet racial, mais comme héritage partagé de toute l’humanité. Ce n’est pas du soft power. C’est une renaissance souveraine. Et rien ne l’arrêtera.

 

L’avenir appartient au pluriversel

Il fut un temps, pas si lointain, où l’on affirmait au monde qu’il ne pouvait y avoir qu’un seul avenir. Un seul système, une seule langue du « développement », une seule feuille de route vers la « modernité », toutes tracées dans les empreintes de bottes de l’Occident. Cette ère est révolue. Le Dialogue mondial des civilisations ne s’est pas contenté de le suggérer, il l’a proclamé. Et ce qu’il a révélé n’est pas une « nouvelle guerre froide », ni une course pour remplacer un empire par un autre. C’est quelque chose de bien plus dangereux pour l’ordre capitaliste mondial : l’émergence du pluriversel — un monde où coexistent de nombreux mondes, non pas en dessous ou en arrière-plan de l’Occident, mais à ses côtés, au-delà de lui, et de plus en plus… sans lui.

 

Être pluriversel, ce n’est pas être relativiste. Ce n’est pas dire « tout est culture » ou « la vérité est juste une opinion ». Non. C’est affirmer que des vérités multiples, des histoires multiples et des trajectoires politiques diverses peuvent se développer en solidarité, sans être uniformisées par l’idéologie impériale. Ce n’est pas une errance postmoderne — c’est un ordre décolonial. C’est la reconnaissance que les peuples d’Iran et de Bolivie, du Zimbabwe et du Vietnam, de Palestine et d’Indonésie, ont tous le droit d’imaginer leur avenir hors de l’ombre du Pentagone, du FMI et du piège mental de la Silicon Valley. Et ce droit n’est pas abstrait — il se construit dès maintenant : dans des politiques, des plateformes, des trains, des traités, et dans la conscience en plein essor des classes travailleuses et colonisées.

 

Voilà ce que les élites occidentales ne peuvent tolérer. Parce que le pluriversel nie leur centralité. Dans un monde unipolaire, le colonisateur est l’auteur. Dans un monde multipolaire, le colonisateur n’est qu’une voix parmi d’autres. Mais dans un monde pluriversel ? Le colonisateur doit écouter… ou être laissé derrière. C’est la terreur silencieuse qui se cache derrière chaque manchette paniquée sur « l’influence chinoise », l’expansion des BRICS, ou l’Initiative la Ceinture et la Route. La peur que les opprimés ne demandent plus la permission. Qu’ils coordonnent, s’alignent et avancent — ensemble. Non dans l’uniformité, mais dans l’unité. Non sous un nouveau hégémon, mais sous une exigence commune : la dignité.

 

Les civilisations plurielles représentées à Pékin cette semaine n’étaient pas des abstractions romantiques. Elles étaient des réalités concrètes : des agriculteurs utilisant l’irrigation guidée par l’IA, des ingénieurs préservant la faune tout en construisant des lignes à grande vitesse, des étudiants apprenant côte à côte le swahili et le mandarin. Ce n’est pas une utopie — c’est l’ossature naissante d’un monde en train de se délier. Un monde qui n’est plus coincé dans le faux choix entre McDonald’s et McKinsey, entre Wall Street et les seigneurs de guerre. C’est un monde qui ne choisit ni l’un ni l’autre. Un monde qui se fait de la place, qui parle de sa propre voix, avec son propre rythme.

 

Pour les États-Unis et leurs alliés, ce pluriversel ressemble au chaos. Mais c’est uniquement parce que leur ordre reposait sur la répression. Une seule civilisation prétendant à l’universalité a toujours été un mensonge. Il a fallu des siècles de pillage, d’esclavage et de génocide pour faire paraître ce mensonge « naturel ».

Aujourd’hui, l’envoûtement se brise. L’Occident crie au « règne de la loi » (rules-based order), mais plus personne ne tressaille. Parce que les nouvelles règles sont en train d’être écrites — non par des think tanks, mais par celles et ceux qui n’étaient jusque-là que des notes de bas de page. Et ce qu’ils écrivent n’est pas un manifeste : c’est une carte du monde. Une carte avec plusieurs centres. Une carte où la liberté porte de nombreux noms.

 

Du Sahel à la mer de Chine méridionale, des Andes à la Corne de l’Afrique, le plurivers émerge comme une nécessité révolutionnaire. Non parce qu’il serait plus moral, mais parce qu’il est plus fidèle à la réalité. Parce que le monde n’a jamais été une chose unique. Et maintenant, enfin, il n’a plus besoin de prétendre. Le Dialogue mondial des civilisations nous a montré que l’avenir ne sera pas dicté. Il sera négocié, cultivé et hérité — non pas des empires, mais les uns des autres.

 

Alors, que les colonisateurs le redoutent. Qu’ils le diffament comme « propagande » ou « soft power autoritaire ». Leurs cris ne sont que les échos d’un âge mourant. Car le pluriversel n’est pas à venir — il est déjà là. Dans les mains des bâtisseurs, des penseurs, des cultivateurs, des traducteurs, des étudiants, des révolutionnaires. Il n’attend pas la chute de l’ancien monde. Il est déjà en train de bâtir le suivant.

 

Conclusion : la clarté, pas le confort

L’ère où l’on flattait l’empire est terminée. Le monde ne doit plus à l’Occident ni la gratitude pour sa violence, ni la révérence pour ses mensonges. Ce qui s’est joué cette semaine au Dialogue mondial des civilisations n’était pas un appel à la compréhension — c’était une proclamation d’autonomie. Et pour celles et ceux d’entre nous qui vivent dans le ventre de la bête, cela doit être entendu comme un appel à la rupture. L’avenir n’est plus quelque chose que l’empire peut administrer. C’est quelque chose que les opprimés produisent déjà — en acier et en syllabes, en semences et en logiciels, en langue et en lumière. Et il ne demandera pas la permission.

 

Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas d’un simple relooking géopolitique. Il ne s’agit pas d’un empire oriental plus doux remplaçant un empire occidental en décomposition. Les révolutions en cours dans le Sud global — qu’elles soient diplomatiques, de développement ou culturelles — ne se réduisent pas à « l’ascension de la Chine ». Elles font partie d’une réorientation plus large et plus profonde de l’histoire humaine, attendue depuis longtemps, violemment réprimée, et désormais irréversiblement engagée. Et leur logique n’est pas impérialiste — elle est multipolaire, décoloniale et d’orientation prolétarienne. C’est l’Autre Côté. Celui qu’on n’était jamais censés voir — encore moins rejoindre.

 

Aux travailleurs de l’Ouest, aux sujets colonisés, aux intellectuels dissidents : ce moment exige de choisir son camp. Pas des illusions. La machine de propagande impériale vous dira que toute voie ferrée construite hors de l’orbite de Washington est un piège. Que tout dialogue non organisé par l’OTAN est du théâtre. Que toute civilisation qui ne copie pas l’Europe est une menace. Mais voici la vérité : le véritable piège, c’est de rester fidèle à un ordre mourant qui n’a jamais eu d’avenir pour vous. Le vrai danger, c’est de confondre le confort avec la clarté, l’obéissance avec la sécurité et la neutralité avec la paix.

 

Car la clarté ne console pas — elle confronte. Elle nous oblige à nous situer dans la bataille entre celles et ceux qui construisent pour la vie et ceux qui bombardent pour le profit. Elle nous force à nommer qui profite de la division et qui en saigne. Et elle nous donne la langue pour parler — non en défense de l’empire, mais en accord avec la révolution. Les ministres, étudiants, travailleurs et diplomates réunis à Pékin cette semaine n’ont pas seulement parlé pour eux-mêmes. Ils ont parlé pour nous. Pour toutes celles et ceux qui croient qu’un autre monde n’est pas seulement possible — il est déjà en train de prendre forme.

 

Alors que le monde nous entende, dans la voix de l’Autre Côté : les civilisations ne s’affrontent pas — ce sont les empires qui s’affrontent. Et nous, les nombreux, ne sommes plus intéressés par l’affrontement. Nous voulons vivre, apprendre, construire ce que l’ancien monde a tenté d’enterrer. Nous ne demandons plus à être inclus. Nous nous incluons nous-mêmes, à nos propres conditions. Ce n’est pas du soft power. C’est du pouvoir. Et il est désormais à nous.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en anglais

 

Prince Kapone est un écrivain révolutionnaire, ancien prisonnier politique et fondateur de Weaponized Information, un projet médiatique radical visant à dénoncer l'empire et à s'organiser pour le socialisme. S'appuyant sur le marxisme, la lutte anticoloniale et son expérience personnelle au sein du système carcéral américain, Kapone a développé la théorie du technofascisme pour expliquer la fusion du capitalisme monopoliste, des géants du numérique et du pouvoir d'État dans la crise actuelle de l'impérialisme.

 

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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