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Démocratie occidentale et néocolonialisme en Afrique

par Bernard Tornare 16 Août 2025, 17:00

Démocratie occidentale et néocolonialisme en Afrique

Titre original : La “démocratie” occidentale, le néocolonialisme et la crise de l’électoralisme bourgeois en Afrique

 

Par Toward the African Revolution

Déclaration initialement publiée par la Coalition pour l’élimination de l’impérialisme en Afrique.

« La démocratie, c’est le peuple, avec toute sa force et son potentiel. Les urnes et un appareil électoral ne signifient pas en soi l’existence de la démocratie. Ceux qui organisent des élections de temps à autre, et ne se préoccupent du peuple qu’à l’approche d’un scrutin, n’ont pas un système vraiment démocratique. Mais là où les gens peuvent dire ce qu’ils pensent chaque jour, là se trouve la véritable démocratie – car il faut gagner la confiance du peuple jour après jour. On ne peut concevoir la démocratie sans que tout le pouvoir repose entre les mains du peuple – pouvoir économique, militaire, politique, social et culturel. »

                                                                                   Thomas Sankara

 

L’illusion de la démocratie bourgeoise

La « démocratie » est souvent interprétée de manière trop étroite, principalement à travers le prisme de la démocratie bourgeoise. Dans ce modèle, la participation citoyenne se limite à des rituels électoraux occasionnels où divers partis rivalisent pour des sièges à l’Assemblée nationale. Ces partis sont alignés pour participer aux élections et à la passation officielle du pouvoir, tout en maintenant la suprématie économique des élites capitalistes. À l’échelle mondiale, et surtout en Occident, cela est présenté comme la forme authentique et l’incarnation de la démocratie. Cependant, sous le capitalisme, la démocratie reste largement procédurale et non substantielle, car elle ne parvient pas à répondre aux conditions matérielles qui déterminent le véritable pouvoir politique.

 

Dans les contextes néocoloniaux, ce système fonctionne comme une façade, où les élections sont manipulées par les forces impérialistes, les médias d’entreprise et les élites compradores locales pour perpétuer l’exploitation. L’illusion d’élections « libres et équitables » dans ces conditions ne correspond pas à une véritable démocratie, puisque les structures fondamentales du pouvoir économique et politique demeurent intactes.

 

Le néocolonialisme et la crise de la « démocratie » africaine

Les racines du déficit de démocratie substantielle en Afrique se trouvent dans le colonialisme. C’est pourquoi les gouvernements dits « démocratiques » ont toujours été prêts à suivre les diktats des pays et institutions impérialistes, et à laisser leurs ressources ouvertes à l’exploitation. À la tête d’un système corrompu issu de la corruption mise en place par les colonisateurs – système qui a placé les dirigeants africains dans une position d’intermédiaires dont la principale activité était de prélever une commission sur les contrats – ces dirigeants restent facilement contrôlés par les puissances étrangères et les multinationales.

 

Le colonialisme a cédé la place à la phase néocoloniale du capitalisme, qui domine aujourd’hui le monde. Le néocolonialisme trouve ses origines au XIXe siècle, lorsque les pays européens ont accordé une indépendance nominale à d’anciennes colonies d’Amérique centrale et du Sud, tout en conservant le contrôle économique. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, il a touché une grande partie de l’Asie et de l’Afrique, les pays devenus indépendants ayant hérité aussi bien des structures politiques qu’économiques mises en place par les forces coloniales et capitalistes. Kwame Nkrumah a mis en garde contre cela dans son ouvrage classique, « Le néocolonialisme, stade ultime de l’impérialisme », le qualifiant de phase finale et la plus dangereuse de l’impérialisme. Si la majorité de l’Afrique pratique diverses versions de processus électoraux, presque nulle part les présidents, premiers ministres ou autres responsables élus n’ont véritablement le contrôle des ressources de leur nation.

 

L’échec de la démocratie bourgeoise en Afrique

La période actuelle de régime civil peut être considérée comme la seconde vague de « démocratie » sur le continent. La première vague (dans les années 60) avait été interrompue par des coups d’État militaires. S’en sont suivies des luttes pour la démocratie qui, dans de nombreux pays africains, ont abouti à un retour du multipartisme, mais sans que les problèmes de la première vague ne soient résolus.

 

Sous les politiciens élus lors de cette deuxième vague, le continent a vu s’imposer des politiques économiques pilotées par l’Occident, qui accentuent la pauvreté et maintiennent les pays dans le sous-développement. Dans une démocratie bourgeoise, le peuple n’est pas censé avoir son mot à dire sur les politiques qui façonnent sa vie, car ces politiques ne sont pas conçues pour le servir. Ainsi, les dirigeants de tous les partis adoptent la même idéologie économique, imposée par les institutions impérialistes occidentales.

 

Avec l’aggravation de la pauvreté, la population est de plus en plus marginalisée, tandis que les riches participent à un jeu de chaises musicales, les mêmes notables (et leurs enfants) se disputant les élections année après année. Ainsi, les pauvres se retrouvent face à un certain choix : vendre leur voix au plus offrant, incapables de faire la différence entre les candidats, ou bien, commencer à s’organiser entre eux à la recherche d’une démocratie qui réponde vraiment à leurs besoins.

 

L’indépendance économique comme fondement de la démocratie

Les limites de la « démocratie » bourgeoise sont évidentes dans son incapacité à offrir une véritable autodétermination aux masses. Les Africains ont historiquement pratiqué une démocratie fondée sur un sens social collectif, qui ne reposait pas sur l’individualisme ou des intérêts conflictuels, mais sur la nature sociale de l’être humain. Or, le type de démocratie imposé en Afrique n’est pas, en réalité, le gouvernement du peuple, mais celui de certains individus qui représentent la bourgeoisie internationale. Le capitalisme y règne, et par l’inégalité de richesses qui en résulte, les élites politiques africaines mettent en place un système patrimonial, où les riches conservent et recyclent le pouvoir, tout en prétendant pratiquer la « démocratie ».

 

Ainsi, un ingrédient essentiel de la démocratie est l’indépendance économique. De manière fondamentale, Claude Ake explique que l’absence d’indépendance économique vis-à-vis des puissances coloniales affecte la pratique démocratique en Afrique. Il y a eu une transition du colonialisme direct au néocolonialisme : l’État colonial autoritaire et exploiteur, qui avait servi sous le colonialisme direct, est resté la forme de domination dans les États néocoloniaux. Les élites qui servaient les colonisateurs se sont emparées et ont privatisé le pouvoir d’État, de sorte que la richesse est concentrée, puis utilisée pour perpétuer leur domination. Ces dirigeants n’ont aucune vision pour le développement : ils se concentrent sur le maintien du pouvoir et sur l’accumulation primitive de richesses. Leur richesse continue de dépendre de leur rôle dans l’extraction de ressources au profit de l’Occident. L’énorme richesse ainsi accumulée explique la nature violente de la politique dans la plupart des pays africains, qui dégénère souvent en guerres civiles et conflits ethniques.

 

La lutte pour une véritable indépendance

Tout au long de notre lutte, certains dirigeants ont rejeté la soumission néocoloniale et ont décidé de faire le choix audacieux et révolutionnaire d’affronter les anciennes puissances coloniales. C’est la voie qu’a choisie le président Nkrumah. Le Ghana a prospéré jusqu’à ce que les forces impérialistes, s’appuyant sur des agents intérieurs et la CIA, renversent Nkrumah pour imposer le néocolonialisme au Ghana. Ce fut aussi le choix de Sékou Touré en 1958 lors de l’indépendance de la Guinée-Conakry. Les Français ont tout fait pour détruire la Guinée. Ce n’est qu’après la mort de Touré que l’impérialisme a pu déstabiliser le PDG et mettre en place un gouvernement néocolonial.

 

Au tournant du siècle, l’ancien président du Zimbabwe, Robert Mugabe, a pris cette option révolutionnaire audacieuse, organisant le programme d’expropriation accélérée des terres, redistribuant des fermes à plus de 300 000 familles à travers le Zimbabwe. Cet acte d’émancipation populaire a été confronté à une offensive virulente des puissances impérialistes qui, pendant plus de 15 ans, ont gelé les avoirs du Zimbabwe à l’étranger, refusé au pays tout crédit et sanctionné, sur le plan mondial, les banques et entreprises ayant des liens avec le parti au pouvoir et la direction zimbabwéenne. Ces sanctions illégales et immorales ont coûté des milliards de dollars de revenus perdus au Zimbabwe et ont causé d’innombrables souffrances à sa population.

 

Par les sanctions et les changements de régime, ou par des méthodes plus subtiles comme les campagnes de désinformation dans les médias, l’objectif des impérialistes est de démobiliser les mouvements populaires. L’histoire de notre continent est riche en exemples montrant que la « décolonisation » contrôlée nécessitait d’exclure les masses de la vie politique.

 

La neutralisation des aspirations populaires au changement social était indispensable pour stabiliser le néocolonialisme après que les pays africains eurent obtenu leur indépendance nominale. Pour pratiquement tous les régimes en place sur le continent, leurs objectifs politiques fondamentaux étaient de priver le prolétariat urbain et rural de toute capacité d’organisation et d’expression politiques, de toute possibilité de se représenter lui-même. Les anciennes structures militantes de masse devaient être démantelées, démobilisées et façonnées pour devenir patriotes d’un projet de construction nationale qui, au final, ne menaçait jamais l’hégémonie coloniale.

 

Les valeurs antidémocratiques de l’Occident

La dynamique des interventions politiques des puissances occidentales révèle un schéma troublant : l’Occident ne s’oppose pas fondamentalement aux coups d’État, mais assassine des dirigeants populaires, orchestre des putschs et soutient des dictatures militaires lorsque cela sert ses intérêts. Par exemple, l’Occident a joué un rôle clé dans l’organisation du coup d’État qui mena à l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961 et au renversement de Kwame Nkrumah en 1966, car ces leaders œuvraient pour les masses africaines et non pour la bourgeoisie occidentale. De plus, les États-Unis et leurs alliés ont soutenu sans réserve le régime militaire de Mobutu Sese Seko en République démocratique du Congo pendant plus de trente ans, privilégiant les gains stratégiques et économiques au détriment des préoccupations démocratiques. De même, la France a soutenu la dictature militaire de Gnassingbé Eyadema au Togo durant 38 ans. L’attachement de l’Occident aux valeurs « démocratiques » est souvent conditionné à l’alignement avec ses intérêts géopolitiques et économiques propres. La « démocratie », dans cette perspective, n’est respectée que lorsqu’elle se conforme aux attentes et préférences occidentales.

 

Les impérialistes envoient un message clair : toute tentative de reprendre les ressources et de les restituer au peuple sera violemment réprimée. En réponse, certains dirigeants africains affirment qu’ils adoptent une démarche pragmatique ; ils soutiennent devoir coopérer avec les injonctions impérialistes des États-Unis et de l’Union européenne, et maintenir des relations de dépendance avec le FMI et la Banque mondiale. Ils acceptent des concessions au capital en échange d’investissements étrangers. D’autres dirigeants africains sont plus ouverts dans leur poursuite d’intérêts personnels et ont amassé une richesse ostentatoire en Afrique, dans les pays impérialistes et dans des paradis fiscaux secrets. Cette richesse personnelle résulte souvent de la vente des ressources publiques à des intérêts étrangers à des fins d’enrichissement personnel. C’est une richesse volée au peuple. Tant que ces voleurs néocoloniaux continueront à générer du profit pour l’impérialisme, ils seront protégés et leurs maîtres impérialistes les aideront à garder le pouvoir. Rompre avec la domination néocoloniale exige un mouvement panafricain de masse, politiquement conscient de la nature oppressive du capitalisme et de l’impérialisme, et convaincu des bénéfices du socialisme scientifique comme véritable alternative.

 

Une voie à suivre

En Afrique de l’Ouest, la récente vague de coups d’État militaires, notamment au Mali, au Burkina Faso et au Niger, traduit le rejet populaire de cette « démocratie » factice. Ces coups d’État sont l’expression d’un mécontentement massif envers des régimes néocoloniaux incapables d’assurer la souveraineté, la justice économique ou une véritable participation démocratique. Même si toutes les interventions militaires n’ont pas été fondamentalement révolutionnaires (c’est le cas de la Guinée-Conakry et du Gabon), l’AES s’est alignée sur les mouvements anti-impérialistes et panafricains, contestant l’hégémonie occidentale et plaidant pour une rupture avec l’exploitation capitaliste. Contrairement à la fausse démocratie imposée par des élections truquées et les diktats du FMI, ces coups révolutionnaires incarnent une demande organique pour une démocratie plus authentique, qui donne la priorité à la libération nationale plutôt qu’aux mascarades électorales approuvées par l’impérialisme.

 

La crise de la « démocratie » en Afrique met en lumière une vérité fondamentale : les élections sous le capitalisme ne garantissent pas la démocratie, surtout lorsque le système lui-même est conçu pour maintenir la subjugation néocoloniale. La voie vers une véritable démocratie populaire exige non seulement la chute des régimes compradores, mais aussi le démantèlement des structures capitalistes et impérialistes qui les soutiennent. Ce n’est qu’à ces conditions qu’une démocratie véritable, participative et ancrée dans la libération économique et politique pourra émerger comme l’expression authentique des aspirations du peuple.

 

En tant que travailleurs et opprimés d’Afrique, nous puisons notre force dans le leadership révolutionnaire de l’AES, qui incarne l’espoir d’une liberté réelle et d’une démocratie authentique tant attendue. Le peuple africain et les forces de gauche du continent portent une responsabilité révolutionnaire : défendre et promouvoir les intérêts de l’AES et de l’Afrique dans son ensemble. Cela commence par la création de bibliothèques populaires, l’organisation de cercles d’étude et la poursuite de la construction d’organisations politiques et de mouvements sociaux à la base.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en anglais

 

La Coalition pour l’élimination de l’impérialisme en Afrique est un mouvement socialiste et anti-impérialiste engagé en faveur de la lutte des peuples africains pour la libération et l’autodétermination.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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