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La corporation du Sahel : souveraineté, intégration et un modèle pour l’Amérique du Sud

par Bernard Tornare 17 Août 2025, 15:25

La corporation du Sahel : souveraineté, intégration et un modèle pour l’Amérique du Sud

Par Alejandro Marcó del Pont

 

Le Sahel, miroir inconfortable pour l’Amérique latine (El Tábano Economista)

 

Au cours des dernières années, la région du Sahel a été le théâtre de l’une des transformations géopolitiques les plus audacieuses du XXIᵉ siècle. Sous la direction des juntes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger, ce qui avait commencé comme une alliance défensive — l’Alliance des États du Sahel (AES) — a évolué vers un projet global de souveraineté économique, d’indépendance financière et de reconfiguration stratégique. La création de la Corporation du Sahel, en tant que bras exécutif de cette vision, marque non seulement un tournant pour ces trois pays, mais propose également un modèle inspirant pour des régions comme l’Amérique du Sud, piégées par la dépendance au dollar et l’exploitation asymétrique de leurs ressources naturelles.

 

Nous examinerons ici les trois piliers fondamentaux qui soutiennent la révolution sahélienne :

Un développement économique à identité régionale, privilégiant l’autosuffisance et l’intégration.

La souveraineté financière, avec la rupture du franc CFA et la création d’une monnaie propre adossée à des ressources stratégiques.

Le réalignement géopolitique, où de nouveaux partenaires comme la Russie, la Chine ou l’Iran remplacent les anciennes puissances coloniales.

 

La décision de quitter la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en janvier 2024 — avec son effet irréversible en 2025 — symbolise le rejet d’un ordre néocolonial. Loin d’être de simples gouvernements provisoires, les juntes militaires ont su canaliser le mécontentement populaire vers une agenda souverainiste combinant panafricanisme et pragmatisme économique. De l’expulsion des troupes françaises à la nationalisation des mines, chaque mesure a consolidé leur légitimité interne et accru leur poids international.

 

1. Développement économique et identité : de l’extractivisme à l’intégration

Pendant des décennies, le Sahel fut un butin pour les multinationales étrangères : or, uranium, pétrole furent extraits avec des bénéfices dérisoires pour les populations locales. La Corporation du Sahel inverse aujourd’hui cette logique par une politique de nationalisme des ressources, où l’État reprend le contrôle stratégique des secteurs clés.

 

Le cas de Barrick Gold Corporation (deuxième producteur d’or mondial, société canadienne présente au Mali) est emblématique. En 2025, après un litige juridique, l’État malien a pris le contrôle de la mine Loulo-Gounkoto — l’une des plus riches d’Afrique — grâce au nouveau code minier de 2023, qui autorise l’État à détenir jusqu’à 35% d’un projet, contre 20% auparavant.

 

Malgré les pressions, avec saisies de cargaisons et blocage des exportations d’or, la multinationale n’a pas quitté le pays : la hausse de 70% du prix de l’or rendait son retrait insoutenable. Cette expérience illustre qu’un État qui défend ses intérêts force les multinationales à négocier — une leçon cruciale pour l’Amérique du Sud, où des géants comme Chevron ou Glencore bénéficient de marges abusives.

 

L’agriculture, secteur qui emploie 80% de la population, constitue un autre pilier. Le Mali projette d’accroître sa production céréalière en 2025, tandis que le Burkina Faso investit 170 millions de dollars dans les intrants agricoles pour atteindre l’autosuffisance. La création de l’Alliance des Producteurs de Semences du Sahel (APSA-Sahel) réduit la dépendance aux variétés étrangères — un modèle réplicable en Amérique du Sud, notamment en Argentine ou au Brésil, où l’agrobusiness est dominé par les OGM brevetés.

 

En matière d’infrastructures, les projets solaires et ferroviaires — comme la liaison Bamako-Ouagadougou-Niamey — visent à surmonter l’isolement hérité du colonialisme. Le Burkina explore même la construction d’une centrale nucléaire avec l’appui russe, un bond technologique impensable sous tutelle française.

 

2. Souveraineté financière : la mort du franc CFA et la naissance d’une monnaie propre

Un pilier essentiel du projet souverainiste de l’AES est la sortie du franc CFA, perçu comme un instrument de subordination économique. La parité fixe avec l’euro, l’obligation de centraliser 50% des réserves de change au Trésor français, ainsi que l’absence de politique monétaire indépendante, constituent les principaux points de discorde. Ce système a freiné le développement industriel et institutionnalisé un néocolonialisme structurel.

 

Un modèle théorique pour une nouvelle monnaie propose un système à deux niveaux : une monnaie nationale par pays et une monnaie régionale, adossée à un panier de ressources stratégiques. Ce projet, appelé « Monnaie-Ressource », rappelle le panier monétaire des BRICS, avec un support tangible :

l’or (le Mali est le 3ᵉ producteur africain),

l’uranium (le Niger détient 5% des réserves mondiales),

le pétrole et le gaz (ressources en développement au Burkina Faso).

 

Un tel modèle remet en cause l’hégémonie du dollar et de l’euro et montre qu’une monnaie commune peut se passer des diktats extérieurs. Pour financer cette politique, l’AES prévoit la création d’une Banque Confédérale pour l’Investissement et le Développement (BCID-AES), sans conditionnalités à la manière du FMI. Pour l’Amérique du Sud, où l’on débat timidement de l’usage du yuan ou de monnaies numériques, le Sahel prouve que la clef réside dans l’adossement monétaire à des ressources réelles (lithium, cuivre, soja).

 

3. Réalignement géopolitique : le nouvel axe sahélien

L’expulsion de la France en 2023 a ouvert la porte à des partenariats inédits :

Russie (coopération sécuritaire avec l’Africa Corps),

Chine (infrastructures sans conditions draconiennes),

Iran et Turquie (technologies de drones et soft power islamique).

 

Ces acteurs offrent des relations non coloniales, contrastant avec la dette asphyxiante du FMI, de la Banque mondiale ou avec les traités commerciaux asymétriques de l’UE. Le message adressé à l’Amérique du Sud est limpide : la multipolarité existe et elle peut être négociée depuis une position de force.

 

Le Sahel démontre que la souveraineté n’est pas un slogan mais un enchaînement de décisions audacieuses :

 

Reprendre le contrôle des ressources naturelles (à l’image de la Bolivie avec le lithium),

Créer des instruments financiers indépendants (monnaie adossée aux matières premières),

Diversifier ses alliances (vers les BRICS, l’ASEAN ou le monde arabe).

 

Si l’AES parvient à consolider sa monnaie et à s’élargir au Tchad ou à la Guinée, son influence pourrait redessiner la carte africaine. Pour une Amérique du Sud piégée par l’extractivisme et l’inflation, le Sahel constitue un miroir inconfortable, mais porteur d’espoir : un autre monde est possible, et il est déjà en train de naître dans le désert.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

La corporation du Sahel : souveraineté, intégration et un modèle pour l’Amérique du Sud

Alejandro Marcó del Pont est un économiste argentin et directeur exécutif du blog El Tábano Economista. Il détient le titre de Licenciado (équivalent à master) et est diplômé de l’Université Nationale de La Plata (UNLP), en Argentine. Ses analyses concernent autant la situation latino-américaine que les dynamiques mondiales, en les liant aux processus historiques, impérialistes et aux alternatives de développement

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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