Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Une nation « prédestinée » et « indispensable »

par Bernard Tornare 24 Juin 2025, 15:16

Une nation « prédestinée » et « indispensable »

Faire et défaire par mandat divin

 

Par Fernando M. García Bielsa

Une fois de plus, mensonges et tromperies, assortis de cette prétention arrogante de supériorité, ont été utilisés, cette fois pour justifier la grave violation de la souveraineté de l’Iran et le bombardement yankee de ses installations d’énergie nucléaire.

 

L’ancien lieutenant-colonel retraité de l’Armée de l’air américaine (USAF), William J. Astore, a publié il y a quelques années un article intitulé : « L’exceptionnalisme américain est en train de tuer la planète Terre », dans lequel il évoque les dommages considérables et les effets dérivés des guerres sans fin menées par son pays.

 

L’exceptionnalisme américain est l’idée que les États-Unis sont un pays unique, doté d’un destin spécial, supérieur et différent des autres nations, et prédestiné à « américaniser » et dominer le monde. Bien qu’il s’agisse d’une conception prétentieuse et absurde, elle mérite une sérieuse considération, compte tenu du poids des États-Unis dans la géopolitique mondiale et de leur statut de pays impérialiste et agressif.

 

Les défenseurs de cette supposée exceptionnalité soutiennent que les valeurs, le système politique et le développement historique des États-Unis sont uniques dans l’histoire de l’humanité, souvent avec l’implication que le pays est destiné et a le droit de jouer un rôle distinct, prééminent, autarcique, qu’il a une mission unique pour transformer le monde et un rôle supposément positif sur la scène internationale.

 

Le concept des États-Unis comme pays et société exceptionnels a une longue histoire. On le retrouve aux origines mêmes de la création du pays… Il a pris forme dans les idées défendues par les Pères fondateurs de la nation lors de la lutte pour l’indépendance, voire dans les croyances nourries par les premiers pèlerins…

 

Ces nouveaux arrivants qui ont posé le pied il y a 400 ans sur le territoire actuel des États-Unis arrivaient dans une sorte de terre promise, après avoir émigré d’une Europe marquée par les conflits religieux et les difficultés économiques. Ils découvraient un nouveau monde avec des terres abondantes et des frontières ouvertes : ils comprenaient que Dieu les avait guidés jusque-là pour l’accomplissement ultérieur d’une mission spéciale et pieuse. (1)

 

Thomas Jefferson, homme clé de l’indépendance et troisième président de la nation (1801-09), imaginait que les États-Unis deviendraient le grand « Empire de la Liberté » universel, modèle de démocratie et de républicanisme. Il identifiait sa nation comme un phare pour le monde.

 

La conquête territoriale, d’une part, et la construction de la nation, avec l’émergence d’une certaine identité nationale, sont deux processus qui se sont produits sur la même période. Bien qu’il soit difficile de définir une identité singulière pour l’ensemble de la société américaine, celle-ci ne peut être dissociée de la conquête des territoires, de l’extermination des populations indigènes et de la profonde marque laissée par la période esclavagiste, car ces événements ont été fondateurs d’une étape précoce du devenir de la nation.

 

Au cours des deux derniers siècles, des Américains éminents ont décrit les États-Unis comme un « empire de la liberté », une « cité resplendissante sur la colline », la « dernière et meilleure espérance de la Terre », le « leader du monde libre » et la « nation indispensable ». (2)

 

Sur cette base, certains penseurs et hommes politiques ont développé l’idée que, comme peuple, ils répondent à un « Destin manifeste » qui leur aurait été assigné par la Providence. Une thèse très commode qui, très tôt, est devenue un instrument de la politique étrangère américaine.

 

Tout au long de l’histoire, l’idée d’exceptionnalisme, d’être une nation supérieure, bénie et « investie de la mission de protéger » a toujours été liée à l’expansion de l’influence et à la projection de la puissance américaine. Dans sa phase impérialiste, le destin manifeste s’est naturellement renforcé en se tournant vers le reste du monde. Concrètement, la politique étrangère américaine est comme une continuation du processus de conquête qui a constitué le pays. À la fin de la guerre contre l’Espagne, Theodore Roosevelt prononça ces mots : « l’américanisation du monde est notre destin ».

 

L’idée que les États-Unis sont destinés à diffuser leurs dons uniques de démocratie et de capitalisme à d’autres pays a été et demeure dangereuse pour le reste du monde, mais aussi pour les Américains eux-mêmes.

 

Certes, le pays a occupé une position privilégiée dans le concert des nations, grâce à sa puissance hégémonique, à l’empire du dollar et à un ordre institutionnel mondial établi à sa convenance. Mais les États-Unis ne sont pas aussi exceptionnels qu’ils aiment le croire ; leur aveuglement face à leur propre histoire a engendré un nationalisme complaisant et une politique étrangère désastreuse qui, à long terme, les a aliénés d’une grande partie de la communauté internationale.

 

La croyance paroissiale et étroite selon laquelle la démocratie et les institutions américaines sont « invincibles » s’est particulièrement renforcée après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique.

 

En 1998, la secrétaire d’État Madeleine Albright n’a pas seulement qualifié les États-Unis de « nation indispensable », elle en a également loué sans détour l’essence. Lors d’une apparition à la télévision nationale, elle a déclaré : « Si nous devons utiliser la force, c’est parce que nous sommes les États-Unis. Nous sommes la nation indispensable. Nous restons fermes. Nous voyons au-delà de l’avenir. »

 

Albright s’est contentée de réitérer ce qui, à Washington, passe encore pour une vérité évidente : les États-Unis doivent diriger. Il n’existe aucune alternative concevable. Le leadership implique des responsabilités et, par extension, confère des prérogatives. En termes crus, les Américains font et imposent les règles. (3)

 

Le terme s’enracine dans les idéaux défendus par de nombreux Américains au fil de l’histoire, ainsi que dans la prétendue singularité culturelle et politique des États-Unis et leur capacité dynamique à créer de la richesse, l’égalité supposée des chances et même la prétention fallacieuse qu’y règnent la tolérance et l’égalité des droits.

 

Il s’est forgé une sorte de conviction de leur supériorité en tant que peuple (dont une grande partie est enivrée par le nationalisme, la rhétorique manipulatrice et les mythes), qui aurait l’obligation de diffuser les valeurs américaines, d’imposer son modèle de société au monde entier et de corriger toutes les injustices. Sur cette base, le mythe sert au gouvernement yankee de justification et d’instrument pour mener sa politique étrangère militariste. À cela s’ajoute la défense de la notion de responsabilité comme justification supplémentaire à l’ingérence dans d’autres nations.

 

Une conception dégradée comme prétexte impérial

Dans son livre de 2009, The New American Exceptionalism, Donald E. Pease tourne en dérision le prétendu exceptionnalisme américain, le qualifiant de « fantasme d’État » et de « mythe », et il souligne que les fantasmes d’État ne peuvent entièrement dissimuler les incohérences qu’ils masquent. (4)

 

De même, l’éminent historien Howard Zinn considérait l’exceptionnalisme américain comme la croyance « … que seuls les États-Unis ont le droit, que ce soit par sanction divine ou obligation morale, d’apporter la civilisation, la démocratie ou la liberté au reste du monde, y compris par la violence si nécessaire ». (5)

 

À cela s’ajoute l’utilisation, par les partisans de l’exceptionnalisme, de l’expression « une cité sur la colline », qui crée une image de liberté et de démocratie à laquelle les autres devraient aspirer. Cette image se dégrade et s’avilit lorsqu’on évoque l’immoralité de leurs actions présentes et de leurs exploits passés, tels que l’anéantissement de peuples amérindiens au XIXe siècle, la répression sanglante du mouvement ouvrier par les troupes fédérales, les abus envers les travailleurs immigrés, le racisme persistant et l’oppression des Afro-Américains, ou encore les massacres quotidiens par armes à feu.

 

L’historienne Deborah Madsen a cité Frederick Douglass (1818-1895), éminent abolitionniste noir avant, pendant et après la guerre de Sécession, et militant social jusqu’à sa mort, qui affirmait que l’idée de l’exceptionnalisme américain était absurde et étrangère à la nature même de l’esclavage, toujours existant à son époque. (6)

 

Par ailleurs, et de façon croissante, certains universitaires rejettent cette revendication exceptionaliste et soutiennent que les États-Unis ne se sont pas détachés de l’histoire européenne et, par conséquent, ont conservé des traits marqués fondés sur les différences de classe, l’exploitation sociale et l’inégalité raciale. Plusieurs ont commencé à rejeter le chauvinisme extrême que manifeste l’usage moderne de ce terme ou estiment qu’il est extrêmement dangereux d’encourager les gens à se voir comme exceptionnels.

 

Des critiques de gauche comme Marilyn Young et Howard Zinn ont soutenu que l’histoire américaine est moralement aussi défectueuse, en raison de l’esclavage, de l’érosion des droits civiques et des questions de bien-être social, qu’elle ne peut constituer un exemple de vertu. Zinn affirme que l’exceptionnalisme américain ne peut être d’origine divine car il n’a pas été bienveillant, en particulier dans son traitement des Amérindiens.

 

Pendant la Guerre froide, en pratique, toutes les structures gouvernementales chargées de la politique étrangère américaine ont succombé à une fièvre idéologique d’une monumentalité autodestructrice, brandissant avec un nouvel élan le syndrome de se croire la Nation Indispensable au-dessus de toutes les autres nations.

 

Pour ceux qui, avec le plus de ferveur, prônent la validité de l’exceptionnalisme yankee, un motif prévaut sur tous les autres : justifier l’usage effectif de la force et la ferme détermination de Washington à dissiper tout doute quant au statut de ce pays comme unique agent élu de l’histoire.

 

Ainsi, le mythe a été pleinement repris par l’ancien vice-président républicain Dick Cheney – tristement célèbre –, dans son livre de 2015 : Exceptional: Why the World Needs a Powerful America (Exceptionnel : Pourquoi le monde a besoin d’une Amérique puissante). Il y affirmait : « Les Américains sont un peuple spécial avec un destin spécial : conduire le monde vers la liberté et la démocratie. »

 

Il n’est pas surprenant, au vu de ces traditions et de cette autoglorification, que dans ce nouveau siècle, les cercles dominants américains aient montré une plus grande propension à recourir à la force pour tenter d’enrayer le déclin relatif évident de leur pouvoir hégémonique mondial. Parallèlement, leurs prétentions au leadership sont remises en question, si bien qu’ils recourent à nouveau à leur supposée exceptionnalité en tant que nation bénie, ainsi qu’à leurs prétendus devoirs moraux et à leur responsabilité de « protéger le monde libre ». Mais, et c’est important, avec une moindre préoccupation de justifier la singularité américaine que d’affirmer leur immunité face au droit international et d’agir en toute liberté.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

Notes:

[1] https://baripedia.org/wiki/From_Exceptionalism_to_American_Universalism

[2] Walt, Stephen. «The Myth of American Exceptionalism.» Revista Foreign Policy, November 10, 2011.

[3] Andrew Bacevich: Answering the Armies of the Cheated But No Questions about War Please!, / Tomgram, August 5, 2021

[4]  Donald E. Pease (2009). The New American Exceptionalism. Univ. of Minnesota Press. ISBN 978-0-8166-2782-0.

[5] «Howard Zinn – The Myth of American Exceptionalism», conferencia dictada en el Massachusetts Institute of Technology (MIT) 2005

[6] Madsen, Deborah L. (1998). American Exceptionalism. University Press of Mississippi 1998. Se cita la Narrative of the life of Frederick Douglass. New York: Dover Publications, 1995

Une nation « prédestinée » et « indispensable »

Fernando M. García Bielsa est un analyste et écrivain cubain, diplômé en histoire de l’Université de La Havane et spécialiste des relations internationales, en particulier des relations entre Cuba et les États-Unis.

Aujourd’hui retraité, García Bielsa a travaillé plus de trente ans dans le domaine des relations internationales du Parti communiste de Cuba et a occupé des missions diplomatiques auprès des Nations unies ainsi qu’aux ambassades de Cuba aux États-Unis et au Chili.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
commentaires

Haut de page