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Ce n’est pas la défense nationale, c’est du business

par Bernard Tornare 26 Juin 2025, 13:18

Tout pour la patrie de l’argent

Tout pour la patrie de l’argent

Par Juan Torres López

Je ne suis pas sûr qu’à un moment de l’histoire, les armées aient vraiment été ce qu’on appelle des défenseurs de leurs patries ou de leurs peuples respectifs. En Espagne, par exemple, on peut en douter. Lorsque les troupes napoléoniennes nous ont envahis, l’armée espagnole s’est divisée et seule une partie d’entre elle a défendu notre intégrité territoriale. D’autres guerres auxquelles elle a participé étaient coloniales, et il ne semble pas qu’on puisse vraiment les qualifier de patriotiques. Ce que l’on a appelé la Victoire de 1939, dont certains militaires sont encore nostalgiques, fut remportée contre leurs propres compatriotes, voire contre des frères d’armes. Il est surprenant qu’une armée qui se vante de tout faire pour la patrie puisse être fière d’avoir vaincu une partie de celle-ci.

 

Je ne veux pas dénigrer les militaires. Au contraire. Presque tous ceux que j’ai connus, directement ou indirectement, sont des professionnels de très haut niveau, très bien formés et prêts à assumer des engagements que le commun des mortels chercherait à éviter à la première occasion. C’est d’ailleurs l’estime que je leur porte en tant que corps professionnel qui me laisse perplexe face à la perpétuation d’une rhétorique aussi mensongère sur la fonction des armées dans notre société.

 

Depuis déjà de nombreuses décennies, ce qu’on appelle la Défense nationale n’est pas ce que son nom indique, mais un simple business de plus. Ou, mieux dit, l’un des business les plus lucratifs de notre époque.

 

Il n’est pas vrai que les armées d’aujourd’hui soient maintenues et financées pour défendre leurs peuples contre des menaces extérieures, ou pour garantir leur indépendance et la souveraineté de leurs nations. Elles ne protègent pas l’unité ou l’intégrité de leurs patries, mais sont précisément l’instrument qui permet qu’elles se brisent de l’intérieur, se polarisent, perdent leur autonomie et leur pouvoir de décision, pour se retrouver soumises à de grands pouvoirs économiques. Lesquels, en réalité, se comportent comme de véritables puissances qui envahissent et exploitent les nations que les armées prétendent défendre. Aucune action militaire n’aurait pu coloniser et piller l’Espagne aussi facilement et à une telle échelle qu’en permettant à des puissances économiques étrangères de s’emparer de nos industries stratégiques et principales sources de richesse. Et qu’a-t-on fait pour la défendre ? Peut-on dire que l’on fait tout pour notre patrie quand on permet que notre économie puisse être sabotée à tout moment de l’extérieur, quand on se laisse voler sous nos yeux par de grandes banques et corporations étrangères, ou quand on nous empêche d’être souverains et de prendre, en toute indépendance, les décisions qui nous concernent ? Pour qui ont travaillé les politiciens, militaires, journalistes, économistes ou grands patrons qui se sont tus pendant que tout cela se produisait et se produit encore chaque jour ? Que signifie pour eux la patrie qu’ils prétendent défendre, si cela n’a rien à voir avec les conditions de vie et le patrimoine de leurs compatriotes, de tous, et non de quelques-uns ?

 

La soi-disant défense nationale sert à enrichir sans limite une industrie de l’armement qui, pour la plupart, est elle-même contrôlée par de grands fonds d’investissement. Les dépenses militaires ne répondent pas à de réels besoins de défense nationale. C’est exactement le contraire de ce qu’on nous raconte. Pour alimenter le business de l’armement, on génère la peur et l’insécurité, on encourage le conflit armé et on dynamite la diplomatie, car la négociation et les accords sont les pires ennemis des entreprises d’armement.

 

Ce sont ces grandes corporations qui fixent leurs exigences d’investissement et font pression sur les politiques et les législateurs pour qu’ils augmentent sans cesse les dépenses militaires. Le vice-président de Boeing l’a dit clairement au Wall Street Journal en octobre 2001 : « Tout membre du Congrès qui ne vote pas les fonds dont nous avons besoin pour défendre ce pays devra chercher un nouvel emploi après le prochain novembre. » Et cela ne se passe pas qu’aux États-Unis.

 

L’industrie de l’armement commence par générer un climat de paranoïa et d’insécurité dans la population à travers les médias et la classe politique qu’elle contrôle, puis elle affirme qu’il est indispensable d’augmenter les dépenses militaires pour se défendre et être plus en sécurité face au danger qu’elle a elle-même créé. Le résultat, pourtant, est toujours l’inverse : toujours plus d’insécurité, de dépendance et de vulnérabilité.

 

Ce discours n’est pas seulement faux, il est cynique et malhonnête. Ils utilisent les dépenses publiques militaires pour s’enrichir, tout en payant des politiciens et des économistes pour dire qu’il n’y a pas d’argent et qu’il faut réduire les dépenses de retraite, de santé ou d’éducation. Le comportement de l’actuel secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, est particulièrement abject et condamnable, puisqu’il s’est distingué comme un faucon des coupes dans les dépenses publiques et de la soi-disant austérité. Il en va de même pour les dirigeants de l’Union européenne, marionnettes incapables d’affronter avec dignité et honneur la barbarie et les insultes de Trump.

 

Ce qui se passe ces derniers temps est tout simplement scandaleux. Au lieu de chercher à arrêter les conflits et de tout faire pour qu’ils n’éclatent pas, on les provoque délibérément. Cela s’est produit en Ukraine, il y a quelques jours en Iran, et cela se produit toujours. Les autorités européennes s’acharnent à nous convaincre que les troupes de Poutine vont nous envahir, alors que ce sont elles-mêmes qui ont saboté toutes les propositions de compréhension et de paix. Et elles réclament maintenant une augmentation des dépenses militaires qui n’apportera que plus de risques de guerre, de dépendance et de soumission. C’est l’histoire à l’envers, sans la moindre dissimulation : la défense nationale comme instrument de soumission face à des puissances étrangères.

 

La demande de Donald Trump pour que les pays membres de l’OTAN consacrent 5% de leur PIB aux dépenses militaires est la plus éhontée des impositions de rentes féodales jamais vues dans le capitalisme moderne. Trump se comporte comme il l’a toujours fait, un riche propriétaire qui traite ses locataires comme des indésirables, même s’ils sont aujourd’hui ses propres partenaires commerciaux et militaires. Cela ne peut être toléré.

 

Il n’existe aucune raison, ni économique ni militaire, qui justifie un tel niveau de dépenses. Il aurait tout aussi bien pu exiger 4, 7 ou 20%, avec la même absence totale de fondement. Cela ne répond à aucune étude ou planification stratégique. Il s’agit simplement d’un chantage visant à forcer les gouvernements de l’OTAN à continuer d’alimenter l’industrie et la finance américaines. Seuls trois pays en guerre (Israël, 8,8%, Russie 7,1% et Ukraine 34%), en plus de l’Algérie (8%), dépassent ce seuil de 5%, selon les données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm et du Fonds monétaire international. Ce pourcentage est tout simplement aberrant : l’économie de tous les pays de l’OTAN serait déstabilisée s’il était atteint.

 

Si les armées des autres pays de l’OTAN et leurs gouvernements avaient de la dignité et agissaient réellement dans l’intérêt de leurs

seraient les premiers à rejeter leurs impositions féodales et les manières de potentat grossier dont Trump use envers ses prétendus alliés. S’ils voulaient vraiment défendre leurs peuples, ils ne se laisseraient pas insulter et réclameraient aussitôt des armées libres, non soumises à une puissance étrangère ni aux seuls intérêts du profit privé, mais réellement conçues pour la défense et comme garantie de la paix ; non comme des viviers de rentes pour les grandes entreprises d’armement et les fonds d’investissement.

 

Les dépenses militaires ne cessent de croître, et le monde n’est pas plus sûr, bien au contraire, à mesure qu’elles augmentent. Nos véritables ennemis ne sont pas les épouvantails et les fantômes que dressent industriels et financiers pour effrayer la population, mais leur avidité et l’irresponsabilité immorale et criminelle avec laquelle ils justifient les désastres et la souffrance qu’ils provoquent eux-mêmes afin de continuer à vendre des armes. Et la violence, la menace et la guerre ne sont pas les moyens efficaces pour résoudre les conflits, mais bien le respect, le dialogue et la diplomatie.

 

Si les États-Unis veulent maintenir l’OTAN comme une organisation agressive et féodalisée destinée à fournir des rentes colossales à leur industrie militaire, quitte à provoquer toujours plus sûrement la guerre et le chaos dans le monde entier, il est urgent que les gens de bien et patriotes – au premier rang desquels j’aimerais voir les militaires espagnols – exigent sans délai la sortie de l’OTAN et l’élaboration par l’Europe d’une stratégie autonome, fondée sur un engagement sincère pour la sécurité, la paix et la défense des droits humains.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

Ce n’est pas la défense nationale, c’est du business

Juan Torres López est un économiste et universitaire espagnol, né en 1954 à Jaén, en Andalousie. Il est professeur d'économie appliquée à l'Université de Séville et est connu pour ses travaux dans le domaine de l'économie politique, ainsi que pour ses prises de position critiques sur les politiques économiques néolibérales et les inégalités sociales.

 

Juan Torres a écrit de nombreux livres et articles sur des sujets économiques, souvent en collaboration avec d'autres économistes et intellectuels espagnols, tels que Vicenç Navarro et Alberto Garzón. Il est également un contributeur régulier à divers médias espagnols, où il commente l'actualité économique et politique.

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