Tandis que le monde reste distrait entre guerres et crises économiques, dans les couloirs du Vatican se livre une bataille silencieuse, mais décisive : qui sera le prochain Pape. Avec la disparition de François, la machinerie du conclave s'est déjà mise en marche. Et il ne s'agit pas seulement de foi ou de doctrine : ce qui est en jeu, c'est le contrôle de l'une des institutions les plus influentes de la planète, capable d'orienter les consciences, de déplacer des millions et de conditionner des politiques. Notre collaborateur Jordi Ruiz nous le raconte dans un reportage détaillé et précieux.
I. Le conclave : un champ de bataille sophistiqué
Depuis des siècles, lorsque la voûte de la Chapelle Sixtine se ferme à clé et que l'on prononce l'extra omnes - "tout le monde dehors" - le monde entier retient - ou, du moins, retenait - son souffle.
Le conclave pour élire le nouveau Pape, ce rituel très ancien, reste enveloppé de mystère, d'encens et de soupçons. Bien qu'officiellement présenté comme un processus spirituel, ce qui est manifestement vrai, c'est qu'il s'agit d'un authentique champ de bataille. Et pas d'un conflit quelconque : l'un des plus raffinés et dangereux de l'histoire politique occidentale.
Car derrière la fumée blanche, il y a beaucoup de fumée noire. De la Renaissance à nos jours, les conclaves ont été le théâtre de pactes secrets, de sabotages, de chantages et même de morts suspectes.
L'élection d'un pape a toujours été une question d'État. Et comme toute question d'État, elle se cuisine avec des manœuvres, des pressions, des services secrets et, bien sûr, de l'argent, beaucoup d'argent.
Rappelons que la papauté n'est pas seulement une charge religieuse. C'est aussi le commandement suprême d'une institution qui possède son propre État, des ambassadeurs dans presque tous les pays, des relations diplomatiques avec les grandes puissances et un réseau d'influences qui pénètre depuis les finances mondiales jusqu'à la politique la plus locale.
Ce n'est pas un hasard si dans l'histoire des conclaves figurent des personnages comme le cardinal Giulio de Médici, devenu Clément VII après une élection en 1523 où des fortunes entières furent distribuées en pots-de-vin. Ni que le pape Alexandre VI, Rodrigo Borgia, accéda au trône de Saint Pierre grâce à une alliance parfaitement orchestrée de simonie, de népotisme et de chantages en 1492.
Ni que Jean-Paul Ier, qui ne dura que 33 jours comme pape, mourut dans des circonstances qui alimentent encore aujourd'hui des théories d'assassinat liées à sa volonté de nettoyer la Banque du Vatican.
Mais au-delà du passé - où les épées étaient des dagues vénitiennes et les poisons se servaient avec du vin - ce qui est véritablement inquiétant se passe maintenant même, à huis clos.
II. François, le pape gênant
Le pape François, premier pontife latino-américain de l'histoire, est arrivé comme un souffle d'air frais... ou une menace directe, selon qui le regardait. Depuis son élection en 2013, il s'est fait des ennemis tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des murs du Vatican. Il a dénoncé le cléricalisme, ouvert des débats sur la morale sexuelle, formulé des critiques contre le capitalisme sauvage, mais seulement le sauvage car il a toujours été convaincu qu'il en existait un autre que, soit dit en passant, personne n'a connu jusqu'à présent. Et il a également affronté - bien qu'avec d'infinies limitations - la pourriture structurelle des cas d'abus sexuels au sein de l'Église.
Avec sa mort, les couloirs du Vatican se sont à nouveau remplis de chuchotements, de commentaires et de spéculations. Et ce dont on débat maintenant - mais surtout, ce qui se conspire - c'est qui s'assiéra sur le siège de Pierre après lui.
Car ce qui est en jeu en ce moment n'est pas seulement une figure symbolique. C'est la direction d'une Institution qui, en période de crise mondiale, certains pensent que selon la personne qui occupera le siège papal, pourra faire pencher la balance dans de multiples conflits sociaux et politiques. Et les secteurs les plus ultraconservateurs au sein de l'Église - et en dehors d'elle aussi - sont déterminés à ne pas permettre qu'un nouveau François vienne compliquer davantage le jeu de leurs intérêts.
Le prochain conclave s'annonce donc comme l'un des plus tendus et divisés des derniers siècles, et il existe déjà des noms, des alliances et des conspirations sur la table.
III. Guerre froide en soutane : les papables et leurs parrains cachés
Les principaux prétendants ont déjà des surnoms parmi les vaticanistes : le papable de l'Opus, le candidat de François, l'ami de Trump, l'outsider africain.
◾Le cardinal Pietro Parolin : "le diplomate du Vatican"
Actuel Secrétaire d'État, Parolin est un nom fort. Il représente la curie traditionnelle, mais il a aussi su tisser des alliances avec François. Il serait un successeur "modéré", capable de maintenir certaines réformes sans trop altérer le statu quo. Il plaît aux secteurs européens centristes et bénéficie du soutien discret de certains pouvoirs financiers italiens. Cependant, il éveille la méfiance parmi les secteurs les plus ultraconservateurs, qui l'ont vu comme une marionnette de François.
◾Le cardinal Robert Sarah : "l'ultraconservateur africain"
Avec un discours ouvertement critique envers François, Sarah s'est positionné comme la référence de l'aile la plus traditionaliste. Proche de l'Opus Dei, soutenu par des secteurs néoconservateurs des États-Unis et avec des sympathies ouvertes de l'entourage de Steve Bannon, sa candidature serait un retour au Vatican le plus ranci et combatif. Pour beaucoup, une telle élection serait un geste de "restauration" pure et dure.
◾Le cardinal Matteo Zuppi : "le progressiste italien"
Archevêque de Bologne et figure clé de la Communauté de Sant'Egidio, Zuppi est l'un des favoris de l'entourage papal. Son image est celle d'une sorte de "François 2.0", qui souhaite être reconnu comme proche des pauvres, avec un regard œcuménique et un discours humaniste. Mais c'est précisément cela qui fait de lui une cible prioritaire pour ceux qui veulent définitivement clore l'étape du pape argentin. Il a déjà reçu des attaques dans les médias catholiques ultraconservateurs et subit une campagne de dénigrement silencieuse.
◾Le cardinal Luis Antonio Tagle : "l'asiatique à l'âme franciscaine"
Philippin, charismatique, défenseur du dialogue interreligieux et des droits humains. Il a été nommé par François préfet de la Propagande Fide, ce qui fait de lui l'un des principaux responsables de l'expansion mondiale de l'Église. Beaucoup le voient comme l'héritier naturel du pape disparu. Cependant, ses origines asiatiques et son profil moins européen pourraient jouer contre lui dans un Collège cardinalice encore dominé par les Européens.
IV. Entre les murs du vatican : alliances secrètes, dîners discrets et faveurs croisées
L'image publique des cardinaux votant dans la prière et le recueillement n'est qu'une partie — minime — du processus électif. La véritable élection commence bien avant que ne se ferme la Chapelle Sixtine. Les conclaves modernes ne se décident pas dans les prières, mais dans les dîners privés, dans les couloirs, dans les messages chiffrés et dans les faveurs accumulées pendant des années.
Actuellement, trois grands fronts tentent de se positionner pour dominer l'avenir immédiat de l'Église :
- Le bloc conservateur ultralibéral
Ce secteur, étroitement lié à l'Opus Dei et à des secteurs de la droite américaine et européenne, cherche à inverser l'héritage réformiste de François. Ils voient d'un très mauvais œil l'ouverture aux communautés LGBT, les timides avancées dans le rôle des femmes, et les critiques nuancées du capitalisme. Il n'est pas rare de trouver ici des connexions avec des fondations comme le Napa Institute, des médias comme EWTN et des figures comme Raymond Burke (bien que sans pouvoir formel, il continue de tirer les ficelles comme un cardinal émérite dans l'ombre).
Ce bloc mise sur un pape dur, doctrinal, qui "mette de l'ordre" et rende la verticalité au pouvoir ecclésiastique. Leurs méthodes incluent des campagnes médiatiques, le financement de séminaires alignés, et l'infiltration dans des nœuds stratégiques de la curie.
- Le cercle des "franciscains réformistes"
Ils ne sont pas nécessairement "progressistes" en termes séculiers, mais ils soutiennent le chemin d'ouverture pastorale qu'a impulsé François : une Église moins autoritaire, théoriquement plus proche des pauvres et du sud global. Ce groupe, bien que plus dispersé, compte sur des figures clés comme Zuppi et Tagle. Cependant, il manque d'une machinerie coordonnée comme celle du bloc conservateur. Son avantage est le soutien populaire : une bonne partie des fidèles catholiques valorise positivement la figure du pape argentin.
Ce secteur tente de renforcer ses alliances avec des cardinaux africains, latino-américains et asiatiques, cherchant une majorité non européenne qui rompe avec la tradition des derniers siècles.
- Le groupe géopolitique du Vatican (la diplomatie du silence)
Beaucoup plus discret et pragmatique. Il est centré sur la préservation du pouvoir institutionnel du Vatican, ses relations internationales, son rôle médiateur dans les conflits et ses privilèges en tant qu'État. Dans ce groupe militent les diplomates de carrière, les experts du Secrétariat d'État, et les gestionnaires de la machine bureaucratique vaticane. Ils ne cherchent pas un pape charismatique, mais un "gestionnaire global", quelqu'un qui ne fasse pas de vagues mais qui maintienne le navire stable.
C'est là qu'entre Parolin, un homme d'appareil, connaisseur des intériorités de chaque diocèse, expert en négociations avec la Chine, la Russie ou les États-Unis. Beaucoup le voient comme le candidat du "continuisme sans agitation".
V. Les intérêts externes : au-delà de Rome
Il ne faut pas pécher par naïveté : l'élection du prochain pape n'est pas seulement suivie avec attention dans les bureaux de la curie. Elle est également soigneusement surveillée depuis les ambassades, les agences de renseignement et les centres de pouvoir du capitalisme mondial.
- Les États-Unis et l'extrême droite internationale
Le réseau catholique néoconservateur américain n'a pas caché son malaise face à François. Depuis son encyclique Laudato Si, jusqu'à son soutien aux migrants, le pape a été perçu comme une menace pour les valeurs de l'"American way of life".
Des organisations comme CatholicVote, EWTN, et des fondations financées par les Koch, ont intensifié leurs critiques et leurs mouvements pour promouvoir une ligne dure au Vatican.
Même Steve Bannon - oui, l'idéologue de Trump - a tenté de former une "internationale catholique" pour combattre le "globalisme papal". Bien qu'avec des résultats modestes, ses contacts dans la curie restent actifs.
- Russie, Chine et la diplomatie vaticane
Pour Moscou, le Vatican est une pièce diplomatique utile, mais aussi gênante quand elle se rapproche trop de l'œcuménisme avec les orthodoxes. François a essayé de maintenir un équilibre, mais une ligne plus conservatrice pourrait être mieux reçue par Poutine.
La Chine, pour sa part, a obtenu un accord historique avec le Vatican pour nommer des évêques consensuels, un pacte extrêmement polémique. Un successeur qui réviserait cet accord serait mal vu par Pékin. C'est pourquoi les diplomates chinois suivent de près la possible continuité d'un profil "accord-friendly" comme Parolin.
- Les lobbies financiers
L'Institut pour les Œuvres de Religion (IOR), connu comme la Banque du Vatican, a été le théâtre de scandales pendant des décennies. François a initié une très timide réforme avec la nomination de personnes plus transparentes, mais n'a pas touché aux grands intérêts fondamentaux. Les lobbies financiers espèrent que le prochain pape leur rendra leur liberté de manœuvre et qu'il réduira la pression sur les fonds offshore et les opérations troubles.
C'est pourquoi il y a tant d'intérêt à ce que le prochain pontife ne soit pas "militant", mais plutôt "neutre". Ou mieux dit, fonctionnel.
VI. La fumée blanche ne s'élève pas encore : surprise ou échec et mat ?
Bien que le rituel du conclave soit une chorégraphie millimétrée, son dénouement est moins prévisible qu'il n'y paraît. L'histoire nous a déjà donné plusieurs papes "surprises" : Karol Wojtyla, un Polonais inconnu en 1978 ; Joseph Ratzinger, élu rapidement bien qu'il fût considéré comme "clivant" ; et Jorge Bergoglio, qui ne figurait même pas dans les principaux pronostics et a fini par s'asseoir sur le trône de Pierre.
Cela peut-il se reproduire ? Oui, et en fait, c'est la crainte des secteurs qui ont travaillé pendant des années pour positionner "leur" candidat. Car s'il y a quelque chose que le Saint-Esprit, (ou, en termes plus terrestres, les dynamiques du pouvoir), a démontré, c'est que peut toujours surgir un "outsider" de dernière heure. Quelqu'un capable de rassembler les indécis, de séduire les neutres et d'offrir une carte d'unité en temps de fracture.
Les "outsiders" qui commencent à faire parler d'eux...
Parmi les noms qui commencent à être mentionnés à voix basse figurent des cardinaux de profil bas mais bien connectés : le Canadien Marc Ouellet (équilibré mais conservateur), le Hongrois Peter Erdö (théologien et européiste), ou même l'Argentin Víctor Manuel "Tucho" Fernández, très proche de François bien qu'avec des résistances parmi les secteurs plus orthodoxes.
Certains suggèrent même une figure inattendue du continent africain ou asiatique, pour confirmer le déplacement de l'axe catholique de l'Europe vers le sud global. Ce serait un coup risqué, mais avec une forte charge symbolique.
VII. Qu'est-ce qui se joue réellement dans ce conclave ?
Rarement un conclave n'a été aussi décisif. Ce qui est en jeu n'est pas seulement l'élection d'un pape, mais l'orientation d'une Église usée, divisée et avec des difficultés croissantes pour interpeller une humanité traversée par des crises sociales, économiques et écologiques.
Les secteurs conservateurs veulent un pape qui "restaure" l'ancien ordre. Mais pas par nostalgie théologique : ce qu'ils cherchent, c'est de réinstaurer une structure de pouvoir verticale, autoritaire, masculine et au service de l'ordre capitaliste mondial. Une Église totalement muette face aux injustices, alignée avec les droites populistes, utile pour contenir le malaise social. Une Église, en somme, fonctionnelle au nouvel autoritarisme mondial.
Le secteur réformiste, quant à lui, ne représente pas une révolution socialiste - loin de là - mais du moins une certaine ouverture au dialogue, une volonté d'écoute, et une tentative de s'aggiornamento plus ou moins aux temps qui courent sans pour autant perdre le cap.
À bien des égards, le pontificat de François a été un équilibre instable entre cette vocation de changement et les limites structurelles du Vatican. La question est : cet équilibre se rompra-t-il ?
VIII. Le Vatican comme microcosme du monde
D'une lecture critique, ce qui se passe au Vatican n'est pas étranger aux dynamiques du capital, du pouvoir et de l'idéologie. La papauté n'est pas un phénomène purement spirituel : c'est aussi une institution de classe, avec sa propre logique de reproduction idéologique.
Comme l'enseignait Gramsci, les institutions culturelles - et l'Église catholique est l'une des plus puissantes de la planète - sont des pièces clés dans la construction du consensus, dans la naturalisation d'un ordre social inégal. C'est pourquoi les conclaves ne sont pas de simples élections ecclésiastiques, mais des batailles idéologiques au cœur d'une structure qui continue de façonner la conscience de millions de personnes.
C'est que les idéologies ne sont pas des "idées folles", mais des manières concrètes par lesquelles les classes dominantes tentent d'assurer leur hégémonie. Le prochain pape sera - que nous le voulions ou non - un rouage de plus dans cette dispute mondiale entre ceux qui veulent maintenir l'ordre actuel et ceux qui aspirent à un monde différent.
IX. Le dernier pape ?
Certains secteurs catholiques plus excentriques - ou apocalyptiques - croient que nous sommes proches du "dernier pape", selon certaines prophéties attribuées à Saint Malachie. Dieu nous préserve d'entrer ici dans ce terrain, mais il n'en reste pas moins symptomatique que beaucoup vivent cette succession comme quelque chose de définitif.
Car même si le monde ne finit pas, une étape peut se clore. Si le bloc ultraconservateur l'emporte, nous pourrions voir un recul qui consoliderait l'Église comme bastion idéologique de la nouvelle droite mondiale. Si un réformiste s'impose, la tension continuera, mais au moins un espace pour le débat, pour la pastorale sociale, pour une certaine résistance de l'intérieur serait maintenu.
En tout cas, le prochain conclave marquera le pouls d'un monde en pleine tempête. Et comme toujours, ce sera en silence, sans caméras, sans témoins... mais pas sans conséquences.
Sources consultées :
Nouvelles et articles de presse spécialisée : Vatican Insider, Crux Now, The Pillar, National Catholic Reporter, análisis sobre la sucesión de Francisco 2023-2025.
Traduction Bernard Tornare
/image%2F0018471%2F20160525%2Fob_752977_hugo-chavez.jpg)
/image%2F0018471%2F20250423%2Fob_0e561b_drapeau-vatican.jpg)
/image%2F0018471%2F20250423%2Fob_e488d3_blog-2.jpg)



Haut de page