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La guerre en Ukraine et la marche de la folie qui s'intensifie en Europe

par Bernard Tornare 7 Avril 2025, 14:09

La guerre en Ukraine et la marche de la folie qui s'intensifie en Europe
Par Thomas Palley

Dans son livre The March of Folly: From Troy to Vietnam, l'historienne Barbara Tuchman examine une question troublante : pourquoi les nations adoptent-elles parfois des politiques fondamentalement contraires à leurs propres intérêts ? Cette interrogation trouve une pertinence renouvelée alors que l'Europe s'engage dans une marche de folie croissante concernant l'Ukraine.

 

Le refus de rejeter cette marche de folie aura des conséquences graves pour l'Europe, mais y parvenir représente un défi politique majeur. Cela nécessite d'expliquer comment la politique européenne vis-à-vis de l'Ukraine a causé des dommages, comment elle risque d'aggraver ces dommages en persistant dans cette voie, comment cette folie a été vendue politiquement, et pourquoi les élites politiques continuent à la soutenir.

 

Les coûts politico-économiques de la folie

Bien que l'Europe ne soit pas directement impliquée dans le conflit ukrainien, elle en est une grande perdante, notamment via les sanctions économiques qui ont eu un effet boomerang sur son économie. L'énergie bon marché provenant de la Russie a été remplacée par une énergie coûteuse fournie par les États-Unis, ce qui a réduit le niveau de vie, affaibli la compétitivité manufacturière et contribué à une inflation élevée en Europe.

 

De plus, l'Europe a perdu le vaste marché russe où elle vendait des produits manufacturés et trouvait des opportunités d'investissement et de croissance. Elle a également perdu les dépenses somptuaires des élites russes. Ces facteurs expliquent en partie la stagnation économique actuelle de l'Europe. Pire encore, l'avenir économique du continent est compromis, car cette marche de folie risque de rendre ces effets permanents.

 

L'afflux massif de réfugiés ukrainiens a également eu des conséquences négatives. Il a intensifié la concurrence salariale à la baisse et aggravé les pénuries de logements, augmentant ainsi les loyers. Les écoles et services sociaux sont surchargés, tandis que les dépenses sociales ont augmenté. Ces effets se font sentir dans tous les pays européens, mais sont particulièrement marqués en Allemagne. Combinés aux impacts économiques négatifs, ils contribuent à un climat politique délétère qui explique en partie la montée des politiques proto-fascistes, notamment en Allemagne.

 

Le grand mensonge et la vente de la folie

Le concept du "Grand Mensonge", introduit par Adolf Hitler dans Mein Kampf, affirme qu'une distorsion flagrante des faits répétée suffisamment souvent finit par être acceptée comme vérité. Ce principe a été perfectionné par le propagandiste nazi Joseph Goebbels et est aujourd'hui utilisé par les élites politiques européennes pour justifier leur marche de folie actuelle.

 

Un exemple est le récit sur l'"apaisement de Munich 1938", selon lequel la Russie envahirait l'Europe centrale si elle n'était pas vaincue en Ukraine. Ce mensonge exploite également les résidus de la théorie des dominos de la Guerre froide, qui affirmait qu'une progression soviétique dans un pays entraînerait une vague d'effondrements dans d'autres.

 

Ce récit encourage également des comparaisons grotesques entre Vladimir Poutine et Adolf Hitler, alimentant un second "Grand Mensonge" basé sur un moralisme manichéen qui dépeint la Russie comme maléfique et l'Europe comme vertueuse. Cette vision empêche toute reconnaissance des responsabilités occidentales dans le déclenchement du conflit via l'expansion vers l'est de l'OTAN et l'encouragement des sentiments anti-russes en Ukraine et dans d'autres anciennes républiques soviétiques.

 

Un troisième grand mensonge concerne la puissance militaire russe. L'argument selon lequel cette puissance représente une menace existentielle pour l'Europe centrale et orientale renforce les accusations d'expansionnisme russe. Cependant, les performances militaires sur le terrain et l'évaluation de la base économique russe (relativement petite comparée à celle des pays membres de l'OTAN) contredisent cette idée.

 

Ces tropes fictifs servent à nier toute légitimité à la Russie tout en justifiant et masquant l'agression occidentale. Il n'existe aucune preuve que la Russie ait jamais eu l'intention de contrôler l'Europe occidentale, ni pendant la Guerre froide ni aujourd'hui. L'intervention russe en Ukraine est principalement motivée par des craintes liées à sa sécurité nationale engendrées par l'expansion de l'OTAN, préoccupations exprimées depuis longtemps par Moscou après la dissolution de l'Union soviétique.

 

Le "Grand Mensonge" empoisonne toute possibilité de paix puisqu'il est presque impossible de négocier avec un adversaire perçu comme une menace existentielle maléfique. Malgré leur fausseté, ces mensonges trouvent un écho auprès du public européen grâce à une longue histoire d'antipathie envers la Russie (incluant la Guerre froide et le Peur rouge des années 1920). Ils exploitent également le sentiment d'autosatisfaction morale souvent associé à cette marche de folie.

 

"Wag the Dog" : l'adhésion croissante de l'establishment politique européen à la folie

Le concept du "Grand Mensonge" explique comment l'establishment politique européen a vendu la marche de la folie, mais cela soulève la question du pourquoi. La réponse est à la fois simple et complexe. La partie simple est que l'élite politique européenne a échoué sur le plan intérieur et se dirige vers une impasse. Son adhésion croissante à cette folie est une tentative de se sauver elle-même.

 

Cela est évident en France, où le président Emmanuel Macron est très impopulaire et souffre d'une légitimité démocratique amoindrie. Une stratégie de type "wag the dog" (détourner l'attention par une guerre étrangère) permet de rediriger l'attention des échecs politiques intérieurs vers un ennemi extérieur. Cela lui permet d'exploiter le nationalisme militariste et de se poser en défenseur de "La France".

 

Une logique similaire s'applique au Premier ministre britannique Keir Starmer, qui a renforcé sa stratégie de "triangulation" en imitant le Parti conservateur. Starmer a poussé cette stratégie à un tel extrême que le Parti travailliste n'est plus travailliste que de nom, dépassant même les conservateurs dans son bellicisme concernant l'Ukraine. Cependant, cette approche l'a placé dans une situation politique difficile : les électeurs de droite préfèrent les conservateurs authentiques, tandis que les électeurs de centre-gauche s'abstiennent de plus en plus. En réponse, Starmer a intensifié l'implication britannique en Ukraine et multiplié les séances photo militaires, espérant évoquer des comparaisons avec Winston Churchill ou Margaret Thatcher.

 

De manière générale, les sociaux-démocrates européens se montrent encore plus militaristes que les conservateurs. Cela s'explique en partie par un phénomène mimétique de triangulation, où ils cherchent à surpasser leurs rivaux. Mais c'est aussi dû à leur abandon honteux de l'opposition au nationalisme militariste, un pilier historique de la gauche depuis les horreurs de la Première Guerre mondiale. Cet abandon a transformé nombre de sociaux-démocrates en complices de cette folie.

 

L'animosité anti-russe en Europe : des racines longues et complexes

La partie complexe du pourquoi réside dans les racines historiques profondes qui ont semé une animosité anti-russe institutionnalisée, moteur actuel de la marche européenne vers la folie.

 

Depuis soixante-dix ans, l'Europe manque d'une vision indépendante en matière de politique étrangère. Elle s'est soumise au leadership américain, remplissant ses institutions militaires et diplomatiques avec des personnalités pro-américaines. Cette soumission s'est étendue aux élites civiles (think tanks, universités prestigieuses, médias dominants), ainsi qu'au complexe militaro-industriel et aux dirigeants économiques espérant tirer profit des marchés américains. Résultat : la pensée stratégique européenne a été "piratée", transformant l'Europe en un satellite des États-Unis, une condition qui perdure.

 

Ce manque d'indépendance a conduit l'Europe à soutenir sans réserve l'expansion vers l'est dirigée par les États-Unis après la Guerre froide. L'objectif américain était d'établir un nouvel ordre mondial hégémonique où aucun pays ne pourrait défier sa domination, comme l'avait fait l'Union soviétique. Selon le plan directeur décrit par Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, ce projet comportait trois étapes : intégrer les anciens pays du Pacte de Varsovie dans l'OTAN ; inclure ensuite d'anciennes républiques soviétiques ; et finalement diviser la Russie en trois États distincts.

 

L'expansion précipitée de l'Union européenne (UE) vers l'Est s'inscrit dans cette logique. Bien que des accords commerciaux auraient suffi pour exploiter la main-d'œuvre bon marché d'Europe centrale et orientale, une expansion coûteuse a été préférée pour ancrer ces pays dans l'orbite occidentale et marginaliser davantage la Russie.

 

Des facteurs nationaux spécifiques expliquent également cette adhésion à la folie. Par exemple, la Grande-Bretagne nourrit une animosité historique envers la Russie remontant au XIXe siècle, lorsque Londres craignait que Moscou ne menace son contrôle sur l'Inde via son expansion en Asie centrale. Cette hostilité s'est renforcée après la Révolution bolchevique de 1917 et le défaut soviétique sur les dettes contractées pendant la Première Guerre mondiale. Après 1945, Winston Churchill proposa même "l'Opération Unthinkable", un plan visant à réarmer l'Allemagne pour poursuivre la guerre contre la Russie – une idée rejetée par le président Truman.

 

Cette animosité persiste aujourd'hui parmi les élites britanniques et influence leur politique nationale et sécuritaire. Par exemple, dès avant le conflit ukrainien, la Pologne accueillait favorablement le déploiement d'installations militaires menaçant potentiellement la sécurité russe. De même, les républiques baltes ont toujours plaidé pour un renforcement militaire occidental sur leur territoire.

 

Cette longue histoire revient aujourd'hui hanter l'Europe avec le conflit ukrainien. En tant que satellite des États-Unis, elle s'est immédiatement alignée sur Washington malgré les énormes coûts économiques et sociaux pour elle-même – bien que ce conflit concerne davantage l'hégémonie américaine que la sécurité européenne.

 

De plus, des figures ouvertement russophobes comme Ursula von der Leyen ou Kaja Kallas occupent désormais des postes clés au sein de l'UE. Kallas, ancienne Première ministre estonienne connue pour ses politiques anti-russes extrêmes, appelle ouvertement à la dissolution de la Russie.

 

En fin de compte, cette marche collective vers la folie promet non seulement d'aggraver le conflit mais aussi d'enraciner durablement ses conséquences désastreuses pour toute l'Europe.

 

Plus royaliste que le roi : les fruits politico-économiques amers de la folie

Ironiquement, c’est sous la présidence de Donald Trump que les États-Unis ont rompu avec la stratégie bipartisane de leur establishment de sécurité nationale visant à encercler et escalader progressivement contre la Russie. Cette rupture aurait pu offrir à l’Europe une opportunité de sortir du piège créé par son absence historique de vision politique. Cependant, l’Europe s’est montrée plus royaliste que le roi, restant fidèle au Deep State [État profond] américain.

 

Le président Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique Keir Starmer envisagent désormais de déployer unilatéralement des forces militaires françaises et britanniques en Ukraine. Une telle initiative risque d’intensifier considérablement le conflit, rappelant les erreurs qui ont conduit l’Europe à la Première Guerre mondiale. Starmer, à travers son gouvernement travailliste, évoque également une "coalition des volontaires", ignorant que cette expression est associée à l’invasion illégale de l’Irak menée par les États-Unis.

 

L’Union européenne, soutenue par ses élites politiques, propose un plan massif de dépenses militaires de 800 milliards d’euros financé par des obligations. Cette facilité à mobiliser des fonds pour le militarisme contraste fortement avec les restrictions budgétaires imposées aux besoins civils sous prétexte de responsabilité fiscale. Parallèlement, plusieurs pays européens, dont le Royaume-Uni, l’Allemagne et le Danemark, ont annoncé leurs propres augmentations des dépenses militaires.

 

Bien que cette orientation militaire puisse avoir des effets macroéconomiques positifs en stimulant certaines industries, elle favorise la production d’armes plutôt que celle de biens civils. Pire encore, elle risque d’ancrer une économie basée sur la guerre, épuisant l’espace fiscal nécessaire pour investir dans des domaines essentiels tels que la science et la technologie, l’éducation, le logement et les infrastructures – des secteurs qui génèrent une véritable prospérité.

 

Cette militarisation aura également des conséquences politiques néfastes. Elle renforcera le pouvoir du complexe militaro-industriel et des partisans du militarisme au sein de l’Europe. La célébration du militarisme pourrait également influencer les électeurs en favorisant un glissement vers des politiques réactionnaires plus larges.

 

En résumé, les fruits politico-économiques de cette marche vers la folie promettent d’être amers et toxiques. Éviter ce destin dépendrait d’un réveil des libéraux et sociaux-démocrates européens. Malheureusement, cette perspective semble peu probable compte tenu des dynamiques actuelles.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en anglais

La guerre en Ukraine et la marche de la folie qui s'intensifie en Europe

Thomas Palley est un économiste américain spécialisé en macroéconomie et affilié à l'école de pensée post-keynésienne. Il est titulaire d'un diplôme de Bachelor of Arts de l'Université d'Oxford ainsi que d'une maîtrise en relations internationales et d'un doctorat en économie de l'Université Yale.

Il est affilié au Forum for Macroeconomics and Macroeconomic Policies basé à Düsseldorf, en Allemagne, où il continue d'explorer les politiques économiques progressistes. Ses travaux récents incluent des analyses sur le rôle du militarisme dans les économies capitalistes et des critiques approfondies du néolibéralisme.

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