Il fut un temps, il y a un demi-siècle, où une grande partie du monde regardait l’Europe occidentale, organisée au sein de la Communauté économique européenne (CEE), comme un modèle à suivre. Des niveaux de bien-être élevés et largement répandus, des systèmes démocratiques respectueux de la diversité idéologique, des normes élevées en matière de droits humains, une terre d’asile pour les persécutés politiques… Cela fait un demi-siècle, cinquante ans, et pourtant il semble que mille ans se soient écoulés. Peu reste de cette Europe occidentale, alors contrainte par la Guerre froide, la division de l’Europe en deux blocs politico-économiques et militaires, et le poids, alors modérément visible, du grand totem qu’est les États-Unis. Aujourd’hui, elle n’est guère qu’un simulacre de ce qu’elle fut. Une caricature. Une mauvaise plaisanterie. En cinquante ans.
Il y a 36 ans que le mur de Berlin est tombé, symbole de la Guerre froide et de la division de l’Europe et du monde. Beaucoup d’entre nous avons cru qu’avec la fin du monde bipolaire s’ouvrirait une période de coopération et d’entente entre anciens adversaires, mais c’est le contraire qui s’est produit. Avec les années, la CEE exemplaire du docteur Jekyll a été dévorée par le Mr. Hyde qui se cachait sous la peur de l’Union soviétique. Une fois l’URSS détruite, les masques sont tombés, suivant le nouveau/ancien joueur de flûte d’Hamelin : les États-Unis.
En 1999 ont ressurgi les vieilles habitudes agressives et impériales. Libérées du frein qu’était l’URSS, les puissances atlantistes ont lancé une guerre d’agression contre la modeste Yougoslavie composée de la Serbie et du Monténégro, avec les États-Unis comme chef d’orchestre. Ensuite sont venues l’expansion successive de l’OTAN aux anciens membres du Pacte de Varsovie dissous et les guerres et invasions contre l’Irak, l’Afghanistan, la Libye et enfin la Syrie, pays livré aux militants « réhabilités » d’Al-Qaïda et de l’État islamique. Au milieu de cette somme d’ignominies figure le soutien au régime sioniste d’Israël dans le génocide à Gaza. Il est possible d’affirmer sans aucun doute que, avec le génocide palestinien, l’UE s’est plongée dans le plus grand des discrédits possibles, à l’exception honorable de l’Irlande. Le gouvernement espagnol est resté embourbé dans l’hypocrisie : condamnant verbalement le régime sioniste génocidaire tout en lui vendant et achetant des armes.
L’UE avait entre ses mains la meilleure occasion de son histoire pour devenir un acteur international autonome en établissant un projet de coopération et d’association politique et économique avec la Russie émergente – naïve et disposée – après la destruction de l’URSS. Pour la première fois depuis des siècles s’ouvraient grand les portes pour une Europe allant de Lisbonne à Vladivostok, incorporant au passage la majorité des républiques ex-soviétiques. Cela ne s’est pas produit ; bien au contraire. Remplis d’arrogance et de suffisance, les gouvernements européens ont suivi aveuglément les États-Unis en optant pour une politique d’humiliation et d’asservissement envers la Russie, avec les résultats que nous connaissons aujourd’hui. Il n’y a même plus coexistence pacifique ni tolérance. Non : russophobie et tambours de guerre. Plongée dans des délires sanglants, la classe dirigeante bruxelloise envisage de réunir 800 milliards d’euros pour créer une monstrueuse industrie militaire. La question est : pourquoi ?
La question centrale à ce sujet est précisément celle-ci : 800 milliards d’euros pour quoi ? La propagande belliciste prétend que c’est pour se défendre contre la Russie qui menace les Européens naïfs et pacifiques. Y a-t-il quelqu’un de sensé et honnête qui puisse croire ce conte ? Les insensés et leurs cousins fanatiques ne comptent pas ; ils peuvent avaler n’importe quelle histoire, depuis que la Terre est plate jusqu’à ce que la Russie menace les pauvres Européens. Les malhonnêtes non plus ; ceux-là n’ont aucun problème ni scrupule à remplir leurs poches même si cela implique tuer des enfants à Gaza. La question s’adresse aux sensés et honnêtes bien que leur nombre ne suffise pas à gagner des élections : peuvent-ils croire aux délires militaristes racontés par des individus que personne n’a élus ? Pour aider à répondre à cette question voici quelques données basiques :
L’OTAN encercle la Russie depuis l’océan Arctique jusqu’à la Turquie sans autre exception que l’Ukraine, la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Les frontières avec l’OTAN sont les suivantes :
◾Norvège : 195,8 km
◾Finlande : 1 271,8 km
◾Estonie : 324,8 km
◾Lettonie : 270,5 km
◾Lituanie : 266 km
◾Pologne : 204,1 km
En totalisant ces chiffres, la Russie a 2 533 kilomètres de frontières avec des pays membres de l’OTAN auxquels il faut ajouter le Danemark et la Suède qui bien que non limitrophes contrôlent les détroits danois pouvant facilement bloquer le passage vers ou depuis la mer Baltique. La Turquie atlantiste contrôle également les détroits turcs pouvant fermer à la Russie l’accès à la mer Méditerranée. Si nous transposons cette longue ligne frontalière à un scénario de guerre nous verrons clairement que la Russie devrait combattre depuis l’Arctique jusqu’au Caucase sur un front dépassant les 3 000 kilomètres auquel il faut ajouter celui avec la Turquie. En ajoutant ce qui reste de l’Ukraine le front dépasserait les 5 000 kilomètres (nous excluons ici les États-Unis et le Canada car nous doutons que ces deux pays participent ou se laissent entraîner par cette folie européenne).
Il n’est pas nécessaire d’être un génie militaire pour comprendre que, dans une guerre conventionnelle, un front militaire de cette ampleur serait presque impossible à maintenir pour la Russie. Cela entraînerait un coût humain insupportable et un coût économique ruineux. Rappelons que l’une des principales causes de la défaite du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale fut l’ouverture de multiples fronts de guerre, s’étendant depuis l’Australie et les Philippines, au sud, jusqu’à la péninsule coréenne, au nord, en incluant la Chine, qui absorbait 50 % de l’effort militaire japonais. Tenter de maintenir un front aussi étendu, dépassant 7 000 kilomètres de long, épuisait rapidement les réserves du Japon, qui subit une défaite dévastatrice sur tous les fronts. L’URSS acheva le Japon en 1945. Nous sommes également familiers avec la Seconde Guerre mondiale. L’Allemagne commit une erreur similaire à celle du Japon impérial. Les nazis ouvrirent des fronts de guerre allant de la Norvège à la Méditerranée, en passant par l’Afrique, bien que leur plus grande et fatale erreur fut d’envahir l’URSS. La ligne de front allemande dépassa les 8 000 kilomètres de long, menant à un effondrement total. Plus les fronts de guerre sont étendus, moins il y a de chances non seulement de gagner, mais même d’obtenir un match nul.
La réalité géographique (regardez une carte politique de l’Europe, s’il vous plaît) nous amène à penser qu’en cas de conflit armé entre l’UE/OTAN et la Russie, celui-ci pourrait commencer de manière conventionnelle mais se terminerait rapidement par une attaque nucléaire dévastatrice. Face à l’impossibilité de maintenir un front d’une telle ampleur, la Russie serait contrainte de recourir à son arsenal nucléaire contre les principales puissances européennes pour arrêter net la machine militaire en marche. On peut nommer les puissances qui devraient être neutralisées pour mettre fin à la guerre en quelques heures : l’Allemagne, la Pologne et la Roumanie. Si la France et le Royaume-Uni décidaient d’utiliser leur armement nucléaire – ce qui serait possible –, la Russie les effacerait totalement du monde. Il n’y a absolument aucune équivalence entre le pouvoir nucléaire russe et celui de ces deux pays. Quoi qu’il en soit, l’Europe telle que nous la connaissons aujourd’hui cesserait d’exister à jamais. Bien sûr, les dirigeants corrompus et déments qui gouvernent l’UE ne présentent pas ces scénarios à leurs citoyens manipulés. Ils se contentent de saturer leur esprit avec de la propagande pour clore le sujet. Ainsi, nous répétons la question : pourquoi 800 milliards d’euros ? Cela ne sert qu’à enrichir les plus riches ou à préparer un suicide collectif et la fin de la civilisation occidentale. Rien d’autre.
En février 2024, en réponse au plan du président français Emmanuel Macron d’envoyer des troupes de l’OTAN, le président Poutine déclara : « Les conséquences pour les éventuels interventionnistes seront tragiques… Tout cela menace réellement d’un conflit impliquant des armes nucléaires et la destruction de la civilisation. Ne comprennent-ils pas ? », interrogea le président russe. C’est bien là la question : ne comprennent-ils pas ?
Passons à une autre guerre, bien réelle et existant depuis des années : celle économique. Au début de l’opération militaire en Ukraine, les gouvernements des États-Unis et de l’UE étaient convaincus que l’économie russe s’effondrerait sous le poids des sanctions imposées par l’Occident collectif. En mars 2022, le président Joe Biden déclara : « L’économie russe est en voie d’être réduite de moitié ». En Europe, en août 2023, Josep Borrell, alors représentant de l’UE pour les relations extérieures, affirmait : « La Russie est un nain économique, c’est comme une station-service dont le propriétaire possède une bombe atomique ». Aujourd’hui, personne dans le camp atlantiste ne s’exprime en des termes similaires.
La machine industrielle russe produit plus d’armes que toute l’OTAN ; le PIB russe a augmenté de 4,1 % en 2024 et le PIB réel par habitant en Russie était supérieur de 6 % en 2024 par rapport à 2021. Ces chiffres ridiculisent la croissance dans la zone euro qui n’a été que d’un maigre 0,7 %, selon des données fournies en janvier par Eurostat. Et cela semble encore plus ridicule comparé au PIB des pays européens les plus bellicistes : la France a connu une croissance de 1,1 % et le Royaume-Uni de 0,9 %. L’Allemagne reste en récession économique pour la deuxième année consécutive : son PIB a chuté de 0,3 % en 2023 et encore de 0,2 % en 2024 (le PIB des États-Unis est celui qui a le plus augmenté dans le monde atlantiste : +2,8 %).
L’Occident a également été surpris par la rapidité avec laquelle la Russie a pu remplacer les marchés européens. L’idée préconçue sur la fragilité supposée de l’économie russe ainsi que leur foi aveugle dans l’effet dévastateur des sanctions ont abouti à un échec retentissant avec effet boomerang. Comme rapporté par Deutsche Welle en février dernier :
« En 2021, près de 50 % des exportations russes étaient destinées aux pays européens… Cependant, à la fin de l’année 2023, moins de deux ans après le début de l’invasion le 24 février 2022, le paysage avait complètement changé. Les chiffres récemment publiés pour 2023 montrent que la Chine et l’Inde sont devenues les deux principaux marchés d’exportation de la Russie, représentant respectivement 32,7 % et 16,8 %, soit la moitié du total. En 2021, la Chine représentait 14,6 % des exportations russes, tandis que l’Inde n’en représentait que 1,56 %. »
L’idée, empreinte d’un impérialisme dépassé, selon laquelle personne ne pouvait survivre à une guerre économique et commerciale avec l’Occident s’est effondrée comme du beurre dans une poêle chaude. La Russie n’a pas seulement réussi à remplacer facilement les marchés européens, mais elle a également rapidement substitué les entreprises occidentales à son avantage, provoquant un véritable choc dans le « poulailler » européen. La combinaison de prépotence et de suffisance, ajoutée à une ignorance crasse du monde actuel, a conduit l’atlantisme à échouer face à ses propres mesures. Rapidement, des entreprises et fournisseurs venus de Chine, d’Inde, d’Iran, du Brésil, des républiques d’Asie centrale et d’autres régions se sont mobilisés pour remplacer les acteurs occidentaux, les laissant ridiculisés et privés de marché.
Plus grave encore fut la réaction interne russe face aux sanctions (plus de 22 000 ont été adoptées). Comme l’a exprimé le président Poutine le 21 février 2025 lors de la séance plénière du Forum des Technologies du Futur : « Les problèmes externes, les sanctions et tous les défis ont joué un rôle stimulant important pour nous. De plus en plus d’entreprises russes font appel à nos scientifiques et reçoivent leur soutien. Par ailleurs, les solutions nationales se révèlent souvent plus efficaces que leurs équivalents étrangers. » Le président russe n’exagérait en rien.
Aucun secteur ne reflète mieux la spectaculaire reprise économique et industrielle russe que celui de l’aéronautique – probablement le domaine le plus complexe et exigeant en matière de technologie et de sécurité. En 2022, au moment où les sanctions draconiennes furent imposées, presque toute l’aviation commerciale russe utilisait des avions Airbus et Boeing. Les autres appareils provenaient du Canada ou d’autres pays occidentaux. L’interdiction de vendre des avions ou leurs pièces détachées plaça le secteur dans une situation critique. L’objectif atlantiste était de faire s’effondrer le transport aérien russe – ce qui aurait fonctionné avec un autre pays. Mais avec la Russie, c’était une autre histoire.
À partir de 2022, le gouvernement russe ordonna la relance de son industrie aéronautique nationale afin que la Russie puisse construire sa propre flotte aérienne. Bien qu’il soit impossible ici de détailler l’immense effort déployé, les résultats parlent d’eux-mêmes. Début février dernier, Anton Alikhanov, ministre de l’Industrie et du Commerce de la Fédération de Russie, annonça que les premières livraisons du Tu-214 étaient prévues pour cette année 2025. Il précisa également que la Russie allait remplacer complètement les importations pour tous les composants des modèles Tu-214 ainsi que pour les avions Superjet 100 et Il-76. En mars dernier, Alikhanov annonça également que les premiers vols du MS-21 – fabriqué entièrement avec des composants russes – auraient lieu au premier semestre 2025 : « Nous prévoyons les premiers vols des MS-21 équipés du moteur PD-14 ainsi que des SJ-100 avec moteur PD-8 entièrement russes au premier semestre de cette année ; ensuite commenceront les essais en vol pour leur certification. » Il ajouta que treize avions MS-21 étaient en production. En résumé : en seulement trois ans, la Russie a reconstruit son industrie aéronautique au point qu’à l’horizon 2035 presque tous les avions utilisés par ses compagnies aériennes seront fabriqués en Russie avec des composants entièrement nationaux. La « station-service » cachait un géant industriel.
Il n’y a pas grand-chose à ajouter. L’Union européenne s’est enfermée dans un labyrinthe dont elle ne souhaite pas sortir pour l’instant – et lorsqu’elle en sortira ce sera meurtrie et déplumée. Plus le « poulailler européen » s’engage dans cette guerre contre la Russie, plus graves seront ses conséquences. La « bulle européenne » semble ignorer que nous vivons au XXIe siècle dans un monde multipolaire complexe où l’UE joue un rôle toujours moindre.
Le président Donald Trump avait réveillé ses alliés du rêve selon lequel les États-Unis continueraient éternellement à financer des déploiements militaires sans limites ainsi qu’un commerce incontrôlé. Ce rêve est terminé. L’économie américaine a touché le fond et les États-Unis veulent désormais une relation qui leur permette d’encaisser des bénéfices. « America First », c’est cela : d’abord les États-Unis puis le reste – peu importe si ce sont des amis ou non. Le « poulailler européen » ferait bien d’en prendre note et de retrouver sa raison perdue. La guerre contre la Russie a été une ruine ; un affrontement ouvert serait un suicide collectif pour l’Europe.
C’est peut-être le bon moment pour se rappeler une phrase du fondateur de l’empire allemand Otto von Bismarck : « Le secret de la politique ? Faites un bon traité avec la Russie. » Il reste encore du temps pour conclure un bon traité – ce qui manque c’est l’intelligence. Et selon toute apparence il n’y a aucun endroit où la chercher… Certainement pas à Bruxelles !
Traduction Bernard Tornare
Augusto Zamora R. est un juriste, universitaire et diplomate nicaraguayen. Ancien ambassadeur du Nicaragua en Espagne, il a enseigné le droit international public et les relations internationales à l’Université autonome de Madrid ainsi qu’à l’Université nationale autonome du Nicaragua. Il a également été professeur invité dans plusieurs universités en Europe et en Amérique latine.
Entre 1979 et 1990, Augusto Zamora R. a occupé des postes importants au sein du ministère des Affaires étrangères du Nicaragua, notamment celui de directeur juridique et de chef de cabinet du ministre des Affaires étrangères. Il a participé aux processus de paix de Contadora et Esquipulas, et fut avocat pour le Nicaragua dans son affaire contre les États-Unis devant la Cour internationale de justice. En tant que membre de l’Académie de géographie et d’histoire du Nicaragua, il a également contribué à des journaux tels que El Mundo et Público, ainsi qu’à des revues comme Papeles de Relaciones Ecosociales. Il est également auteur de nombreux ouvrages don le dernier paru est Multipolaridad y descolonización de Naciones Unidas, Akal, 2024.
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