Un pays qui fonctionne comme une usine d'exploitation, où le slogan du « rêve américain » a servi de papier peint pour cacher les murs ensanglantés du capitalisme le plus brutal. Et ce n'est pas une métaphore. À chaque étape de sa « glorieuse » expansion, les os des migrants ont été le ciment de ses avenues, la chair de ses machines et la sueur de ses dividendes.
Première vague : l'esclavage sous la marque « liberté »
L'histoire commence par une ironie aussi épaisse que la mélasse : tandis que les Pères fondateurs signaient l'indépendance en prônant la liberté, des millions d'Africains étaient arrachés à leurs terres, transformés en marchandises et étiquetés comme « propriété sur pattes ». Entre 1501 et 1867, 12,5 millions de personnes furent kidnappées. Deux millions périrent avant même d'atteindre le spectacle d'horreur qu'on appelait plantation. Oui, les États-Unis furent « grands » grâce à cela : en 1860, 50 % du PIB provenait des plantations esclavagistes.
Wall Street ? Construit avec du coton et des cadavres. 75 % des investissements industriels du Nord furent financés par le coton du Sud. Des banques comme Lehman Brothers ou Bank of America sont nées grâce au trafic d'esclaves. Si un PDG de la Silicon Valley lit ceci tout en s'essuyant les mains avec des billets de cent dollars, qu'il sache que ce luxe a commencé avec des fouets et des chaînes.
Deuxième vague : les Européens « blancs », mais pas trop
Puis vinrent les Européens : des millions d'Irlandais affamés fuyant une famine orchestrée par l'Empire britannique, des Italiens échappant à une unification monétaire qui transforma les paysans en mendiants, et des Juifs fuyant les pogroms russes pour finalement mourir enfermés dans des usines américaines.
Entre 1840 et 1924, plus de 30 millions d'Européens arrivèrent. Mais ne vous laissez pas berner par le conte rose de l'immigrant qui arrive avec une valise et construit un empire. Seuls 15 % accédèrent à la classe moyenne. Le reste mourut broyé dans la machine industrielle. Les 146 couturières (juives et italiennes) qui brûlèrent vives dans l'usine Triangle Shirtwaist en 1911 ne figurent pas dans les films de Spielberg.
Pendant ce temps, les États-Unis dévoilaient leur racisme raffiné : la loi d'exclusion chinoise de 1882 fut le premier pas vers un apartheid du travail. Les Asiatiques étaient réservés aux pires tâches : mines, chemins de fer, salaires misérables. Ainsi naissait le modèle néolibéral dopé aux stéroïdes raciaux.
Troisième vague : nécropolitique néolibérale, ou comment tuer sans tirer
De 1965 à aujourd'hui, la migration vers les États-Unis n'a pas cessé, elle a simplement changé de forme. Avec l'ALENA [1] détruisant deux millions d'emplois agricoles au Mexique, des millions ont traversé la frontière dans l'espoir de trouver autre chose que la faim. Aujourd'hui, il y a plus de 46 millions de migrants aux États-Unis. Parmi eux, 73 % des travailleurs agricoles sont des migrants sans papiers, gagnant jusqu'à 40 % de moins pour le même travail.
Mais les horreurs ne s'arrêtent pas dans les champs de fraises où les travailleurs boivent de l'eau contaminée à l'arsenic pour éviter d'aller aux toilettes. Elles sont aussi visibles chez les enfants aspergés de pesticides, dans les contrats H2-A interdisant toute syndicalisation, chez les « rêveurs » qui paient des impôts sans recevoir aucun avantage, et dans les 25 milliards de dollars annuels dépensés par l'ICE [2] pour emprisonner ceux dont le crime est d'avoir cherché à survivre.
L'ICE dépense 8 000 dollars par jour par détenu, tandis qu'une école publique reçoit à peine 158 dollars par élève. Qui a dit que les priorités étaient claires ?
Contributions invisibles
Qui maintient à flot le système de santé ? Les migrants : 28 % des médecins et 38 % des infirmiers sont étrangers. Qui récolte la nourriture ? Les migrants : 85 % de la production agricole en Californie dépend des travailleurs originaires d’Oaxaca. Qui finance le système de retraite ? Les jeunes migrants, avec des salaires bas mais une constance dans leur travail.
Et pourtant, ils sont traités comme des déchets jetables. Parmi les 5,6 millions de Mexicains sans papiers, la majorité vit dans la peur d’être expulsée pour une lumière arrière cassée ou pour avoir travaillé dans une usine surveillée par l’ICE.
La frontière comme champ de guerre postcoloniale
Saviez-vous que le budget de la « sécurité » frontalière a augmenté de 1 200 % entre 1993 et 2023 ? Que les décès dans le désert ont grimpé de 300 % depuis la militarisation des années 1990 ? Que 85 % des expulsés sous Obama n’avaient aucun casier judiciaire ?
Ce n’est pas de la sécurité. C’est une guerre. Une guerre de basse intensité contre le Sud global, une guerre contre les pauvres, une guerre contre ceux qui fuient les mêmes traités et politiques imposés par l’Empire qui les accueille avec des balles légales.
Bonus track : les Vénézuéliens, du rêve au cachot
Et comme si le spectacle impérial ne comptait pas assez d’actes, avec l’arrivée de Donald Trump, une nouvelle fonction s’est ajoutée au cirque de la nécropolitique migratoire : l’enlèvement de migrants vénézuéliens par les autorités américaines. Sans procès, sans procureur, sans droit à la défense — même pas un pauvre papier signé —, les Vénézuéliens sont détenus arbitrairement et transférés dans des prisons antiterroristes au Salvador, une sorte de Guantánamo centraméricain en temps de « paix ».
Leur crime ? Avoir fui les sanctions, les blocus, l’hyperinflation induite et la persécution politique que les États-Unis eux-mêmes ont alimentés pendant une décennie. Pendant qu’ils se gargarisent avec des discours sur les droits humains et la démocratie, Washington exporte des Vénézuéliens sans procès vers des prisons conçues pour des narcotrafiquants et des djihadistes. La nouvelle version du « rêve américain » n’est plus le lavage de vaisselle à Miami, mais la cellule anonyme en Amérique centrale, sous le regard complice d’un régime marionnette.
Le spectacle du “rêve américain”
La narration du « self-made man » n’est rien d’autre que la version capitaliste du conte de Cendrillon. Un mythe vendu à Hollywood tandis qu’en réalité, les États-Unis s’érigent en machine d’absorption, d’extraction et d’élimination. « Terre de liberté » ? Seulement si vous avez des papiers, la peau claire et un nom anglo-saxon. Le reste est jetable, exploitable et finalement expulsable.
Épilogue : une pierre tombale en forme de drapeau
Chaque fois que vous voyez la statue de la Liberté, souvenez-vous qu’elle n’est pas un symbole de bienvenue. C’est une pierre tombale. En dessous d’elle reposent des millions d’histoires enterrées : Africains anonymes, Européens sans sépulture, Latino-Américains disparus dans le désert, Asiatiques ensevelis dans les mines.
Les États-Unis ne se sont pas construits « malgré » les migrants. Ils se sont construits grâce à leur sang, leur sueur et leur mort silencieuse. Voilà la véritable histoire. Celle qu’on n’enseigne pas à Harvard. Celle qui n’a pas sa place dans les discours du 4 juillet. Celle que les ossements migratoires — ceux qui craquent encore sous les roues du progrès — continuent de crier.
Traduction Bernard Tornare
Gustavo Villapol est journaliste et Directeur exécutif de Cuatro F, l’hebdomadaire du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV). Il est également Député à l'Assemblée nationale du Venezuela.
Ndt
1 - L'ALENA, ou Accord de libre-échange nord-américain (en anglais NAFTA), est un traité commercial signé en 1992 entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, et entré en vigueur en 1994. Il visait à créer une zone de libre-échange en éliminant les barrières tarifaires et en facilitant les échanges de biens, services et capitaux entre ces trois pays. Cependant, cet accord a eu des conséquences controversées, notamment au Mexique, où il a contribué à la destruction de millions d'emplois agricoles en raison de la concurrence accrue avec les grandes exploitations agricoles subventionnées des États-Unis et du Canada.
En 2020, l'ALENA a été remplacé par l'ACEUM (Accord Canada–États-Unis–Mexique), qui a introduit des modifications pour répondre aux nouveaux enjeux économiques.
2 – L’ICE désigne l'Immigration and Customs Enforcement, une agence fédérale américaine relevant du Département de la Sécurité intérieure (DHS). Créée en 2003 après les attentats du 11 septembre, sa mission principale est d'appliquer les lois sur l'immigration et les douanes. Elle est responsable de l'arrestation, de la détention et de l'expulsion des immigrants en situation irrégulière, ainsi que de la lutte contre les crimes transnationaux tels que le trafic humain et le terrorisme.
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