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Le fantôme du fascisme dans nos jours : entre mythe et réalité

par Bernard Tornare 12 Mars 2025, 12:27

Le fantôme du fascisme dans nos jours : entre mythe et réalité

L'extrême droite comme outil du capital : le "grand reset" en marche

Sommes-nous vraiment face à un nouveau fascisme ou à un phénomène différent ? Selon l'auteur de cet article, Manuel Medina, à la différence du fascisme classique, qui a émergé lorsque la bourgeoisie craignait pour sa survie face à une révolution ouvrière, l'extrême droite actuelle ne défie pas l'institutionnalité capitaliste, mais tente de la réajuster et de la consolider. Sa fonction n'est pas de détruire la démocratie bourgeoise, mais de la vider de son contenu de manière à lui permettre d'appliquer les réajustements nécessaires pour procéder à la précarisation totale du marché du travail, au profit de la capacité concurrentielle du grand capital, aujourd'hui soumis à de fortes tensions internationales.

 

Par Manuel Medina

Aujourd'hui, le mot "fascisme" est devenu un joker. On l'utilise pour décrire tout ce qui nous semble autoritaire, réactionnaire ou simplement désagréable. Trump est-il fasciste ? Macron ? Poutine ? Pour certains, tout ce qui ne correspond pas à leur vision politique est du "fascisme". Cependant, cette banalisation n'est pas seulement inexacte, mais elle désarme également la gauche face aux véritables dangers du système.

Si tout est du fascisme, alors rien ne l'est vraiment. Et pire encore, si nous nous consacrons à lutter contre un ennemi qui, en réalité, n'existe pas aujourd'hui dans les termes que nous décrivons, nous négligeons la bataille la plus importante : la lutte contre le capitalisme.

Mais qu'est-ce que le fascisme réellement ? Comment et pourquoi émerge-t-il ? Et surtout, a-t-il du sens de dire que nous vivons à une époque fasciste ?

 

Le fascisme classique : une réaction contre la révolution

Pour comprendre le fascisme véritablement, il ne faut pas se concentrer uniquement sur les discours de haine, l'ultranationalisme ou le militarisme. Ce sont des conséquences, pas des causes.

 

"Où se cache cette gauche révolutionnaire et ces syndicats puissants et dévastateurs, qui menacent de détruire le système ?"

 

Le fascisme, dans sa forme classique, surgit lorsque la bourgeoisie sent que le système capitaliste est en danger et qu'il lui faut une force de choc pour le défendre. Sommes-nous dans de telles circonstances aujourd'hui ? Où se cache cette gauche révolutionnaire, puissante et dévastatrice qui menace de détruire le système ?

En Italie, après la Première Guerre mondiale, le pays était en crise : l'inflation galopante, des grèves ouvrières partout et la menace d'une révolution socialiste à la soviétique. Face à cette réalité, les entrepreneurs et les propriétaires terriens ont financé Mussolini et ses chemises noires pour écraser toute tentative de changement. En 1922, avec la "Marche sur Rome", le roi Victor Emmanuel III lui a remis le pouvoir, croyant qu'il pourrait le contrôler.

En Allemagne, l'histoire a été similaire. La crise de 1929 a ravagé l'économie, le chômage a explosé et la militance ouvrière a augmenté. Le Parti communiste allemand (KPD) progressait et la bourgeoisie a vu en Hitler la meilleure option pour éviter une révolution. Au début, ils le considéraient comme un pantin utile, jusqu'à ce qu'ils réalisent que le monstre qu'ils avaient nourri avait ses propres ambitions.

Dans les deux cas, le fascisme n'a pas été un simple mouvement d'extrême droite. C'était un pacte entre la bourgeoisie et une force politique violente, prête à faire ce que les partis traditionnels n'osaient pas : détruire le mouvement ouvrier et garantir la continuité du capitalisme.

 

"Le fascisme, dans sa forme classique, surgit lorsque la bourgeoisie sent que le système capitaliste est en danger et qu'il lui faut une force de choc pour le défendre."

 

Pinochet était-il un fasciste ?

Dans ce cas, il est nécessaire de nuancer. Pinochet a partagé avec le fascisme classique l'élimination de la démocratie bourgeoise et la répression brutale contre la gauche, mais sans le même contexte. Il n'est pas arrivé au pouvoir parce que la bourgeoisie était désespérée de freiner une révolution communiste imminente, mais parce qu'ils voulaient écraser toute possibilité de transformation progressiste.

Avec des nuances plus ou moins approximatives, des circonstances similaires se sont produites avec d'autres dictateurs latino-américains comme Jorge Rafael Videla (Argentine), Hugo Banzer (Bolivie), Fulgencio Batista (Cuba), Anastasio Somoza (Nicaragua) ou Marcos Pérez Jiménez (Venezuela), etc.

Contrairement à Hitler et Mussolini, Pinochet n'a pas mobilisé les masses ni construit un parti-milice. Il a simplement utilisé l'armée et le soutien international - notamment des États-Unis - pour maintenir un régime autoritaire au service du capital. Ils n'étaient pas des fascistes au sens strict, mais une dictature militaire de droite avec certains éléments fascistoïdes.

 

L'erreur de tout appeler fascisme

 

Depuis la chute de l'Union soviétique, la bourgeoisie ne ressent plus le même besoin de recourir au fascisme. Il n'existe pas de menace révolutionnaire réelle. C'est pourquoi ce que nous appelons aujourd'hui "extrême droite" est plutôt une dégénérescence du système démocratique capitaliste, et non un mouvement organisé pour le détruire, poussé par une série d'éléments exogènes que nous analyserons dans un livre à paraître prochainement dans Canarias Semanal.

 

Mais alors, quelle est la raison pour laquelle tant de gens de gauche insistent à détecter le fascisme partout ?

 

À notre avis, le fait répond à plusieurs raisons, dont nous mettons en avant certaines :

  • Parce que cela constitue une excellente excuse pour certaines organisations réformistes et social-démocrates, pour ne pas faire de véritable politique. Si le fascisme est sur le point de prendre le pouvoir, alors la priorité n'est pas de construire une alternative socialiste, mais de conclure des alliances avec le "centre" politique pour sauver la "démocratie". C'est le piège dans lequel sont tombées nombreuses gauches, en soutenant des politiciens néolibéraux ou sociolibéraux sous prétexte de freiner l'extrême droite.
  • Parce que cela simplifie la lutte. Au lieu d'expliquer que le capitalisme cherche toujours de nouvelles formes pour se maintenir à flot, il est plus facile d'argumenter que le problème est "le fascisme". De cette manière, ceux qui n'ont jamais vraiment été pour changer de base la société capitaliste évitent le débat sur la nécessité d'un changement économique radical.
  • Parce que cela mobilise émotionnellement. Appeler "fasciste" un ennemi suscite un rejet immédiat et automatique chez les gens. Il semble évident qu'il est plus facile de générer de l'indignation que de la conscience de classe.

 

Alors... y a-t-il ou non du fascisme aujourd'hui ?

 

Personne ne peut exclure que dans le futur, un véritable fascisme ne réapparaisse. Si dans un pays la classe ouvrière venait à être une menace réelle pour le système, la bourgeoisie n'hésiterait pas à financer et promouvoir des mouvements qui détruisent la démocratie bourgeoise et établissent un régime autoritaire pour maintenir ses privilèges.

 

Mais aujourd'hui, ce que nous avons réellement, ce n'est pas du fascisme, mais un capitalisme en crise qui recourt de plus en plus à l'autoritarisme, sans rompre avec la démocratie formelle. Des gouvernements comme ceux de Trump, Bolsonaro ou Meloni ne construisent pas un parti-milice, ne sont pas pressés de prendre le pouvoir par la violence, ni n'éliminent complètement la compétition électorale. Ils sont réactionnaires, oui, mais pas fascistes au sens historique du terme.

 

La tâche de la gauche révolutionnaire, celle qui souhaite vraiment mettre fin aux piliers qui soutiennent le système capitaliste actuel, n'est pas de continuer à jouer à l'antifascisme de fantaisie, mais de construire une véritable alternative au capitalisme. Si un jour un véritable fascisme devait surgir, ce serait parce que le système aurait de nouveau ressenti la menace d'une révolution socialiste. Et dans ce cas, la gauche, la vraie gauche, devra être prête à se battre pour quelque chose de plus qu'une simple défense de la démocratie bourgeoise.

 

 

Moins d'antifascisme et plus de socialisme

 

Le fascisme n'est pas seulement une idéologie de haine, c'est un instrument du capitalisme en danger. Aujourd'hui, la bourgeoisie n'a pas besoin d'un Hitler ou d'un Mussolini, car la gauche ne représente pas une menace réelle pour son pouvoir. Mais si à l'avenir la classe ouvrière se levait vraiment, n'ayons aucun doute qu'ils recourront à n'importe quelle méthode, aussi brutale soit-elle, pour écraser la révolution.

 

La meilleure façon de lutter contre le fascisme n'est pas de faire des campagnes contre "l'extrême droite", mais de construire un mouvement socialiste fort, avec un programme clair et une capacité de mobilisation.

 

Parce que l'histoire nous a enseigné que le fascisme n'arrive que lorsque le capitalisme craint pour sa survie. Si la gauche se limite à combattre des ombres, lorsque l'ennemi réel apparaîtra, il sera déjà trop tard.

 

 

"L'ascension de l'extrême droite n'est pas une erreur du système, mais une nécessité fonctionnelle dans cette nouvelle étape du capitalisme."

 

 

Et si tout était comme nous le décrivons, à quoi repond alors cette explosion de l'extrême droite ?

 

Loin d'être un phénomène isolé ou un simple caprice de l'électorat, l'ascension de l'extrême droite dans de nombreux pays semble répondre davantage à la nécessité d'une transformation structurelle au sein du capitalisme global. On ne tente pas de "retourner au fascisme" dans les termes historiques du XXe siècle, mais ce qui est tenté, c'est de donner une expression politique à un processus plus profond : le grand réajustement global que le capital se propose d'impulser pour s'adapter à une nouvelle phase de concurrence féroce et de crise permanente.

 

Depuis la crise de 2008, le capitalisme est entré dans une phase d'Instabilité

 

Depuis la crise de 2008, le capitalisme est entré dans une phase d'instabilité où les recettes traditionnelles ne fonctionnent plus. Le néolibéralisme, qui avait servi à restaurer la rentabilité du système par des privatisations et des coupes, a laissé un héritage de précarité, d'inégalité et de perte de légitimité des institutions.

 

La financiarisation de l'économie génère une croissance sans bien-être, et l'ascension fulgurante de la Chine comme puissance capitaliste mondiale a gravement altéré l'équilibre géopolitique, remettant en question l'hégémonie traditionnelle de l'Occident.

 

Face à ce panorama, le capital a besoin de réajuster les conditions économiques et sociales dans ses propres pays pour continuer à être économiquement compétitif. Mais ce réajustement ne peut pas être vendu ouvertement comme ce qu'il est réellement : un processus d'appauvrissement, de destruction des droits et de dégradation des conditions de vie de la majorité.

 

C'est ici que l'extrême droite entre en jeu, non comme une alternative réelle au système, mais comme un outil pour faciliter le réajustement du même.

 

"Le capital a compris que le modèle de la soi-disant 'société du bien-être', résultant des conquêtes des salariés et de l'existence de l'Union soviétique disparue, ne lui sert plus non seulement pas, mais constitue en outre un lourd boulet."

 

Le rôle de l'extrême droite dans ce processus est double. D'une part, elle détourne la frustration sociale vers des boucs émissaires : immigrés, "communistes" inventés - allant de Biden au gouvernement de coalition de Pedro Sánchez en Espagne - ou tout autre groupe pouvant servir de distraction du véritable problème, qui est la structure du capitalisme en crise.

 

D'autre part, elle introduit et normalise un discours de sacrifice national dans lequel la perte de droits sera présentée comme un devoir patriotique au nom de la "compétitivité", de la "souveraineté économique" ou de l'"identité culturelle".

 

L'ascension de l'extrême droite n'est pas une erreur du système, mais une nécessité fonctionnelle dans cette nouvelle étape du capitalisme. Ce n'est pas que le capital ait changé d'idéologie, mais qu'il a compris que le modèle de la soi-disant "société du bien-être" - résultant des conquêtes des salariés et de l'existence de l'Union soviétique disparue - ne lui sert plus non seulement pas, mais constitue en outre un lourd boulet pour les défis posés par les puissances capitalistes émergentes sur les marchés internationaux.

 

Dans ce sens, la lutte contre l'extrême droite ne peut pas se réduire à défendre la démocratie bourgeoise ou à faire des alliances avec le "centre politique sociolibéral". La seule réponse réelle est de construire une alternative organisée et mobilisatrice qui attaque le problème à la racine : le système capitaliste et sa nécessité constante de réajustements aux dépens des intérêts des majorités sociales.

 

Dans les conditions actuelles, tant que ces exigences ne seront pas remplies, rien ne pourra arrêter l'offensive du capital, dont l'objectif final n'est autre que de reconfigurer la société de telle sorte que la précarité, l'exploitation et l'inégalité soient acceptées comme conditions normales et inévitables.

 

Sans une alternative réelle qui dispute le pouvoir et réorganise la lutte en termes de classe, le capital continuera à avancer dans sa stratégie de démantèlement des droits, en utilisant l'extrême droite comme bélier idéologique et répressif.

 

Seule une gauche avec une vocation transformatrice, révolutionnaire, capable d'articuler un projet clair et mobilisateur, pourra affronter l'offensive actuelle et ouvrir la voie vers une société où les besoins des majorités sont prioritaires par rapport aux intérêts de quelques-uns.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

 

Manuel Medina est professeur d'histoire et diffuseur de sujets liés à cette même matière.

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