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La confédération des États du Sahel et sa lutte actuelle contre le néocolonialisme

par Bernard Tornare 12 Novembre 2024, 13:24

La confédération des États du Sahel et sa lutte actuelle contre le néocolonialisme
Par Alex Anfruns

 

Depuis le coup d'État du colonel Assimi Goita au Mali le 18 août 2020, les événements dans la région de l'Afrique de l'Ouest s'accélèrent. Cette action menée par un groupe de militaires de l'armée malienne a permis de mettre à l'ordre du jour une série de revendications populaires qui s'exprimaient dans les rues depuis des décennies. On n'a cessé de dénoncer comment la France, l'ancien maître colonial, a maintenu son contrôle sur le destin des nouvelles nations sous divers mécanismes néocoloniaux, empêchant leur véritable développement. C'est pourquoi qualifier le gouvernement de transition malien simplement de "junte militaire putschiste" révèle un biais eurocentrique et/ou un rôle actif dans la propagande de guerre. Les deux servent l'objectif de détruire la souveraineté et les projets de développement dans cette région du Sahel, dont l'extension géographique atteint 3 millions de kilomètres carrés et dont la population est de 75,9 millions de personnes.

 

Un élément clé qui dément la propagande médiatique occidentale anti-coup d'État ou anti-juntes militaires est le soutien aux processus actuels des peuples nigérien, burkinabé et malien. Ce soutien populaire détruit le récit dominant, démentant la vision dominante qui prétend expliquer pourquoi les peuples ne font plus confiance aux systèmes prétendument démocratiques en Afrique. Placées sous la tutelle de politiques néocoloniales en matière culturelle et économique, ces démocraties ont consolidé le système de "l'aide au développement" des institutions de Bretton Woods, empêchant l'industrialisation et la satisfaction des besoins du peuple, attaquant les services publics de l'État. C'est ainsi que s'est produite au sein du peuple une inversion des valeurs : les démocraties en Afrique sont considérées comme des régimes néocoloniaux, tandis que les gouvernements de transition après un coup d'État sont perçus comme représentatifs de l'aspiration et de la volonté populaires.

 

L'AES, un bloc de pays africains en résistance

L'actuelle Révolution panafricaine introduit une nouveauté par rapport à la période de la décolonisation française et la génération des Indépendances : non seulement elle identifie et dénonce les puissances qui déstabilisent le Sahel et qui sont en fait ennemies de la souveraineté de l'Afrique, mais elle parvient à vaincre leurs stratégies de militarisation, de blocus, de sanctions et de chantage, imposant une nouvelle corrélation des forces. Face à la menace de guerre de la France et de ses pays vassaux membres de la CEDEAO en août 2023, le Mali et le Burkina Faso ont annoncé que "si la guerre est déclarée contre le Niger, c'est comme si elle leur était déclarée à eux aussi". Le 16 septembre, la création de l'Alliance des États du Sahel (AES) a consolidé ce pacte de défense commune. Avec son initiative, l'AES a démasqué la CEDEAO. Les peuples de la région ne la voient plus que comme l'un des nombreux outils de la stratégie néocoloniale en Afrique de l'Ouest. En quittant ensemble et "de manière irréversible" cette organisation, les gouvernements du Mali, du Burkina Faso et du Niger parviennent à ce qu'elle recule dans sa politique de sanctions illégales contre le Niger et se présente comme victime. D'autre part, le nationalisme dans les États du Sahel reprend une revendication clé du panafricanisme révolutionnaire, formant une Confédération qui serait l'embryon de l'unité de l'Afrique. De plus, il propose une mise en commun des ressources et des projets de développement dans la région du Liptako-Gourma (triple frontière entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger), qui ne peut devenir réalité qu'après la consolidation de la structure de défense commune. L'économiste égyptien Samir Amin a ainsi résumé la nécessité de créer un bloc de pays en Afrique de l'Ouest : "toute tentative de politique de développement dans le cadre d'espaces économiques aussi restreints que ceux qui caractérisent les États de la région est vouée à l'échec, car la rupture nécessaire avec la politique qui consiste à donner la priorité absolue au développement extraverti et impulsé de l'extérieur est impossible". Contrairement au nationalisme des pays historiquement industrialisés du Nord, qui s'est formé à partir du silence sur les crimes coloniaux et du pillage des richesses du Sud, le nationalisme patriotique au Sahel se réfère à un processus de développement endogène à partir de ses propres ressources nationales et d'une juste négociation des matières premières établie sans pression et librement avec de nouveaux partenaires comme la Russie, la Turquie ou la Chine.

 

Le 26 juillet 2023, le coup d'État au Niger a complètement bouleversé la situation, provoquant nervosité et agitation dans les chancelleries occidentales. En effectuant une série d'étapes décisives, le gouvernement du CNSP a consolidé la dynamique introduite par les coups d'État au Mali et au Burkina Faso. L'expulsion des troupes françaises stationnées au Mali (15/8/22) et au Burkina Faso (22/2/23) d'abord, des troupes de la mission des Nations Unies MINUSMA au Mali (31/12/23) ensuite, et des troupes françaises (31/12/23) et américaines (15/9/24) au Niger, enfin, est la démonstration spectaculaire que la défense de la souveraineté au Sahel n'est pas que des paroles en l'air. Mais, de plus, l'actuelle Révolution panafricaine identifie les ennemis des droits des peuples africains, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur du pays. En décembre 2023, le président Ibrahim Traoré a alerté sur la dimension de classe de la lutte que le Burkina Faso mène simultanément sur différents fronts :

Nous avons rencontré de nombreuses couches représentantes de l'entrepreneuriat burkinabé, et surtout les banquiers. C'était au mois d'août si je ne me trompe pas, lorsque nous avons souhaité qu'il y ait une nouvelle dynamique avec des rencontres permanentes pour soutenir le secteur privé. Nous souhaitons qu'il y ait des propositions pour que le gouvernement accompagne le secteur financier et crée de nouvelles entreprises pour renforcer le secteur privé burkinabé. À ce jour, il n'y a pas eu de réponse. Je vous le dis, cher banquier, que je suis à votre écoute. (...) J'invite le patronat à inscrire dans son agenda le Plan Stratégique et notre vision, qui est le développement endogène, le concept de production. Parce qu'on importe beaucoup et nous souhaitons qu'à partir de janvier les importateurs deviennent exportateurs et contribuent au secteur productif ici. Que celui qui importe du riz se prépare à investir dans la production de riz. On importe trop en Afrique. Selon les statistiques au Burkina Faso, nous serons à 100 milliards en 2025. C'est inadmissible.

 

La volonté manifestée à plusieurs reprises d'abandonner la zone monétaire du Franc CFA est une preuve de la continuité entre les défis d'aujourd'hui et celui de la décolonisation qui n'a pu être achevée dans la première décennie de 1960. En particulier, cela nous rappelle que la réussite de la Guinée à abandonner le Franc CFA au milieu de l'agression et du sabotage de la France n'a pu être répétée dans l'expérience malienne de Modibo Keita, en raison d'un recul historique :

"Les Accords Monétaires de 1967 ont été signés dans de très mauvaises conditions. Ils ont été indéniablement un frein à l'expérience de construction socialiste qu'avait menée le gouvernement du Président Modibo Keita depuis 1960, par le pouvoir exceptionnel d'ingérence qu'ils conféraient à la France, mais aussi et surtout par leurs implications pour la politique économique et financière du Mali"

 

Quelques jours seulement avant d'être renversé par le coup d'État militaire de Moussa Traoré, Keita avait déclaré que "les Accords de 1967 sont un piège. Nous devons nous préparer à les rompre". On n'a pas laissé le temps à Keita. Mais dans un avenir très proche, l'abandon de la monnaie franc CFA et la création d'une monnaie régionale est l'une des mesures prévues par la Confédération des États du Sahel. Contrairement à la situation qui a empêché de concrétiser la souveraineté monétaire dans les années 1960, l'existence d'un bloc de trois pays avec une politique commune dans différents aspects de défense de leur souveraineté est la garantie de mener à bien cette nouvelle vague de "Secondes Indépendances".

 

La lutte anticoloniale après les Indépendances

Pour se faire une idée de ce qui est en jeu actuellement avec la Fédération annoncée des États du Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger), et comprendre quels défis affrontent les processus de défense de la souveraineté, il est nécessaire de s'intéresser aux angles morts des Indépendances africaines de 1960. L'une des idées qui a le plus marqué la jeunesse africaine est la prise de conscience que ces Indépendances n'étaient que nominales. Les changements actuels de gouvernement dans la région actualisent et mettent en œuvre des processus de lutte pour l'authentique Indépendance africaine. C'est le passage de la lutte contre le système colonial français dans sa forme classique à un combat résolu contre les acteurs du néocolonialisme. Il n'est pas surprenant que les médias hégémoniques présentent le néocolonialisme comme un élément rhétorique de langage ou un concept démagogique utilisé par des "leaders populistes" africains. Les pères fondateurs des Indépendances africaines avaient déjà alerté sur ses dangers réels dès le début des années 1960.

 

Lorsque la reconnaissance de l'indépendance nationale devient inévitable, les impérialistes s'ingénient à vider cette indépendance de son contenu de libération authentique, soit en imposant des conventions léonines sur le plan économique, militaire et technique, soit en installant des gouvernements à leur guise, après des élections préfabriquées, ou encore en inventant des formules, soi-disant constitutionnelles, de coexistence multinationale, pour camoufler la discrimination raciale en faveur des colons (...).

 

Le rôle que jouent Goita, Traoré et Tiani dans l'organisation des luttes populaires et l'impact de leur vision stratégique – rendue possible grâce à leur accumulation d'expériences – introduisent un saut qualitatif dans la succession des événements contemporains. Dans le contexte de "nouvelle Guerre Froide" du bloc atlantique (OTAN) contre la Russie et la Chine, des possibilités s'ouvrent pour la recherche de la souveraineté comme ce fut le cas dans les années 1960. À cette époque, les pays du Sud étaient dans une dynamique de lutte avec un agenda commun dans le cadre du Mouvement des Pays Non-Alignés (MPNA) et de l'utilisation des institutions des Nations Unies comme la CNUCED comme porte-parole de la lutte pour la souveraineté des pays sous-développés et de ceux du bloc socialiste. Ernesto "Che" Guevara a résumé certaines lignes directrices de ce front naissant de pays :

Il est inconcevable que les pays sous-développés, qui subissent les énormes pertes de la détérioration des termes de l'échange, qui à travers la saignée permanente des remises de bénéfices ont amorti largement la valeur des investissements des puissances impérialistes, doivent affronter la charge croissante de l'endettement et de son amortissement, tandis que leurs demandes les plus justes sont ignorées.

 

C'est en septembre 1973, lors du 4e Sommet du MPNA à Alger, qu'une Déclaration Économique cristallisant l'essor des revendications des pays récemment décolonisés a été promulguée. Cette dynamique s'est traduite par la Charte du Nouvel Ordre Économique International (NOEI), signée en 1974 pour "combler le fossé entre les États industrialisés et le Tiers Monde : stabilisation du prix des matières premières et amélioration des termes de l'échange, renforcement de la coopération au développement, augmentation de la part du Tiers Monde dans la production mondiale et le commerce international...". Après les effets de l'augmentation du prix du pétrole imposée en 1973 par le groupe de pays réunis au sein de l'OPEP, les pays en quête de leur souveraineté allaient subir une nouvelle agression par les institutions financières du capitalisme.

 

La défaite temporaire de la lutte pour la souveraineté africaine

L'histoire écrite par les classes dominantes contribue à l'oubli de ces luttes pour le droit au développement, en soulignant leurs échecs et en relativisant l'impact du néocolonialisme et la brutalité de ses soutiens dans les forces réactionnaires locales, qui à cette époque s'est matérialisée par des coups d'État, des sabotages, des assassinats et la répression des premières résistances africaines. Cependant, la prise de conscience de cette nouvelle phase de la lutte de libération nationale africaine face au néocolonialisme a un double avantage par rapport à celle des premières années des Indépendances. D'une part, les masses des peuples africains ont acquis des connaissances approfondies au cours de décennies d'expérience. Aujourd'hui, le nationalisme africain est moins alimenté par des illusions bourgeoises du "retour à la source originelle" du socialisme africain, vu comme un modèle idéalisé antérieur à la colonisation occidentale. L'intellectuel sénégalais Pathé Diagne a démenti ce mythe en ces termes :

La prise de position profondément inégalitaire qui transparaît partout dans les sociétés d'ordres et de castes est l'une des caractéristiques les plus impressionnantes des sociétés du Soudan nigérien. (...) on constate partout le même souci de hiérarchisation sociale avancée. (...) Ce sont ces statuts qui attestent des inégalités institutionnalisées dans des législations qui délimitaient, pour chaque individu, ses droits et ses obligations.

 

Dans les pays où des expériences socialistes ont été initiées comme le Mali de Modibo Keita, l'impérialisme s'est acharné contre le mauvais exemple de ce dirigeant africain en le renversant le 19 novembre 1968 et en l'emprisonnant jusqu'à sa mort le 16 mai 1977. Peu avant le coup d'État contre Keita, un Comité de Défense de la Révolution avait été créé et un bilan critique de la politique agraire des premières années avait été tiré. Concernant les tentatives de créer un "socialisme africain" qui récupérerait le modèle social et économique qui prévalait avant le colonialisme, les mécanismes néocoloniaux d'une part et les incohérences ou complicités d'autre part ont suffi à limiter leurs possibilités de succès. Pour différentes raisons, certains pères fondateurs des Indépendances ont sous-estimé le rôle des classes sociales dans la nouvelle réalité nationale africaine. En considérant la notion de lutte des classes comme un concept non applicable aux sociétés africaines de ce contexte, le rôle de complicité avec les intérêts du système néocolonial que jouèrent précocement certains acteurs africains a pu être sous-estimé. En revanche, les mouvements les plus radicaux et représentatifs de la lutte anticoloniale comme l'UPC au Cameroun, le FLN en Algérie ou le SAWABA au Niger, ainsi que les leaders révolutionnaires comme Modibo Keita au Mali ou Amílcar Cabral en Guinée-Cap-Vert l'ont prise très en compte. Ce fut précisément ces leaders qui furent réprimés avec la plus grande violence, étant arrêtés, renversés ou assassinés. Cette stratégie secrète fut conçue de manière précoce par le colonialisme français, et résumée ainsi par Daniel Doustin, l'administrateur colonial de Yaoundé (Cameroun) : "La France accordera l'indépendance à ceux qui la réclamaient le moins, après avoir éliminé politiquement et militairement ceux qui la réclamaient avec le plus d'intransigeance". C'était une déclaration d'intentions qui devait rester secrète, et après les Indépendances, l'ancienne puissance coloniale a approfondi son ingérence et son soutien à la répression de "l'ennemi intérieur" à travers les accords de coopération et de défense de 1960-61.

 

L'annulation par l'AES des accords militaires avec l'ancienne puissance coloniale et la signature récente d'accords stratégiques de coopération et de défense avec la Fédération de Russie permettent aux peuples du Sahel d'affronter leurs défis à partir de nouvelles conditions et d'envisager un avenir de dignité pour leurs enfants, loin de la perspective de l'exode et du recrutement dans des groupes armés terroristes. Ou comme le président du Niger Abdourahamane Tiani l'a résumé : il s'agit de transformer la région du Sahel de "zone d'insécurité" en "zone de prospérité".

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

La confédération des États du Sahel et sa lutte actuelle contre le néocolonialisme

Alex Anfruns est un journaliste et écrivain espagnol. Il est actuellement professeur à Casablanca, au Maroc, où il mène des recherches sur les liens thématiques entre les littératures hispanique et arabe. Il s'intéresse particulièrement aux questions géopolitiques, notamment en Afrique et en Amérique latine. Il a écrit sur la situation politique au Sahel, en particulier sur les récents développements au Burkina Faso, au Mali et au Niger.

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