La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le 9 juin 2024 à Bruxelles AFP JOHN THYS
La presse note : après les élections au Parlement européen, l'Europe passe à l'extrême droite. Les partis racistes, xénophobes et suprémacistes gagnent du terrain. Mais, soyons honnêtes, depuis les années 1970, la ligne de démarcation entre le projet totalitaire issu du Troisième Reich et une proposition sociale-démocrate s'est estompée. Le triomphe de Margaret Thatcher a marqué un tournant. L'adoption des politiques néolibérales et de l'économie de marché a révélé le vrai visage de l'Union européenne.
Comment expliquer autrement la guerre des Malouines, le maintien du blocus de Cuba, la reconnaissance du faux "gouvernement" de Juan Guaidó qui déstabilise la République bolivarienne du Venezuela, ou encore les politiques migratoires qui font des milliers de morts en Méditerranée ? L'Union européenne est le meilleur exemple de capitalisme dépendant économiquement et militairement des États-Unis. Aujourd'hui, 27 pays sont aux mains du capital financier, des entreprises transgéniques, de la pharmacie, de l'agroalimentaire, de l'automobile, de l'armement, de l'électronique et du capitalisme vert.
Rien n'est comme on le croit. Cette année marque le 80e anniversaire du débarquement en Normandie. Le 6 juin 1944, les troupes alliées ont fait un pas de géant vers la défaite d'une partie de l'armée allemande, dont le tournant a été le triomphe de l'armée soviétique à Stalingrad. Cependant, lors des commémorations de 2024, les autorités civiles et militaires accueillent un représentant de l'extrême droite européenne, le président ukrainien Volodymir Zelensky, qui lance des tirades contre la Russie, dénigrant son rôle dans la défaite nazie. Tous les présents sont favorables à la poursuite du financement de la guerre sous l'égide de l'OTAN.
Comment s'étonner des résultats d'une élection où un Européen sur deux s'est abstenu et où la majorité des électeurs soutiennent la politique belliciste et sont favorables à un durcissement des politiques migratoires ? Ce n'est pas Meloni, Orbán, Le Pen, c'est Ursula von der Leyen, le groupe populaire et ses alliés, flanqués de la social-démocratie. La présence de l'extrême droite est inégale dans l'Union européenne et sert à masquer des politiques réactionnaires. Les différences sont amplifiées.
Centrer le débat sur la montée des partis d'extrême droite, c'est détourner l'attention et fermer les yeux sur une option qui a hiberné après la défaite militaire de l'armée allemande en 1945. Ne l'oublions pas : ses idéologues ont baissé pavillon pendant la période de la libération, marquée par un fort antifascisme. Mais dans les années 60, l'opération Gladio a été orchestrée par la loge P2, financée par l'argent de la CIA, de l'OTAN et des banques pour empêcher la montée de la gauche communiste en Italie et en France, éclaboussant la démocratie chrétienne et la social-démocratie.
Aujourd'hui, l'extrême droite se reconnaît fièrement comme fasciste, ravive le discours et banalise les crimes contre l'humanité du Troisième Reich. Les déclarations du président du parti Alternative pour l'Allemagne, Maximilian Krah, selon lesquelles tous les membres de la SS n'étaient pas des criminels, reflètent le pacte qui a suivi les procès de Nuremberg pour blanchir les nazis. Faut-il oublier que 90 % des dirigeants du parti national-socialiste, de la SS et de la Gestapo ont été disculpés et que certains ont été incorporés dans les services de renseignement des pays alliés ? Des scientifiques, des musiciens, des juristes, des militaires de haut rang, tous nazis, sont restés dans les institutions. Des universitaires, des sportifs, des acteurs, des économistes, des politologues, ont vu leur passé nazi disparaître.
Trois exemples et un scandale : Herbert von Karajan sera chef d'orchestre de la Philharmonie de Berlin de 1954 à sa mort en 1989 ; Wernher von Braun, l'ingénieur qui a créé les bombes V1-V2 larguées sur Londres, est devenu citoyen américain en 1955, coopté par la NASA pour coordonner le projet Apollo qui a conduit l'homme sur la lune, et le ministre de la guerre et de l'armement d'Hitler, Albert Speer, après 20 ans de prison (l'Union soviétique s'est opposée à ce qu'il soit libéré avant d'avoir purgé sa peine) a vécu à Londres, a publié ses mémoires et est mort millionnaire en 1981.
La perversion du blanchiment nazi, c'est l'Autrichien Kurt Waldheim, élu secrétaire général des Nations unies entre 1972 et 1981, chef du Parti populaire autrichien. Après le scandale, son passé nazi n'a pas été un problème pour son élection à la présidence de l'Autriche en 1986.
Les votes de la droite et de l'extrême droite sont alimentés par les milliers d'enfants et de petits-enfants de nazis qui sont aujourd'hui fiers du passé national-socialiste de leurs parents et grands-parents. Le fils d'Otto von Wächter, créateur de la Waffen-SS en Ukraine, responsable du meurtre de plus de 20 000 Polonais, Horst von Wächter, a participé à un hommage à son père en 2014 avec le parti ukrainien fondé par Stepan Bandera en uniforme SS et croix gammée.
Faut-il s'étonner qu'aujourd'hui, la deuxième force politique d'Allemagne fasse revivre le Troisième Reich ? Les universités, la magistrature, les forces armées et les entreprises ont dans leur descendance les meilleurs cadres de l'extrême droite. En France, en Italie, en Hongrie ou en Pologne, ils ont attendu l'occasion de reprendre leur place.
Des responsables ? Demandez à ceux qui ont consenti à leur réarmement. Le combat contre l'extrême droite ne viendra pas de la droite ou de la social-démocratie, il viendra de la gauche. Et contre elle, tous s'unissent.
L'histoire est chargée. Espérons que le Front populaire mené par la gauche insoumise en France sera un tournant, sinon l'idée d'une Europe solidaire des peuples et sans l'OTAN s'éloigne de l'horizon.
Traduction Bernard Tornare
Marcos Roitman Rosenmann est un universitaire, sociologue, analyste politique et essayiste chilien-espagnol. Depuis 1974, exilé pendant la dictature du général Augusto Pinochet, il réside en Espagne.
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