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Pourquoi les politiciens américains ont-ils peur de l'ail chinois ?

par Bernard Tornare 15 Décembre 2023, 16:05

Un vendeur vend de l'ail sur le marché de Chaowai à Pékin © NOEL CELIS / AFP

Un vendeur vend de l'ail sur le marché de Chaowai à Pékin © NOEL CELIS / AFP

La peur est l'outil privilégié de Washington pour centraliser le pouvoir. Elle est donc évoquée à chaque occasion.

 

Par Timur Fomenko

 

Le sénateur de Floride Rick Scott a récemment été ridiculisé en ligne après avoir déclaré que les importations d'ail chinois aux États-Unis constituaient une "menace pour la sécurité nationale". Cela peut sembler drôle, mais il est en fait courant que les hommes politiques américains fassent de telles déclarations à propos de tout ce qui vient de Chine, même si c'est ridicule.

 

Les exemples sont nombreux : ballon, réfrigérateur, machine à café, grue, voiture électrique, métro, étudiant, Institut Confucius, Huawei, TikTok, etc. La liste est longue. Plutôt que d'être bizarre, c'est en fait la norme pour les sénateurs américains, entre autres, d'agir de la sorte. D'une manière ou d'une autre, tout ce qui vient de Chine est lié de façon malveillante à une conspiration du parti communiste et il n'y a pas de place pour la normalité.

 

Pour comprendre pourquoi il en est ainsi, il faut reconnaître que la politique américaine fonctionne fondamentalement sur le mode de la peur. Les États-Unis sont une vaste démocratie fédéraliste de plus de 300 millions d'habitants, qui vivent dans des régions très diverses et dont les visions du monde sont polarisées. La Constitution consacre cette structure. Il fut un temps où les États avaient plus de pouvoir et d'autonomie qu'aujourd'hui. Cependant, la guerre civile et ses conséquences ont produit une trajectoire politique qui tendait vers la centralisation du pouvoir exécutif par divers moyens.

 

Cette tendance s'est poursuivie au 20 ème siècle et les guerres mondiales I et II, ainsi que la Grande Dépression, ont exercé une influence significative sur elle. Face à de tels défis, comment maintenir l'unité du pays ? Non seulement par la centralisation légale, comme dans le cas de l'expansion de l'autorité fédérale introduite par le New Deal de Roosevelt, mais aussi par l'évocation de la peur pour maintenir l'unité et la conformité dans une nation qui a toujours été, et encore plus aujourd'hui, amèrement divisée. Ainsi, à partir de la Seconde Guerre mondiale et de l'expansion des technologies de la radio et de la télévision, les États-Unis ont commencé à intensifier leur appareil de propagande afin de pouvoir consolider le soutien à leurs politiques étrangères.

 

Par conséquent, à partir de la guerre froide, l'armement de la peur est devenu le principal outil américain pour légitimer les objectifs de sa politique étrangère et renforcer l'unité, même en cas de débats controversés à l'intérieur du pays. La première expression notable de ce phénomène a été l'ère maccarthyste et la "peur rouge". Les fonctionnaires américains ont appris à manier des armes, à exagérer et à utiliser la peur irrationnelle pour renforcer la loyauté envers l'État en créant de folles théories de conspiration sur l'infiltration et la subversion. Ils s'en sont également servis pour clore le débat politique et étouffer la dissidence, le degré de paranoïa étant utilisé pour empêcher toute critique, souvent en accusant le critique d'être compromis par l'adversaire ou d'être inauthentique d'une manière ou d'une autre.

 

L'armement de la peur dans ce sens est déployé pour obtenir le consentement à des politiques agressives et effrayer le public pour qu'il les soutienne. Par exemple, l'exemple moderne le plus célèbre de l'armement de la peur a été l'affirmation bidon selon laquelle Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive pour justifier l'invasion de l'Irak. La priorité actuelle de la politique étrangère américaine est Pékin, et Washington revient donc à l'utilisation de la paranoïa anticommuniste pour discréditer tout ce qui est chinois et qui arrive en Amérique. Les griefs de Washington à l'égard de Pékin sont liés à l'économie et au commerce et, par conséquent, les politiciens américains utilisent le langage des "menaces pour la sécurité nationale" pour susciter la peur à l'égard de divers produits chinois qu'ils n'apprécient pas. Dans le cas de l'ail, le sénateur Scott a au moins choisi une voie d'attaque plus plausible, en parlant de l'application des règles commerciales et d'un "grave problème de santé publique" découlant des "pratiques de culture" prétendument insalubres de la Chine.

 

Quelle que soit l'accusation spécifique, l'objectif final de cette campagne de peur est d'exclure de force le produit cible du marché américain et de convaincre les alliés de faire de même. Le traitement de la participation de Huawei aux réseaux 5G occidentaux en est la preuve la plus flagrante. Huawei a été accusé, sans aucune preuve substantielle, de représenter un risque pour la sécurité et d'espionner pour le compte de la Chine. Selon la méthode américaine, l'accusation est répétée encore et encore, puis les médias de l'establishment ont pour fonction de répéter cette affirmation sans esprit critique en la transmettant comme une "préoccupation" impartiale, sans aborder le véritable motif. Cela permet de retourner l'opinion publique contre la cible et d'obtenir les résultats souhaités en matière de politique étrangère.

 

Le fait de qualifier l'ail de "menace pour la sécurité nationale" a été moqué à juste titre, ce qui révèle les limites de ce genre de tactique hystérique. La véritable motivation de M. Scott était manifestement d'encourager l'élimination des produits agricoles chinois afin de protéger les producteurs américains. Dans une certaine mesure, les administrations présidentielles successives ont fait de même, même si leur angle habituel était le "travail forcé" lorsqu'elles tentaient d'utiliser les droits de l'homme comme arme contre des produits tels que les tomates ou le coton du Xinjiang.

 

Cependant, l'absurdité des commentaires de Scott ne fait que montrer à quel point la paranoïa dans la politique américaine est délibérément opportuniste et rarement basée sur des faits. Les États-Unis considèrent la peur comme une arme très puissante et un outil de persuasion pour pousser au conformisme et à l'unité dans un ordre politique par ailleurs âprement divisé et doté d'une autorité centrale limitée par la Constitution. Et cela fonctionne.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en anglais

 

Timur Fomenko est un analyste politique russe.

 

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