Nous sommes habitués à regarder les tragédies du monde, à être témoins d'énormes injustices et de souffrances brutales dans les journaux télévisés à l'heure du déjeuner. L'interminable série de conflits et de carnages que l'hégémonie planétaire des États-Unis nous a fait vivre depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, surtout depuis la chute de l'Union soviétique, a développé en nous une sorte de callosité d'autodéfense. On ne peut pas passer ses journées à penser aux bombardements, aux corps mutilés ou aux tortionnaires, car la vie est aussi, quand même, belle et préserver la joie doit être l'une de nos principales préoccupations.
Mais cela devient très difficile pour qui suit avec un minimum d'attention ce qui se passe à Gaza. Nous pensions être guéris de nos peurs et que le pire de l'humanité avait touché le fond. Mais les images que nous voyons quotidiennement nous confirment que ce n'est pas encore le cas. Quoi de pire que de bombarder des enfants, que de couper à jamais l'innocence de leurs cœurs et de leurs yeux. Quoi de plus inhumain que de leur ôter la vie par milliers (plus de 10 000 à ce jour, selon Euromed) et d'encercler ceux qui restent dans l'horreur, de les forcer à vivre sous les bombes dans des tentes de fortune, sans eau ni nourriture et à la merci des maladies.
Que faire d'autre après cela que de détruire les universités, les bibliothèques, les écoles, les mosquées, les hôpitaux, les infrastructures, de transformer la bande de Gaza en un terrain vague où les promoteurs israéliens annoncent déjà "le rêve de posséder une maison sur la plage".
Forcer ses 2,3 millions d'habitants - dont la grande majorité sont des réfugiés déjà expulsés de leurs terres d'origine - à quitter à nouveau leurs maisons, en les poussant vers la frontière égyptienne, tout en les affamant intentionnellement (près de 90 % d'entre eux ont déjà été déplacés).
Les détenir encore et les humilier publiquement, en les faisant défiler dans les rues en sous-vêtements. Chirurgiens, infirmières, enseignants, aucun d'entre eux, pour autant que nous l'ayons appris, n'a de lien avec le Hamas ou la violence.
Et tout cela, ne l'oublions pas, avec l'approbation de l'Occident. En premier lieu, l'hégémon américain qui envoie les bombes et les encourage clairement, même si ses dirigeants appellent publiquement à la retenue. Mais aussi de sa cohorte de soutiens européens et autres, qui, ces derniers jours seulement, ont enfin timidement osé voter un cessez-le-feu à l'ONU, mais n'ont toujours pas pris d'autres mesures efficaces qui pourraient contribuer à arrêter cette colossale tragédie.
Le génocide auquel nous assistons en direct à Gaza est l'épilogue infâme du déclin de la domination occidentale sur le monde, son image la plus illustrative. C'est l'effondrement absolu de toutes les valeurs que l'Occident a jadis proclamées. Aucun de ceux qui soutiennent ce qui se passe par action ou par omission, aucun de ceux qui auraient pu faire quelque chose pour l'empêcher et qui ne l'ont pas fait, ne pourra parler des droits de l'homme après cela sans avoir honte.
Il n'est pas nécessaire de réfléchir beaucoup pour se rendre compte que le modèle occidental est en train de s'effondrer partout. Il échoue dans le salut écologique de la planète, dans la résolution des injustices ou de la pauvreté, dans le respect de la liberté d'expression de ceux qui pensent différemment, dans la coexistence pacifique, dans la recherche d'une quelconque prospérité partagée entre les nations ou les peuples.
Mais elle se gargarise aussi des valeurs les plus fondamentales pour lesquelles l'être humain est digne de ce nom depuis la nuit des temps : l'humanisme, la compassion, la bonté, la solidarité, l'attention à l'autre, l'empathie.
Lorsque la journaliste gazaouie Kholoud Faqawi décrit comment les livres de Camus, Shakespeare et Kafka tremblent sur ses étagères sous les bombardements, elle ne fait qu'exprimer par une magnifique métaphore l'effondrement du monde occidental de la justice, des droits de l'homme et de la liberté. Comment le siècle des lumières s'éteignait brutalement, alors que les avions israéliens laissaient aussi sa ville sans lumière.
Comme le dit Kholoud, l'équation est devenue plus claire qu'auparavant : nous, les morts, à l'extérieur du cercueil fermé par des barbelés, et eux, les vivants. Le jardin et la jungle que Borrell a si bien décrits. Non, il n'y a pas d'échappatoire pour ceux qui vivent dans la jungle, il n'y a bien sûr pas de projet commun pour les englober. Le modèle occidental a clairement montré qu'il s'agissait d'un système fermé et excluant : l'idée n'est pas de cultiver un jardin mondial, mais de renforcer les murs qui le séparent et de créer davantage de ghettos. Un Gaza planétaire, pour reprendre les termes de Rafael Poch.
La mauvaise nouvelle, c'est que le reste du monde l'a compris depuis longtemps et que le massacre dans la bande palestinienne a accéléré la conviction et l'indignation de millions d'êtres humains qui descendent partout dans la rue pour dire que trop c'est trop.
Face à l'impuissance à laquelle nous sommes acculés, nous sommes amenés à penser que les abîmes de bassesse morale que nous atteignons sont le dernier souffle d'un modèle qui s'effondre. L'aboutissement d'un système de domination sauvage.
Et nous avons aussi la certitude que nous ne voulons pas de ce maudit jardin. La vie est ailleurs. Il est temps d'aller la défendre et de la réclamer.
Traduction Bernard Tornare
Javier García est un journaliste espagnol. Il a été correspondant en chef au Moyen-Orient et en Extrême-Orient, en Amérique latine, en Europe et en Afrique, ainsi qu'envoyé spécial dans différents conflits armés. Il est actuellement professeur de journalisme à l'université Renmin de Pékin. Son dernier ouvrage s'intitule China, amenaza o esperanza.
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