Par Roberto Silva
Traduction : Gil B. Lahout
Chapitre 7 – Le putsch de 1992
La mise en œuvre de mesures impopulaires jeta un énorme discrédit sur le gouvernement de Carlos Andrés Pérez, suscitant le mécontentement de vastes segments de la population, y compris la classe moyenne. Cette situation politique, combinée à l’impatience des officiers les plus jeunes, poussa les dirigeants du Mouvement bolivarien à fixer la date d’un coup d’État : le jour du retour du président après une tournée à l’étranger.
Ainsi, le 3 février 1992, l’avion présidentiel atterrissait à 22 heures, en provenance de Davos, en Suisse, où se réunit tous les ans l’establishment mondial et où convergent les dirigeants des pays dépendants pour montrer leur soumission à l’ordre mondial imposé par les grandes puissances. De l’aéroport, le président se rend à la Casona, la résidence présidentielle.
Il sommeille depuis peu, lorsqu’il est réveillé par le ministre de la Défense. Au téléphone, celui-ci l’informe qu’un soulèvement militaire est en cours. Les insurgés sont dirigés par un lieutenant-colonel du nom d’Hugo Chávez.
À minuit trente, le 4 février, Hugo Chávez s’est installé au musée historique de La Planicie, à Caracas, à deux kilomètres du palais présidentiel. Il a envoyé deux capitaines à l’assaut du palais présidentiel de Miraflores. C’est là qu’éclatent les premiers affrontements, avec des morts et des blessés. Quant au président, il parvient à s’échapper par les souterrains. Il se dirige vers les studios de télévision de la chaîne Venevisión pour diffuser un message à la population et dénoncer un coup d’État.
Lorsque le président Pérez apparaît sur les écrans de télévision, Francisco Arias Cárdenas a la mainmise sur la garnison militaire de Maracaibo et a mis aux arrêts le gouverneur de l’état de Zulia. Les commandants Urdaneta et Ortiz contrôlent les régions de Maracay et de Valencia. À Caracas, Yoel Acosta s’est emparé de l’aéroport de La Carlota et détient le chef de la Force aérienne. Mais ailleurs dans la capitale, les problèmes sont nombreux. Un groupe avait pour mission de prendre une chaîne de télévision pour transmettre une proclamation préenregistrée sur une cassette VHS. Les militaires remplissent leur mission et occupent les locaux, mais ils ignorent comment diffuser la vidéo. Les techniciens leur ont dit qu’il était impossible de la transmettre à partir de ce format VHS.
Et au lieu de la vidéo de Chávez, c’est le président Pérez qui apparaît à l’écran pour annoncer au pays qu’une insurrection est en cours. Il qualifie les putschistes de ‘vulgaires délinquants’ qui veulent éliminer la démocratie et ne tarderont pas à être défaits.
En réalité, une délation avait placé en alerte les troupes loyales au gouvernement qui attendaient en nombre supérieur les rebelles au palais de Miraflores. L’assaut fut donc un échec. À cela s’ajoutent les problèmes de communication. Les insurgés de Caracas ont été incapables de contacter les autres garnisons favorables au mouvement à l’intérieur du pays.
Caracas est le seul endroit où des affrontements ont eu lieu. Ils ont duré deux heures, en deux endroits différents : le palais de Miraflores et l’aéroport de La Carlota. On estime qu’à ce soulèvement ont participé 2 367 officiers, dont 5 lieutenants colonels, 14 majors et 54 capitaines. La rébellion a malheureusement fait 20 morts, dont 14 militaires, et des dizaines de blessés.
À 7h45 le matin du 4 février, Chávez décide de se rendre. Il est emmené à Fuerte Tiuna, la base militaire la plus importante du pays, où se trouve le ministère de la Défense. Il est accueilli par le ministre Ochoa, à qui il rend les armes.
À l’heure de la reddition de Chávez à Caracas, les bases militaires de Valencia et de Maracay sont encore aux mains des rebelles. On menace de les bombarder s’ils ne se rendent pas. Chávez savait alors que l’idée de Jesús Urdaneta était de s’immoler en cas d’échec. Il était cerné et avait coupé toute communication. Chávez propose alors de se rendre lui-même à Maracay, afin de le convaincre de se rendre. Cette proposition lui est refusée.
Chávez accepte alors de diffuser lui-même un message à la télévision pour demander à ses camarades de déposer les armes et ainsi éviter un bain de sang. Mais il refuse de lire un message dicté par les autorités. En fait, il se souvient alors de l’ex-président panaméen Noriega, apparaissant démoralisé face aux caméras autorisées par l’armée des États-Unis. Chávez, lui, ne veut en aucun cas donner l’image du perdant. Il veut apparaître debout, dans la dignité, face à ses compatriotes, en uniforme et avec son béret rouge.
Il prend donc la parole face aux micros : « Je tiens tout d’abord à dire bonjour à tout le peuple du Venezuela. Ce message bolivarien s’adresse aux vaillants soldats du Régiment de Parachutistes d’Aragua et de la Brigade blindée de Valencia. Camarades, malheureusement, pour l’instant, les objectifs que nous nous sommes fixés n’ont pas été atteints dans la capitale. Autrement dit, nous ici à Caracas, nous n’avons pas pu contrôler le pouvoir. Vous là-bas avez réussi, mais l’heure est à la réflexion et d’autres temps viendront, et le pays doit prendre le cap vers un avenir meilleur. Donc, écoutez mes paroles, écoutez le commandant Chávez qui vous envoie ce message. S’il vous plaît, réfléchissez, déposez les armes, parce qu’en vérité, les objectifs que nous avons tracés au plan national sont désormais impossibles à atteindre. Camarades, écoutez mon message solidaire. Je remercie votre loyauté, votre courage, votre générosité, et moi, face à tout le pays et face à vous, j’assume l’entière responsabilité de ce mouvement militaire bolivarien. Merci. »
Ce que retiennent les nombreuses personnes qui ont écouté son message, c’est le ‘pour l’instant’. Cela signifie-t-il que la lutte n’est pas terminée? Le temps montrera qu’en effet, la bataille était perdue, mais le chemin de la révolution ne faisait que commencer.
Plus tard, Chávez évoquera ces moments : « J’étais abattu, je me sentais vaincu. J’avais commis l’erreur du siècle. Non seulement je m’étais rendu, mais en plus, le plan n’avait pas marché, et puis dire aux autres de se rendre… Santeliz s’est alors assis à ma droite et m’a tapoté l’épaule : ‘c’était bien, gamin, ce que tu as dit!’ Je me souviens lui avoir répondu : ‘Comment ça, c’était bien? Je leur ai dit de se rendre!’ ‘Non, tu as dit pour l’instant’. Sur le moment, je ne me suis pas rendu compte, ça m’est sorti tout seul. »
Santeliz était un général ami de Chávez, qui n’avait pas participé à la rébellion. Les commandants ont donc accepté de se rendre, comme Chávez l’avait demandé. C’est Urdaneta qui a le plus tardé, parce qu’il voulait se battre jusqu’au bout.
Dans la soirée du 4 février, le président s’est adressé à la population en annonçant que la rébellion était vaincue et que quelque 300 militaires étaient aux arrêts. Paradoxalement, après cette tentative de putsch, Carlos Andrés Pérez reçut des messages de solidarité de la part de George Bush et de Fidel Castro.
Le soulèvement fut exclusivement militaire, car les conjurés avaient décidé de ne pas faire participer des civils, même si, à certains endroits, des officiers plus jeunes ont ignoré les ordres et permis à des civils de prendre part à la révolte. Selon Douglas Bravo, le légendaire dirigeant de la guérilla et président du PRV, les militaires bolivariens avaient pris leurs distances vis-à-vis du parti quelques mois avant la rébellion. La dernière réunion avec Chávez eut lieu en octobre 1991. Bravo était partisan d’une action civile, comme une grève générale, précédant le soulèvement militaire. Mais Chávez y était opposé.
Le leader du mouvement bolivarien a toujours refusé de considérer les événements du 4 février comme une tentative de coup d’État. Pour lui, il s’agissait d’une insurrection devant mener à la mise en pratique d’idées progressistes. Cependant, pendant longtemps encore après ces événements, Chávez a dû démontrer qu’il n’était pas un militaire putschiste, mais bien un révolutionnaire qui voulait changer la situation de son pays au bénéfice des segments populaires. Il lui faudra consacrer du temps et des efforts pour que les milieux progressistes et de gauche cessent de se méfier de lui à cause de sa participation au putsch de 1992.
En revanche, la majorité de la population a perçu la rébellion militaire avec indulgence, à mesure qu’augmentait le discrédit du gouvernement néolibéral de Pérez. Chávez acquit une notoriété et une popularité qui ont nourri la sympathie d’une majorité de Vénézuéliens, y compris de la classe moyenne, laquelle l’a ensuite remis en question une fois qu’il est arrivé au pouvoir.
Modesto Emilio Guerrero, le biographe de Chávez le plus reconnu, a évalué en ces termes la tentative putschiste de Chávez : « L’erreur a été de limiter le coup à la conspiration militaire, sans lien avec les instances de lutte des masses travailleuses. Le résultat en a été une sorte d’avant-gardisme militaire, tenant plus du volontarisme des guérillas des années 60 du 20e siècle que de la démonstration de la révolution cubaine elle-même. Le plus curieux est que, par cette expérience, Chávez est devenu un héros politique, un statut bien plus complexe que l’aurait été sa destinée la plus prévisible, celle de n’être ‘qu’un putschiste de plus’. »
Au-delà de l’opinion de Chávez sur le 4 février, il s’agissait indubitablement d’une tentative de coup d’État et comme telle, il faut admettre que ce fut une erreur de la part du mouvement bolivarien. Mais il convient aussi d’apporter deux circonstances atténuantes. D’une part, il ne s’agissait pas d’un mouvement cherchant à installer au pouvoir les minorités privilégiées, ni d’une action attisée depuis une ambassade étrangère, comme ce fut si souvent le cas en Amérique latine. D’autre part, l’armée avait besoin d’effacer cette image du Caracazo, où elle fut utilisée par le gouvernement pour réprimer le peuple et appliquer sans autre contretemps les plans d’ajustement recommandés par les organismes financiers internationaux.
En outre, ajoutons que, contrairement à 2002, lorsque Chávez subit lui-même une tentative de coup d’État et que les responsables sont presque tous restés en liberté, le militaire bolivarien a bel et bien dû passer deux ans en prison pour ne pas avoir respecté les règles du jeu qu’impose la démocratie.
Chapitre 8 – La prison
Le putsch ayant échoué, les militaires rebelles restent détenus pendant 17 jours à la Direction du Renseignement militaire, pour être ensuite transférés à la prison de la base San Carlos de Caracas. Plus tard, certains, dont Chávez, sont envoyés à la prison de Yare, à deux heures de Caracas. Le gouvernement préférait alors l’éloigner le plus possible du centre de pouvoir, vu la notoriété croissante du personnage auprès du peuple.
Quelques jours après sa détention, il reçoit la visite de Gilberto Lombano, fils d’Ana et petit-fils de Maïsanta, qui lui offre le scapulaire du caudillo. Cet objet l’a certainement aidé à supporter les jours difficiles qui l’attendaient.
Après la rébellion, des voix se firent entendre en faveur des militaires bolivariens, de la part d’intellectuels et d’hommes politiques de gauche, qui signèrent une lettre ouverte en leur défense pour réclamer leur libération. Parmi les signataires figurait Domingo Alberto Rangel, fondateur du MIR, une guérilla née en 1962. Il y avait également Pedro Duno, qui avait été l’homme de confiance de Che Guevarra au Venezuela, ainsi que Manuel Vadell, homme politique et éditeur.
En prison, Chávez cultive et accroît son intérêt pour la lecture. Il consacre aussi beaucoup de temps à la nombreuse correspondance qu’il reçoit. Les officiers incarcérés proposent de rester actifs dans les limites de leur enfermement. Ils prennent des cours à distance, et certains entament même des études de troisième cycle. Ils font aussi de l’exercice, jouent au volley-ball, entretiennent une maison.
Les jours de visite, un grand nombre de personnes fait la queue devant la prison. On veut rencontrer Chávez, et celui-ci reçoit tous ceux qu’il a le temps de recevoir. Les journalistes commencent à visiter les lieux où l’ont mené les hasards de la vie, veulent connaître sa famille. Ils introduisent en fraude des téléphones portables dans la prison, pour pouvoir l’interviewer.
José Vicente Rangel, à l’époque journaliste (il sera plus tard ministre de la Défense, puis vice-président de Chávez), réussit à introduire une caméra dans la prison de Yare et réalise une interview qui fait grand bruit. Mais son programme est censuré. Le journaliste et le militaire resteront toujours en contact à partir de ce moment.
Chávez est devenu populaire surtout dans les quartiers les plus pauvres. Alors qu’il était en prison, un poème commence à circuler, intitulé ‘Notre Chávez’.
Notre Chávez, qui es en prison, que ton coup soit sanctifié
Venge-nous, ton peuple
Que ta volonté soit faite, celle du Venezuela, celle de ton armée
Donne-nous la confiance que nous avons perdue
Ne pardonne pas les traîtres
Comme nous ne pardonnerons pas ceux qui t’ont enfermé
Sauve-nous de tant de corruption et libère-nous de Carlos Andrés Pérez. Amen.
Il était en prison depuis deux mois lorsqu’il prend connaissance du poème. Et c’est avec surprise et gratitude qu’il reçoit les innombrables marques d’affection, à mesure que les nouvelles affluent depuis l’extérieur de la prison. On l’informe qu’il devient une figure très appréciée dans les quartiers populaires.
Trois des principaux commandants emprisonnés finissent par pactiser avec le régime. Mais William Izarra et Hugo Chávez restent fermes dans leur décision de ne pas transiger face à des gouvernements qui trompent la volonté du peuple en appliquant des programmes contraires à leurs promesses électorales. Ainsi, sous le gouvernement de Rafael Calera, qui a suivi celui de Pérez, Francisco Arias Cárdenas se voit offrir un poste au PAMI (programme alimentaire) dans l’état de Zulia. Luis Valderrama travaille aussi dans le même programme, mais dans la ville de Maracaibo. Quant à Jesús Urdaneta, il accepte un poste de consul à Vigo, en Espagne.
En prison, les divergences qui existaient déjà au sein du MBR200 se creusent encore davantage, principalement entre Chávez et Arias Cárdenas. Et c’est justement certains de ces anciens membres du MBR qui sont à l’origine de nombre de critiques et calomnies à l’encontre d’Hugo Chávez. Et les médias privés les utilisent dans leurs campagnes de diffamation au service des intérêts de l’Empire.
Le 27 novembre 1992, un groupe de militaires tente un nouveau coup d’éclat. L’un de leurs objectifs est de libérer leurs camarades prisonniers. Participent à ce soulèvement des membres actifs des trois forces, dont l’aviateur Luis Reyes, ami de Chávez et futur gouverneur de l’état de Lara. Avec son avion, il passe le mur du son en survolant Caracas, provoquant un bruit assourdissant qui fait penser à une bombe. Les vitres de plusieurs immeubles éclatent, ajoutant à la stupeur de la population.
À la différence du premier soulèvement, il y avait cette fois un appui aérien. La force aérienne a attaqué les blindés mobilisés par les forces loyales au gouvernement. Plusieurs institutions cruciales ont été bombardées, et quelques chaînes de télévision sont tombées aux mains des putschistes. Toutefois, les insurgés ne parviennent pas à contrôler la chaîne privée Televen, qui diffuse un message du président où il explique qu’il est sain et sauf et que la nouvelle tentative de coup d’État a été mise à mal par les forces loyales.
Les rebelles n’ont pas atteint leurs objectifs principaux : ils n’ont pas pu s’emparer du palais présidentiel ni libérer les détenus. À l’aube, des affrontements ont encore lieu aux portes de la prison de Yare, où une trentaine de militaires et civils tentent de libérer Chávez et ses compagnons. Mais c’est l’échec.
Les forces armées, dans leur majorité, sont restées loyales et la population n’a pas apporté son soutien aux rebelles, même si cette fois, ils comptent dans leurs rangs plusieurs civils militants de partis de gauche. La tentative est également plus sanglante que celle dirigée par Chávez. Face à cet échec, les rebelles décident de se rendre.
À l’issue de cette nouvelle tentative de coup d’État, 17 avions étaient endommagés, 4 abattus, et 93 rebelles ont pris la fuite en avion pour demander asile au Pérou. Les estimations officielles font état de 171 morts, dont 142 civils et 29 militaires, 95 blessés et 1 340 détenus, dont 40 civils.
Luis Reyes est condamné à 7 ans et 9 mois de prison. Mais il est libéré deux mois avant Chávez, car son fils est atteint d’un cancer qui s’aggrave. Alors qu’il était en prison, son fils se cachait certains samedis pour rester avec son père jusqu’à la visite du dimanche.
Plus tard, Chávez avouera qu’à la suite des deux tentatives de coup d’État et des accusations de la part de certains de ses camarades, il s’est senti démoralisé. « Pendant ces mois, décembre 1992, janvier 1993, j’étais un grand solitaire, dans la prison elle-même. Et là, pour la première fois dans ma vie, j’ai goûté la saveur amère d’être pointé du doigt par mes amis, comme le coupable de notre échec. »
Le 24 mars 1994, Rafael Caldera accorde la grâce présidentielle à Chávez. Il sort le lendemain de la prison de Yare, pour se rendre en premier lieu à l’Académie militaire, montrant ainsi l’affection qu’il porte à cette institution. Il se présente ensuite au programme télévisé du journaliste José Vicente Rangel.
Le journaliste avait pris la défense du militaire lorsque ses adversaires le décrivaient comme un fasciste, ou le comparait aux réactionnaires ‘visages peints’ d’Argentine. Rangel soutenait que la tentative de coup d’État était le premier putsch de l’histoire contre le Fonds monétaire international, et que le Mouvement bolivarien se souciait vraiment de la situation sociale des plus démunis.
Une fois la liberté retrouvée, la vie ne fut néanmoins pas facile pour Chávez, ni pour certains de ses compagnons, qui durent affronter les difficultés d’une vie au chômage. Une des conditions de la grâce présidentielle était qu’ils devaient démissionner de l’armée. Et aussi parce qu’ils ne s’étaient pas laissés tenter par les offres alléchantes du régime. Cependant, Chávez démontrera que ses convictions étaient suffisamment ancrées pour faire face, se consacrer pleinement à la politique et chercher des solutions pour sa chère patrie.
Chapitre 9 – Militance politique
Carlos Andrés Pérez est certes sorti indemne de deux tentatives de putsch. Mais en mars 1993, le procureur général de la République dépose une plainte à son encontre pour malversation de fonds publics et notamment l’envoi, à la présidente du Nicaragua, Violeta Camorro, de 17 millions de dollars provenant d’un compte secret de la présidence. Le 20 mai, la Cour suprême décrète qu’il existe suffisamment d’éléments à charge et le Congrès décide de destituer Pérez, dans l’attente de la sentence. Celle-ci est publiée le 30 mai 1996 : il est condamné à deux ans et quatre mois de prison, qu’il passera en résidence surveillée.
C’est l’historien Ramón Velázquez qui remplace Pérez jusqu’en décembre 1993, afin de terminer le mandat présentiel. Aux élections de décembre 1993, remportées par Rafael Caldera avec 30% des votes, Chávez, depuis la prison, appelle à l’abstention.
Caldera a axé sa campagne électorale en se posant comme le candidat de la rupture avec le projet néolibéral. Il avait été, en 1936, un des auteurs de la Loi du Travail établissant l’indemnisation en cas de licenciement. Il avait aussi déclaré qu’il n’était pas prêt de signer un accord avec le Fonds monétaire international. Ayant rompu avec son parti d’origine (COPEI), il avait créé une nouvelle formation appelée Convergencia pour se présenter aux élections. Ce nouveau parti était allié à des formations de gauche, comme le Mouvement vers le Socialisme (MAS), dirigé par Teodoro Petkoff, le Mouvement électoral du Peuple (MEP) ou encore le Parti communiste (PCV).
Peu de temps après avoir prêté serment, il doit affronter une profonde crise bancaire, résultat de la déréglementation menée par le gouvernement précédent. L’État doit prendre en charge 18 banques privées sur 41, et permettre que les institutions étrangères récupèrent des banques en difficulté. Plusieurs banquiers vénézuéliens prennent la fuite à l’étranger, emportant avec eux les capitaux des banques et les fonds investis par l’État. Mais le gouvernement ne réclame aucune extradition.
Cette lancée anti-libérale de Caldera n’aura duré qu’une année. Ensuite, son gouvernement commence à appliquer les mesures orthodoxes que les économistes libéraux ont l’habitude d’encourager. En 1996, Caldera signe un accord avec le FMI et en 1997, il démantèle le système d’indemnisation des travailleurs qu’il avait lui-même contribué à mettre en place plusieurs décennies auparavant.
Mais le gouvernement ne fut pas le seul à accepter docilement la ‘pensée unique’ prescrite par les pouvoirs mondiaux : pour sortir des problèmes, les pays devaient appliquer des politiques permettant au ‘marché’ d’imposer sa volonté. Ce qui revient à laisser les puissants agir sans aucune contrainte. Teodoro Petkoff, du MAS, accepta le poste de ministre du Plan dans le gouvernement de Caldera. Il justifiait sa capitulation en affirmant que la démocratie était en danger. Il faut souligner cette attitude, car ce politicien deviendra ensuite un des critiques les plus acerbes de Chávez, après un bref moment de soutien.
Quant aux dirigeants syndicaux dépendants des partis AD, COPEI et du nouveau parti de Caldera, ils acceptèrent également les ajustements, les privatisations et la perte des acquis sociaux. Pendant le gouvernement de Chávez, leurs organisations syndicales seront des alliées soumises des chambres patronales. Signalons qu’à mesure que la bureaucratie syndicale s’est convertie, les rangs de ses affiliés se sont clairsemés, étiolant d’autant sa représentativité.
Même si Chávez est en prison, le Mouvement bolivarien a commencé à diffuser son message au sein de la population. Son frère Adán et d’autres battent le pavé dans tout le pays, transmettant les idées du mouvement. Ils constatent la sympathie qu’a éveillée le militaire rebelle.
À sa libération, Chávez se voit prêter une cabane, puis un appartement où vivre. Il ne possède pour ainsi dire aucun bien. Il a laissé à sa femme Nancy, dont il est déjà séparé, la maison de Maracay et lui verse aussi sa modeste pension militaire pour l’éducation de ses enfants. Il ne dépend donc que de l’aide des amis pour subsister.
Enfin libre, il adopte une position radicale qui prône l’abstentionnisme électoral, tout en remettant en question bon nombre de partis de gauche. Là où des travailleurs font grève, où les étudiants manifestent, où les habitants des quartiers pauvres protestent, il envoie sa solidarité. Pour lui, la seule issue possible, c’est l’insurrection soutenue par le peuple.
Il parcourt tout le pays, sans ressource économique, au prix d’un énorme effort, devenant ainsi militant à temps complet. Son groupe utilise une vieille camionnette, jusqu’à ce qu’elle soit volée. On leur offre ensuite une espèce de mobile home, vite surnommée la ‘chavimobile’, qui dispose d’un bureau, un lit et une toilette. Le véhicule est utilisé jusqu’à ce qu’une bombe le détruise. Avant cette explosion, Chávez avait déjà été la cible de plusieurs attentats. La Direction du renseignement militaire se livre à un suivi serré de tous les faits et gestes de l’ancien militaire.
Trois de ses amis ex-militaires l’accompagnent dans ses tournées : Juan Carlos Castillo, José Calatayud et Pedro Carreño. Ils dorment et conduisent à tour de rôle. Bientôt, ils sont rejoints par Luis Alfonso Dávila, qui fut le premier ministre des Affaires étrangères de Chávez.
Pendant qu’il parcourt le pays, il commence aussi à s’intéresser à ce qui se passe en Amérique latine. Il se rend dans plusieurs pays, pour prendre contact avec les partis progressistes du continent : Argentine, Uruguay, Chili, Brésil, et pays d’Amérique centrale. Il termine sa tournée à La Havane, où il rencontre Fidel Castro.
Mais cette tournée internationale n’a pas un grand succès, car Chávez reste considéré comme un militaire putschiste. En Uruguay, il n’est pas reçu par le leader du Frente Amplio, Liber Seregni, ni par l’écrivain Eduardo Galeano, pour qui il a pourtant une grande admiration. Les milieux gauchistes du péronisme ne lui font pas non plus bon accueil. À Buenos Aires, il donne deux conférences, dont une ne réunit que 25 personnes.
En 1996, il rencontre Marisabel Rodríguez, qu’il épouse à la Noël de 1997. Ils auront une fille : Rosinés, la cadette. Ils divorceront en 2002.
En prison, Chávez a lu ‘L’histoire m’absoudra’, de Fidel Castro, ainsi qu’une interview du leader cubain par Tomás Borges, publiée dans le livre de ce dernier ‘Un grano de maíz’ (Un grain de maïs). Le 30 juin 1994, à Caracas, Chávez assiste à une conférence sur Bolívar donnée par l’historien cubain Eusebio Leal. Celui-ci l’invite à La Havane pour qu’il y donne à son tour une conférence sur Bolívar. Le 12 septembre, il reçoit l’invitation officielle de la part de l’ambassadeur cubain à Caracas, qui est alors membre du Comité central du PC cubain. Le 13 décembre, le voyage a finalement lieu et Chávez est accueilli à son arrivée par Fidel Castro. À partir de ce moment, le Parti communiste du Venezuela voit Chávez d’un autre œil.
Pendant la campagne électorale de 1998, Chávez déclara que Cuba était une dictature, mais que personne n’avait le droit de s’immiscer dans ses affaires internes par respect pour l’autodétermination des peuples.
En juillet 1996, il s’était rendu au Salvador, à une réunion du Forum de Sao Paolo, qui regroupe des secteurs progressistes et de gauche. Mais il reste une figure qui suscite la méfiance : c’est un militaire et il a participé à une tentative de coup d’État. Ce n’est qu’en 1998 qu’il sera accepté en tant que membre à part entière de ce forum anti-impérialiste.
Alors que Chávez est candidat à la présidence du Venezuela, Washington lui refuse le visa d’entrée, prétextant ses antécédents putschistes. Mais après sa victoire électorale, Peter Romero, sous-secrétaire d’État aux Affaires latino-américaines, lui téléphone pour annoncer que le président Clinton peut le recevoir, qu’il n’y a plus de problème de visa d’entrée, que sa relation avec Cuba préoccupe l’Administration. Son premier voyage aux États-Unis a donc lieu le 27 janvier 1999. Chávez a été élu mais n’a pas encore prêté serment. Cinq mois plus tard, il effectue une nouvelle visite, cette fois en tant que président en fonction, et se réunit avec Clinton pour la deuxième fois.
Le 19 avril 1997, le MBR200 a changé de nom et est devenu la Mouvement Ve République (MVR). En fait, le tribunal électoral interdisait l’adjectif ‘bolivarien’ dans le nom de tout parti. Mais le plus important est que l’organisation a décidé d’abandonner la voie insurrectionnelle et d’entrer dans la course électorale, avec Chávez comme candidat présidentiel.
Cette décision est fondamentale. Le parti se rapproche ainsi du peuple, dont il s’était éloigné par ses positions radicales. Les classes populaires voient tout de suite qu’elles ont désormais une alternative pour laquelle voter.
Une des promesses de campagne était de promouvoir une réforme de la Constitution qui produise un profond changement dans les institutions, pour que celles-ci répondent au projet du MVR de mener les grandes transformations sociales, économiques et politiques par des moyens pacifiques. Et la grande capacité de persuasion de Chávez lui a permis d’unir les efforts d’un nombre considérable de groupes autour d’un objectif commun qui fait primer la volonté d’un pays souverain, libre de toute tutelle étrangère.
En vue des élections, le Pôle Patriotique fut créé, réunissant le MVR, le MAS, Patrie Pour Tous (PPT), le PCV et d’autres petits partis.
Les élections législatives du 8 novembre 1999 furent la première échéance électorale que dut affronter le MVR. Il arriva en seconde position, avec 49 sièges sur 189, pour 21,3% des voix, à peine 0,4% derrière le parti vainqueur : Action Démocratique (AD), parti de l’ex-président Carlos Andrés Pérez, qui a entretemps expulsé celui-ci de ses rangs.
L’autre parti du système du Pacte de Punto Fijo, COPEI, arriva en quatrième position, derrière le parti Convergencia, du président sortant Caldera. COPEI n’obtint que 4 sièges, avec 2,4% des voix, preuve évidente de la crise dans laquelle il avait plongé le pays.
Le 6 décembre se tinrent les élections présidentielles. Chávez l’emporta haut la main avec un résultat spectaculaire de 56,5%, loin devant les 39% de l’économiste Henrique Salas Römer. Ce dernier avait pourtant reçu le soutien de dernière minute de la part des partis traditionnels AD et COPEI. L’ex-Miss Univers, Irene Saez, obtint quant à elle 3%.
Pendant la campagne, le Pôle Patriotique distribua un million de copies de la Constitution qu’il voulait faire approuver en cas de victoire. Le programme défendait l’intervention de l’État dans l’économie, notamment dans l’industrie pétrolière et d’autres secteurs jugés fondamentaux. Il était question également de renégocier la dette extérieure. Malgré une position modérée, le Pôle Patriotique défendait clairement une orientation antilibérale et opposée à la politique de privatisations menées par les gouvernements précédents.
Chapitre 10 – La Constitution bolivarienne
Hugo Chávez prend ses fonctions de président le 2 février 1999, pour un mandat de cinq ans. Il prend immédiatement une série de mesures pour devant apporter des solutions aux graves problèmes du pays.
Fidel Castro assiste à la prestation de serment, ainsi que l’ex-président Carlos Andrés Pérez. Le président sortant, Rafael Caldera, ne reçoit pas la prestation de serment et se fait remplacer par Luis Alfonso Dávila, nouveau président du Congrès.
Chávez prête serment en ces termes : « Je jure devant Dieu, je jure devant la Patrie, je jure devant mon Peuple, sur cette Constitution moribonde, que je mettrai en œuvre les transformations démocratiques nécessaires pour que la République nouvelle dispose d’une Constitution adaptée aux temps nouveaux. Je le jure! »
Il annonce ‘l’état d’urgence sociale’ et demande des pouvoirs spéciaux pour mener une série de réformes économiques indispensables. Il convoque aussi un référendum pour que le peuple décide s’il veut une nouvelle Constitution. Il promet enfin de transformer en profondeur la société publique Petróleos de Venezuela S.A. (PDVSA).
À son arrivée au pouvoir, le chavisme ne dispose que de trois gouverneurs et fait face à un Congrès dominé par l’opposition.
Le premier ministre des Affaires étrangères est le journaliste José Vicente Rangel. Aux affaires économiques, Chávez maintient Maritza Izaguirre, qui occupait ce même poste dans le gouvernement de Caldera. Le portefeuille de l’Intérieur revient à Luis Miquilena et le ministère du Développement urbain, donc dépendent alors les transports et les communications, échoit à Luis Reyes.
Toute la première étape du gouvernement est marquée par la réforme de la Constitution, qui doit donner un cadre idéologique et juridique à la révolution pacifique ainsi entamée par le chavisme. Il ne s’agit pas d’un simple changement dans les formes, mais le préambule à une véritable transformation que le gouvernement entend réaliser. Et pour la mener à bien, il est indispensable de consulter le peuple, qui devient alors le protagoniste de la révolution.
Le 25 avril 1999, les Vénézuéliens vont aux urnes décider s’ils veulent oui ou non modifier la Constitution de 1961. Malgré une forte abstention (62%), 88% des électeurs se prononcent pour une nouvelle Constitution. Le 25 juillet ont lieu les élections des membres de l’assemblée constituante. Le Pôle Patriotique rafle 95% des sièges. L’opposition n’en obtient que 6. Parmi les constituants du chavisme, Marisabel, épouse de Chávez. Luis Miquilena est désigné président de l’Assemblée Constituante.
Le 15 décembre, un autre référendum est organisé sur la nouvelle Constitution. Cette fois encore, le chavisme l’emporte. Enfin, le 30 juillet 2000, le pays est appelé à renouveler tous les postes d’élection populaire de la République : le président, les gouverneurs, les députés, les maires. Chávez s’était engagé à démissionner à peine la nouvelle Constitution approuvée, afin de se soumettre à nouveau à la volonté du peuple.
À cette occasion, l’opposition avait réussi à rallier un des ex-camarades de Chávez : Francisco Arias Cárdenas. Pendant la campagne, il profère souvent des insultes à l’encontre de son ancien chef, insultes répétées à l’envi par les médias. Toutefois, le peuple réitère sa confiance en Hugo Chávez, qui totalise 60% des voix. Le Pôle Patriotique s’empare d’une centaine de sièges de députés et contrôle un plus grand nombre de gouvernorats.
Pendant tout ce processus de réforme, le gouvernement a réparti des millions d’exemplaires de sa proposition constitutionnelle, encourageant le débat populaire.
Mais le jour même du référendum, le 15 décembre 1999, se produit une des pires catastrophes naturelles de l’histoire du Venezuela. Après des heures de pluie continue, les collines qui séparent Caracas de la mer s’effritent du côté maritime, dans l’état de Vargas. À La Guaira, chef-lieu de l’état, les glissements de terrain font des milliers de victimes. Le bilan officiel fait état de 15 000 morts.
Le 19 août 2000, Chávez prête à nouveau serment sur la nouvelle Constitution, pour un mandat devant se terminer en 2006. En un peu plus d’un an, le chavisme que les médias impérialistes taxent de peu enclin à la démocratie, aura gagné 5 élections. Aucun de ses détracteurs ne peut en dire autant. Du reste, Hugo Chávez a encore plusieurs batailles à gagner.
Pour l’historien Modesto Guerrero, « les classes déchues du pouvoir en 1999 ont été incapables de digérer autant de défaites en si peu de temps et elles tarderont une décennie à s’en remettre. Les classes opprimées ont mis du temps à s’organiser autour d’un pouvoir alternatif. Il leur fallait sentir ‘le fouet de la contre-révolution’ en 2002 pour enfin s’assumer en tant que sujets de leur propre œuvre. »
Parmi les réformes reprises dans le nouveau texte constitutionnel, le mandat présidentiel passe de 5 à 6 ans; le nom officiel du pays devient République Bolivarienne du Venezuela; le Congrès bicaméral est remplacé par une seule et unique Assemblée nationale de 165 élus. Enfin, la Constitution instaure la possibilité de la révocation de tous les mandats d’élection populaire, y compris celui du président. Chávez se soumettra d’ailleurs à un tel référendum en 2004.
Cette nouvelle Constitution est le projet d’un gouvernement qui veut transformer la réalité des classes populaires. Elle consacre le droit à l’alimentation, parce que l’État s’engage à ce qu’aucun Vénézuélien ne souffre de la faim. C’est dans ce but fondamental qu’il est proposé d’éliminer le système des grandes propriétés foncières. Ainsi, l’Article 307 stipule que ce régime foncier « est contraire à l’intérêt social. La loi réglemente de façon appropriée le régime fiscal devant taxer les terres non cultivées, instaurer les mesures nécessaires pour leur transformation en unités économiques productives, et acquérir également les terres à vocation agricole. Les paysans ou les paysannes et les autres producteurs ou productrices agricoles ont droit à la propriété de la terre dans les cas et les formes spéciales attribuées par la loi. » Le Venezuela doit importer une grande partie de ce qu’il consomme et ne peut donc se permettre de laisser des terres à l’abandon. C’est aussi dans ce cadre que se définit un but fondamental pour le pays : la souveraineté productive et alimentaire.
À l’instar de la Constitution péroniste de 1949, la République est déclarée propriétaire de la richesse du sous-sol; un virage à 180 degrés de la politique de privatisation de l’activité pétrolière menée par les gouvernements néolibéraux. L’État se réserve également un rôle de premier plan dans toutes les activités jugées cruciales pour le développement national.
Le nouveau texte constitutionnel établit aussi des formes innovantes de démocratie participative et d’organisation populaire, avec notamment la création de quatre types de référendums : consultatif, révocatoire, approbatif et abrogatoire. La tenue d’assemblées et de conseils locaux est encouragée, ce qui stimule la participation des citoyens dans la gestion des problèmes quotidiens.
Pour la première fois dans l’histoire du Venezuela, les droits des peuples originaires sont reconnus, y compris le droit à l’autodétermination et le respect de leur culture. Tout un chapitre de la Constitution est consacré aux peuples indigènes qui, auparavant, n’étaient même pas considérés comme des citoyens. L’expérience de Chávez avec les communautés indigènes a sans aucun doute influé sur cette évolution. De fait, le préambule constitutionnel affirme que la République Bolivarienne a un caractère multiethnique et pluriculturel, imposant ainsi le respect de la culture des peuples originaires, de leurs langues, leur habitat et la propriété collective des terres qu’ils occupent.
Le droit à la santé est également mis en avant dans la nouvelle Constitution, donnant à l’État un rôle indispensable à jouer dans ce domaine.
Les droits des femmes sont désormais expressément reconnus. Le travail au foyer est notamment défini comme une activité génératrice de valeur au bénéfice de la société. Partant, la femme au foyer a droit à la sécurité sociale.
Chapitre 11 – Opportunistes et timorés
Tout gouvernement, révolutionnaire ou non, se voit approcher par des individus dont la seule motivation est de ressentir la chaleur réconfortante du pouvoir, en quête d’un quelconque bénéfice; bénéfice économique, pense-t-on généralement, mais pas si souvent. Le pouvoir et la célébrité sont en soi attirants pour certaines personnes. Quelle que soit la raison, c’est l’absence de conviction qui caractérise les opportunistes. Et même si les convictions existent, elles passent rapidement à un second plan face à l’intérêt personnel, qui est individuel et non social.
Pour un gouvernement révolutionnaire, la question est plus épineuse, car ses membres doivent faire preuve du courage extraordinaire d’oser affronter les puissants et d’en subir les conséquences. Tous les jours il faut encaisser les salves calomnieuses tirées par les médias au service des classes dominantes —qui en sont les propriétaires— contre ceux qui osent leur faire face. Bien souvent, ces attaques virulentes n’ont d’autre but que d’asservir toute la société, et de décourager quiconque de se rebeller à l’avenir.
Mais le problème va plus loin. Il faut supporter que soit également ciblé l’entourage du fonctionnaire, sa famille, ses amis, tous ceux qui lui sont proches. Cela exige une grande force morale. Nombreux sont ceux qui ne résistent pas et jettent l’éponge. Ils écouteront alors les douces louanges des corporations, des encensements directement proportionnels à la trahison qu’ils sont prêts à commettre.
Voici une petite liste d’individus qui faisaient partie du gouvernement de Chávez, ou qui le soutenaient, mais qui ont retourné leur veste et ont fini par appuyer ouvertement des idées contraires à celles qu’ils défendaient la veille avec enthousiasme.
Lorsque Chávez a visité l’Argentine en 1994, il y a fait la connaissance du sociologue Norberto Ceresole. L’année suivante, cet Argentin fut expulsé du Venezuela pour son soutien au chavisme. Il y retourna clandestinement en 1998, afin participer à la campagne électorale du MVR.
Ceresole avait convaincu Chávez de faire publier un ouvrage intitulé ‘Caudillo, ejército, pueblo’ (‘Caudillo, armée, peuple’). Mais après quelque temps, ses idées se révélèrent très éloignées de celles du Mouvement bolivarien. De plus, Ceresole faisait preuve d’un intérêt déplacé à être la vedette, doublé d’une effronterie qui le poussa à faire les gros titres dans la presse à sensation, affirmant que c’est lui qui avait inventé Chávez. À peine un mois après la prestation de serment de Chávez, Ceresole fut expulsé. Il se rendit à Madrid, puis rentra en Argentine, où il mourut en 2003. Il était devenu un grand critique de la révolution bolivarienne.
Luis Miquilena fut aussi un homme de confiance de Chávez au début du gouvernement chaviste. Il avait approché le militaire dès sa sortie de prison et l’avait même logé dans son appartement. Dans sa jeunesse, Miquilena avait milité au sein du parti communiste, qu’il avait ensuite quitté pour fonder son propre parti. Quand il rencontra Chávez, il était retiré de la politique depuis un certain temps. Au sein du gouvernement chaviste, il fera partie des conservateurs, avant de s’en éloigner en 2002, alors que les secteurs les plus rétrogrades du Venezuela lançaient un coup d’État.
Après un an de pouvoir, en février 2000, Chávez est également lâché par trois de ses camarades du MBR : Jesús Urdaneta, Yoel Acosta et Francisco Arias Cárdenas. Ils l’accusent de s’être éloigné des objectifs originels du mouvement. Arias Cárdenas accepte même de devenir une figure de l’opposition réactionnaire pour affronter Chávez aux élections. Tous deux avaient été les dirigeants du MBR et représentaient deux tendances opposées : l’une conservatrice, l’autre révolutionnaire. Le triomphe électoral de Chávez en 2000 montra clairement que le peuple vénézuélien adhérait à la seconde tendance. Tous ceux qui se montraient alors intransigeants envers le gouvernement bolivarien avaient en fait accepté des postes sous le régime néolibéral de Caldera.
Le Mouvement vers le Socialisme (MAS) a fait partie du Pôle Patriotique, mais en 2001, une aile du parti, dirigée par Teodoro Petkoff, claqua la porte. Par contre, une autre aile du MAS, rebaptisée Podemos (‘Nous pouvons’), resta dans les rangs du gouvernement.
Petkoff fut un dirigeant marxiste, mais avait capitulé pour embrasser les idées néolibérales. Il avait même accepté un portefeuille ministériel dans le gouvernement de Caldera. Dans sa décadence politique, il alla jusqu’à expliquer le triomphe de Chávez et sa permanence au gouvernement en disant qu’il était un ‘homme chanceux’. Preuve était ainsi faite qu’il ne restait en Petkoff rien de ce marxisme qu’il avait un jour chéri, le vide semblant désormais comblé par des arguments tenant davantage de l’ésotérisme.
Un autre haut fait de cet intellectuel renégat consista à blâmer Chávez des désertions : « En 15 mois de gouvernement, par son intolérance et son langage, il s’est attaché à blesser tout le monde sans raison. Il s’est aliéné le soutien de secteurs qui pourtant l’appuyaient. Il a fait fuir la classe moyenne, l’Église catholique qui sympathisait avec lui, les groupes organisés de la classe ouvrière. » De toute évidence, Petkoff n’a jamais rien compris à la lutte des classes, ni à la lutte anti-impérialiste des pays dépendants. Il appartient à ces secteurs réactionnaires qui ont peu à peu pris leurs distances avec le gouvernement à mesure que celui-ci ouvrait la voie vers un changement profond de la société vénézuélienne. Et ces groupes qui se sont éloignés du chavisme ont irrémédiablement fini dans le giron des chambres patronales, lesquelles commençaient à sentir la menace sur leurs anciens privilèges.
Membre du MBR, Raúl Baduel joua un rôle essentiel dans la défense de la démocratie en 2002. Mais en 2007, il se retourne contre le gouvernement de manière spectaculaire. Cette année-là aussi, les partis Podemos et Patria Para Todos (PPT) quittent le gouvernement.
Lorsque Baduel rejoint les rangs des opposants, il fait l’objet de toutes les attentions de la chaîne Globovisión —fer de lance des attaques contre le gouvernement. Cette télévision tente de transformer Baduel en leader pouvant mener une grande alliance contre-révolutionnaire. Mais ce projet échoue.
Chávez est réélu pour la période 2006-2013 avec 63% des voix. L’opposition unie n’obtient que 37%. Après sa réélection, le président se lance dans la constitution du Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV). Il demande à tous les partis membres du Pôle Patriotique de se dissoudre pour rejoindre le nouveau parti.
Podemos, le PPT et le PCV refusent. Cependant, si les deux premiers passent dans le camp de l’opposition, le Parti communiste continue de soutenir le gouvernement. Certains dirigeants du PPT quant à eux préfèrent rejoindre le PSUV.
La première étape du gouvernement bolivarien se caractérise par ce qu’il convient d’appeler l’épuration des éléments opportunistes, des timorés, des traîtres. C’est un passage obligé vers une certaine cohérence du processus révolutionnaire. Le côté admirable est qu’à aucun moment il faut recourir à des expulsions ou à des persécutions. Et Chávez a toujours laissé la porte ouverte à ceux qui voulaient revenir vers la révolution, sans rancœur, ni même envers ceux qui l’avaient attaqué, comme ce fut le cas de Francisco Arias Cárdenas.
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