Par Roberto Silva
Traduction : Gil B. Lahout
Chapitre 12 – Anti-impérialisme et unité de l’Amérique latine
Avant de diriger le pays, Chávez visite les présidents de Cuba et des États-Unis, Fidel Castro et Bill Clinton. Il se réunit avec ce dernier une deuxième fois en septembre 1999, lorsqu’il assiste à l’Assemblée générale de l’ONU à New York. Deux mois plus tard, il repasse par La Havane.
Il s’agit donc du président d’une nation souveraine, désireux d’entretenir des relations avec tous les pays, sans se laisser enfermer par les questions idéologiques. Qu’est-il donc arrivé à Hugo Chávez pour qu’il devienne l’ennemi acharné de son voisin du Nord? En fait, il ne lui est rien arrivé. Par contre, c’est aux États-Unis qu’ont lieu des événements qui vont bouleverser les relations internationales de ce pays.
George W. Bush entre à la Maison Blanche en janvier 2001. En septembre de cette année, une attaque terroriste détruit les Tours Jumelles. Le gouvernement répond en piétinant les droits humains et les libertés au nom de la ‘lutte contre le terrorisme’. Sa politique extérieure devient agressivement impérialiste; sa politique intérieure balaie tous les droits citoyens, avec la permission d’un peuple effrayé.
La réaction de Washington lui fait envahir deux pays : l’Afghanistan et l’Iraq. Elle donne lieu à une des plus grandes aberrations contre les garanties individuelles : la prison de Guantanamo, encore ouverte aujourd’hui malgré les promesses d’Obama.
Apeuré, le monde reste muet face à cette réponse de la plus grande puissance, qui s’érige ainsi en une sorte de police mondiale. Nombreux sont ceux qui apprennent l’horreur des atrocités commises par les troupes nord-américaines à la prison d'Abou Ghraib, mais très peu se risquent à désavouer la sauvagerie. Hugo Chávez est une des rares personnalités à oser. ‘On ne combat pas la terreur par la terreur’, dit-il en exhibant une photographie d’enfants afghans morts sous les bombes nordaméricaines. En juin 2002, l’Administration Bush réagit avec fureur à cette dénonciation et rappelle son ambassadeur à Caracas.
Cette attitude de Chávez pourrait à elle seule expliquer les attaques injurieuses lancées en boucle par les médias internationaux contre un dirigeant faisant preuve d’autant de dignité. Mais le président bolivarien va aller bien plus loin, alors que le monde semble s’être agenouillé face à l’arrogance impériale.
Les États-Unis cherchaient à établir une série d’accords économiques avec les pays latino-américains, dans le cadre de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA). Ces accords favorisaient essentiellement le pays au plus grand développement industriel (les États-Unis). Et les pays d’Amérique latine risquaient de voir leurs marchés intérieurs envahis de produits nord-américains. Leurs industries seraient ainsi menacées de disparition.
Chávez devint le porte-drapeau du rejet de cette politique nord-américaine unilatérale, avec le cri de guerre ‘ALCA, al carajo’ (‘Au diable la ZLEA!’). En 2005, à Mar del Plata, Chávez et Kirchner mirent un terme à la prétention de Washington et de ses alliés les plus soumis, comme le président mexicain Vicente Fox.
Mais ce qui a agacé le plus la grande puissance fut sans conteste la défense par Hugo Chávez du principal produit d’exportation du Venezuela, à savoir le pétrole. Les gouvernements précédents, soumis aux diktats du Nord, augmentaient sans cesse la production pour garantir l’approvisionnement des États-Unis en pétrole bon marché. Chávez changea radicalement la donne. Il commença par une tournée mondiale, afin de convaincre tous les pays pétroliers de mener une stratégie conjointe, relançant ainsi l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Ces pays furent alors invités à une réunion au Venezuela, où ils tracèrent une politique commune. Le prix du brut commença alors à monter, obligeant les États-Unis à débourser beaucoup plus pour le pétrole vénézuélien.
En 2007, au sommet des présidents ibéro-américains à Santiago du Chili, le roi d’Espagne tueur d’éléphants demanda à Chávez de ‘la fermer’ parce que celui-ci dénonçait fermement la politique mise en œuvre par José María Aznar, qui n’était alors plus au gouvernement, et l’intromission des entreprises espagnoles dans l’économie du Venezuela. Ce fut tout un symbole ce jour-là, que les médias internationaux tentèrent d’occulter : le roi d’Espagne ordonnant de se taire à un ‘sudaca’ (terme péjoratif des Espagnols envers les Latino-américains). Mais sa majesté n’a pas réussi à faire taire le bolivarien, qui continua de défendre les intérêts de tous les Latino-Américains.
En 2007 également, Chávez assiste à l’Assemblée des Nations Unies, où sa participation est mémorable, avec un discours que personne d’autre n’aurait osé prononcer. La veille, Bush avait occupé la tribune. Chávez évoqua alors une odeur de soufre persistante. Il recommanda aussi au président nord-américain de consulter un psychiatre et de lire un des livres du brillant intellectuel Noam Chomsky —livre qui devint un best-seller du jour au lendemain.
‘Hier le Diable est venu ici, le Diable en personne, ici même. Cela sent encore le soufre autour de ce pupitre où je vous parle. Hier, mesdames et messieurs, à cette tribune est venu parler monsieur le président des États-Unis, que j’appelle le Diable. Il est venu parler ici comme s’il était le maître du monde. Il faudrait bien un psychiatre pour analyser le discours qu’a prononcé hier le président des États-Unis.’
Il voyage souvent à Cuba. Partout où il se rend, il réclame avec force la fin de l’embargo sur l’île. Mais il parcourt aussi l’Amérique latine, afin de resserrer les liens d’amitié. Le 19 août 2003, il se rend en visite officielle en Argentine et établit une excellente relation politique et personnelle avec le président Kirchner. À cette occasion, il participe à un événement à la Faculté de Droit, qui réunit des milliers de participants, des étudiants pour la plupart, mais aussi des représentants syndicaux et les Mères de la Place de Mai.
En 2004, Chávez lance l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA) qui regroupe alors Cuba, le Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua, la République Dominicaine et, pour un temps, le Honduras.
Il offre également de l’aide aux pays latino-américains en difficulté. Le Venezuela devient aussi le principal partenaire commercial de Cuba, déplaçant l’Espagne. En 2000, un accord est ainsi signé avec Cuba, portant sur la livraison de 53 barils par jour à des conditions préférentielles. Le pays voit ainsi garanti un tiers de sa consommation. En échange, Cuba s’engage à fournir médicaments, vaccins et équipements médicaux.
Mais Cuba n’est pas le seul pays à bénéficier de pétrole vénézuélien à des prix avantageux. Cette aide concerne aussi le Nicaragua, la République Dominicaine, Haïti, le Honduras, le Guatemala, la Jamaïque et le Guyana.
À l’Argentine, le Venezuela accorde des crédits à un moment où le monde lui tourne le dos après la crise de 2001. C’est pourquoi nous, Argentins, devrions avoir honte de certains partis politiques et de la star de notre principale corporation médiatique, qui sont allés au Venezuela pour soutenir Capriles lors des élections de 2012. Le transfuge passé dans les rangs du groupe de presse Clarín présenta son programme depuis Caracas en pensant pouvoir fêter la défaite de Chávez. On a pu voir à l’écran la tête de désillusion de l’ex-journaliste à l’annonce des résultats. La caméra continuant de filmer après la fin du programme, tout le monde a pu entendre les insultes proférées par l’envoyé de Clarín. Et c’est ce que les médias privés appellent le ‘journalisme indépendant’.
S’agissant des relations extérieures, elles ont été marquées par les liens existants avec la Colombie voisine. Chávez n’a eu de cesse d’affirmer son opposition catégorique au ‘Plan Colombie’, qui impliquait une ingérence des États-Unis sous prétexte de lutte contre le trafic de drogue. Le dirigeant bolivarien a toujours refusé avec fermeté le survol du territoire vénézuélien par les avions ‘yankees’. Quant au président colombien Uribe, son attitude est restée ouvertement agressive envers le Venezuela, s’efforçant d’être l’allié le plus sûr des États-Unis.
Les divergences idéologiques n’ont quand même pas empêché Chávez de tenter la médiation avec les groupes de la guérilla colombienne afin d’obtenir la libération des otages, les enlèvements étant une pratique incompréhensible et permanente des FARC. En 2008, à la demande du président Uribe, Chávez entame des démarches auprès des FARC en vue de la libération de certains otages. Mais le président colombien change d’avis et au mois de mars, la crise éclate : l’armée colombienne a mené une incursion en territoire équatorien pour rayer de la carte un campement des FARC. La tension entre les deux pays monte encore d’un cran, pour retomber momentanément grâce à l’intervention de l’OEA.
Les relations resteront toutefois tendues jusqu’en 2010, à l’arrivée de Juan Manuel Santos à la présidence colombienne. Un accord est conclu avec Chávez, grâce aux bons offices de Nestor Kirchner, alors président de l’UNASUR.
Après plusieurs tentatives, le Venezuela parvient à entrer dans le MERCOSUR en 2010. En fait, c’est une conséquence du coup d’État mené au Paraguay contre le président Lugo, qui provoqua la suspension de ce membre du MERCOSUR. Or, c’était le parlement paraguayen qui s’opposait à l’inclusion du Venezuela.
Nous examinerons maintenant un exemple qui illustre clairement combien les faits sont altérés lorsqu’il s’agit de présidents suivant la voie de la souveraineté. Hugo Chávez, nous l’avons vu, a dû visiter différentes régions du monde pour défendre la production vénézuélienne de pétrole et pour resserrer les liens entre les nations sœurs d’Amérique latine. Ces activités passeraient pour tout à fait normales dans le cas de n’importe quel président. Mais s’agissant de Chávez, les mensonges ont tôt fait d’apparaître pour ternir son image.
Les auteurs Barrera et Marcano, par exemple, affirment que les déplacements de Chávez ont fait de lui un ‘touriste privilégié’, laissant entendre que le président bolivarien était motivé par le plaisir de voyager, de connaître de nouvelles destinations, et non pas par l’intérêt de son pays. Les mêmes tentatives de jeter l’opprobre sur le président ont abondé tout autant lorsque le gouvernement vénézuélien s’est porté acquéreur d’un nouvel avion présidentiel, alors qu’une panne de l’avion précédent avait tout simplement bloqué le président à l’étranger.
Les mêmes auteurs prétendent décrire les tentatives d’union des pays latino-américains comme autant de preuves de l’ambition du dirigeant vénézuélien. Mais cela ne les empêche pas de voir en cet homme un serviteur soumis de La Havane. Ce genre de discours est fréquent en Argentine, dans l’argumentation des antipéronistes et les anti-kirchneristes qui accusent les gouvernements populaires tour à tour de fascisme puis de gauchisme dans le même paragraphe. L’idée est d’accumuler les clichés, et qu’importe s’ils sont incohérents! Tant qu’ils répondent au besoin de dénigrer les gouvernements populaires. La haine trouble la raison. Et cela vaut aussi pour les anti-chavistes.
En Argentine, la tradition libérale imposée par le mitrisme a tenté une approche similaire envers Bolivar, dépeint tel un conquistador ambitieux et non comme un libérateur qui partageait les idéaux d’unité et de liberté de San Martin. De cette manière, c’est Bolivar qui portait le chapeau du retrait de San Martin de la lutte de libération, et non le vrai responsable, à savoir l’oligarchie de Buenos Aires, dont Mitre faisait partie.
D’autres chercheurs, comme Lander et Navarrete, évaluent la révolution bolivarienne en des termes plus ajustés à la réalité mondiale : « L’actuel processus politique vénézuélien s’inscrit dans la lutte mondiale et continentale contre la dynamique destructrice de la mondialisation néolibérale militarisée. La poursuite de la révolution, et même sa survie, se jouent dans le cadre de cette confrontation planétaire. L’évolution que vont connaître les mécanismes d’intégration de l’Amérique latine, non seulement au plan économique mais aussi politique et culturel, sera décisive. Le Venezuela suit un processus ouvert, générateur de nombreuses expectatives. »
Chapitre 13 – La conspiration de l’opposition
Dès les débuts du gouvernement de Chávez, l’opposition adopta une position obstructionniste. Aucune des mesures annoncées ne pouvaient fonctionner. Et à son service, l’opposition disposait de cette armée de médias qui cherchaient à instiller la peur au sein de certains segments de la population.
Ainsi le gouvernement proposa des changements dans l’éducation privée, suscitant une réaction de rejet de la classe moyenne pour qui l’État n’avait nul droit de modifier les programmes scolaires. Et comble de l’horreur, avertissaient les médias, le concepteur de cette réforme scolaire était un ‘marxiste’. Les analogies sont souvent évidentes entre l’Argentine et le Venezuela, car en Argentine, le terme est utilisé pour insulter le ministre de l’Économie. En réponse aux alertes de l’opposition politique et médiatique, des assemblées de parents et d’enseignants se tinrent dans les établissements scolaires. D’aucuns en arrivèrent à accuser le gouvernement de vouloir ‘cubaniser l’éducation’.
Pour défendre son projet, Chávez pointa du doigt les intérêts occultes derrière cette résistance : « Ils vivent bien, dans la commodité d’une belle maison, d’un bel appartement. Ils n’ont pas de problèmes. Leurs enfants fréquentent de bonnes écoles. Ils vont à l’étranger. Et personne ne les critique pour cela. Mais certains semblent oublier qu’ici, il y a bel et bien eu un 6 décembre 1998… Ce qu’ils expriment lorsqu’ils disent ‘Touche pas à mes enfants’ est contraire à la vie sociale, à la démocratie. C’est ça le fondamentalisme. Contraire à la volonté de Dieu… Ils regardent les autres de haut, comme si nous étions peu de chose, la populace. Et oui, nous sommes cette même populace qui a suivi Bolivar… Le décret sera appliqué et j’en serai le superviseur numéro un! »
Marcano et Barrera taxèrent cette allocution du président de provocation, de bravade. Pourtant, malgré les offenses, Chávez préféra faire marche arrière, faisant ainsi preuve d’une largeur d’esprit dont manquaient ses opposants. Nombreux sont encore aveuglés par cette haine de classe qui les empêche de raisonner avec une certaine cohérence.
En novembre 2001, le gouvernement fait passer une série de lois, dont la Loi sur les terres, visant à mettre en application le mandat constitutionnel d’éliminer le régime des grandes propriétés foncières. Sont également adoptées les lois sur la pêche et sur les hydrocarbures. Cette dernière stipule que 'Les gisements d’hydrocarbures existants sur le territoire national, de toute nature, y compris les gisements se trouvant sous le lit des eaux territoriales, dans la zone économique exclusive et à l’intérieur des frontière nationales, appartiennent à la République et sont des biens du domaine public. Ils sont donc inaliénables et imprescriptibles.’
Ces textes de loi furent répudiés par le patronat pour qui les nouvelles normes portaient atteinte à la propriété privée, mais aussi par la Confédération de travailleurs du Venezuela, syndicat bureaucratique proche du parti Action Démocratique, un des principaux responsables de la crise du pays. Cette centrale syndicale et la principale association patronale, FEDECAMARAS, lancèrent alors une grève générale. Dans les beaux quartiers de Caracas, des ‘concerts de casseroles’ retentissaient pour protester contre les mesures gouvernementales. Les corporations médiatiques préparaient le terrain pour le coup d’État à venir.
Afin d’informer la population de l’action de son gouvernement et de riposter aux campagnes de l’opposition et des médias, Chávez inaugura, le 23 mai 1999, son programme ‘Allô Président’ sur la Radio Nationale du Venezuela. L’émission devint dominicale et télévisée. Elle débutait aux alentours de 11 heures du matin. Mais personne ne savait jamais à quelle heure viendrait le générique de fin. Le 17 mars 2002, pour sa 100e édition, le programme battit un record et dura 7 heures 35 minutes. Il n’y avait aucun scénario précis, aussi les sujets abordés étaient-ils variés. Chávez y faisait des références personnelles, mais en général il expliquait les activités menées dans la semaine, commentait l’actualité, faisait des annonces.
Selon les médias impérialistes, il n’y aurait pas de liberté de la presse au Venezuela. Or, pendant le gouvernement révolutionnaire, plus de 400 médias de diffusion et de communication indépendants ont été créés, sans aucune interférence de la part du gouvernement ou du secteur privé. C’est une des raisons pour lesquelles la Faculté de journalisme et de communication sociale de La Plata, à Buenos Aires, a remis à Chávez le prix Rodolfo Walsh lors d’une de ses visites en Argentine. Modesto Guerrero estime que la presse indépendante s’est renforcée pendant le gouvernement de Chávez. En effet, personne n’a jamais été privé du droit de critiquer le gouvernement.
Après la tentative de coup d’État de 2002, le gouvernement a encouragé la création de médias alternatifs pour faire contrepoids aux médias répondant aux intérêts de l’oligarchie. Le site web www.aporrea.org est un exemple illustratif de ces nouveaux médias, avec 350 millions de visites en quatre ans. Ces formes alternatives d’expression étaient dirigées par de nouveaux militants qui s’engagèrent à ouvrir le débat sur tous les terrains et à dénoncer les cas de corruption, les excès de la bureaucratie, insufflant ainsi un nouveau dynamisme à la Révolution.
C’est un tout autre agenda qui motivait les grandes corporations, comme le Groupe Cisneros, dont la principale chaîne de télévision est Venevisión. Au commencement du gouvernement de Chávez, cette corporation prétendait nommer une personne de confiance à la Commission nationale des communications. Mais le président ne céda pas aux pressions. C’est à partir de ce moment que ce groupe médiatique a lancé ses attaques contre le gouvernement. Cette attitude prouve bien que la principale préoccupation des médias privés n’est pas la liberté d’expression.
Le magnat Gustavo Cisneros, PDG du Groupe et ami personnel de l’ex-président George W. Bush, fut un des conspirateurs lors de la tentative de coup d’État de 2002. En 2004, il assista à une réunion sous l’égide de l’ex-président Jimmy Carter, qui faisait office d’intermédiaire entre le gouvernement et l’opposition afin de calmer les esprits dans le pays. Après cette réunion, les médias contrôlés par Cisneros cessèrent la campagne systématique contre le gouvernement.
Une critique constante de l’opposition visait les messages de Chávez diffusés sur toutes les chaînes. Mais la tentative de coup d’État démontra que les médias privés aussi émettaient en chœur des messages de désinformation et réalisaient d’autres activités illégales, notamment tenter de renverser un gouvernement constitutionnel.
Un autre exemple illustratif de la désinformation martelée par les médias privés eut lieu en septembre 2002. Un individu nommé Eucaris Rodríguez devint la star télévisée du moment lorsqu’il dénonça l’entraînement militaire de civils par le gouvernement, dans le cadre d’un soi-disant projet ‘Scorpion’. Après avoir fait la une pendant un certain temps, l’information s’avéra fausse; c’était un mensonge de plus pour calomnier le gouvernement.
De nombreux ennemis du chavisme ont atteint des niveaux d’extrémisme sans précédent, crachant leur venin depuis Miami, Madrid, Bogota ou Caracas. Et ils ne se privaient pas de multiplier les appels au coup d’État ou à l’assassinat du président vénézuélien. Les propos les plus aberrants provenaient des États-Unis. Ainsi, le pasteur ultraréactionnaire Pat Robertson disait prier Dieu pour qu’il rappelle Chávez à Lui. Un épisode d’une série télévisée mit en scène l’invasion du Venezuela : Chávez était arrêté puis fusillé. Le quotidien espagnol El País, autre foyer de diabolisation de la révolution bolivarienne, annonça en 2007 un nouveau jeu vidéo où le but était de tuer Chávez.
C’est aussi en 2007 que la licence d’exploitation de Radio Caracas Televisión (RCTV) arriva à échéance. Cette chaîne de télévision avait activement participé à la tentative de coup d’État de 2002. Dans le cadre de ses attributions légales, le gouvernement décida de ne pas renouveler la licence à une société commerciale qui avait agi en marge de la Loi. Cette décision fit l’objet d’un grand tapage médiatique international et une campagne fut lancée pour tenter de démontrer le règne de la censure au Venezuela. Lorsque la décision fut appliquée, des manifestations violentes eurent lieu dans le pays, avec la participation de groupes d’étudiants gagnés à la cause réactionnaire de l’opposition.
Chapitre 14 – Coup d’État contre Chávez
Vingt jours avant le coup d’État, Charles Shapiro prend la tête de l’ambassade des États-Unis. Il avait occupé le même poste au Salvador pendant la guerre sale qui avait ravagé ce pays. À Caracas, il participe à plusieurs réunions avec les conspirateurs.
Washington avait une mission militaire au Venezuela depuis 1951. Le gouvernement de Chávez avait demandé à Donna Hrinak, ambassadrice avant Shapiro, de retirer cette mission militaire. Toutefois, au moment du coup d’État, les membres de la mission se trouvaient toujours sur le territoire vénézuélien. Ce jour-là, deux d’entre eux étaient d’ailleurs présents au centre de commandement où s’étaient réunis les officiers putschistes.
Le 5 mars 2002, l’organisation patronale FEDECAMARAS, la Centrale de travailleurs du Venezuela (CTV), la Conférence des évêques catholiques et le rectorat de l’Université catholique Andrés Bello signent un pacte contre le gouvernement. La CTV annonce une grève générale pour les 9 et 10 avril. Elle donne ensuite à la grève un caractère indéfini, avec le soutien des patrons de la FEDECAMARAS. C’est ainsi que l’opposition convoque une manifestation contre le gouvernement pour le 11 avril. Au départ, l’itinéraire devait s’arrêter au siège de la société pétrolière PDVSA, mais la décision est prise de changer le trajet et d’envoyer la manifestation au Palais présidentiel de Miraflores. L’intention était donc de déstabiliser le gouvernement et de provoquer des confrontations entre opposants et progouvernementaux.
Entretemps, le général Nestor González, ex-commandant de l’école de l’Armée de terre, proclama qu’il ne reconnaissait pas le président comme son Commandant en Chef. D’autres généraux se prononcèrent ensuite dans le même sens.
En plus des militaires, la conspiration réunissait des chefs d’entreprises, des médias et des partis politiques. L’Église catholique joua également un rôle important, dans la figure du cardinal de Caracas Ignacio Velazco. Celui-ci avait assisté aux réunions préalables de la conspiration, avec des hommes politiques et des chefs d’entreprises à qui il avait donné son aval. Il prétendait même s’attribuer la faculté de désigner le prochain président.
La signature du cardinal apparaît aux côtés de celles d’autres personnalités au bas du document de reconnaissance du gouvernement de facto instauré après le putsch. Plus tard, le religieux mentira en affirmant avoir signé un document vierge dont il ignorait le contenu. Or, on le voit clairement sur une vidéo où il signe en toute connaissance de cause.
Ce jeudi 11 avril, les chavistes mobilisés n’étaient pas si nombreux. Un incident se produisit sur le Pont Llaguno, dans le centre de la ville, lorsque deux militants progouvernementaux tirèrent sur les blindés de la Police métropolitaine. Mais ils ne faisaient que se défendre, car les policiers tiraient sur les chavistes rassemblés sur le pont. Or, les images furent diffusées sur la chaîne Venevisión, du Groupe Cisneros, et présentées telles des preuves que les chavistes tiraient sans pitié sur les manifestants de l’opposition. Quelques semaines plus tard, une enquête permit d’exposer le mensonge. On découvrit aussi que les victimes étaient bien plus nombreuses dans les rangs chavistes.
Dans la soirée du 11 avril, un des militaires félons, le colonel Julio Rodríguez Salas, reconnut publiquement que le putsch avait été préparé depuis des mois : « Voilà neuf mois qu’un mouvement ferme, sérieux a commencé à s’organiser. Heureusement, cela s’est matérialisé aujourd’hui. »
À 15h45, Chávez prend la parole dans une transmission nationale pour dénoncer l’intention de renverser le gouvernement. Les télévisions privées, par un acte de provocation ouverte, divisent l’écran en deux : le président d’un côté, les images des affrontements de l’autre. S’agissant d’une communication du président, elles avaient l’obligation légale de la diffuser sans altération. Le gouvernement décide alors de suspendre les transmissions des télévisions privées, mais les restitue après le message présidentiel. Les chaînes continuent alors de diffuser les troubles, dont elles font porter la responsabilité au gouvernement.
Les classes aisées étaient enivrées d’une haine attisée par les médias qui diabolisaient Chávez presque tous les jours, parfois de manière grossière et injurieuse. Mais Modesto Guerrero explique ces sentiments plus en profondeur : « Cette haine n’a pas été créée par les médias. Ceux-ci ne furent que des relais de masse. La racine de cette haine plonge dans la vie de ces classes privilégiées sous un gouvernement qui leur parle tous les jours de révolution, aux côtés d’un peuple, pauvre et à la peau foncée, qui conquiert son pouvoir social dans la société. Et bien entendu, elle est générée aussi par un empire au nord de l’hémisphère qui, depuis septembre 2001, en a assez de tolérer les écarts verbaux de Chávez et son insistance sur l’indépendance et la souveraineté. »
Le 12 avril, Chávez est arrêté à Miraflores et conduit à Fuerte Tiuna, siège du commandement de l’Armée de terre. Le général Efraín Vázquez Velazco et le commandant des Forces Armées Lucas Rincón lisent un communiqué informant que l’état-major des forces armées a exigé la démission du président et que celui-ci a accepté. Mais ce n’était qu’un mensonge.
Pedro Carmona, président de FEDECAMARAS, était devenu la figure principale de l’opposition. Dans la nuit, il annonce qu’avec le soutien des militaires, il va former un gouvernement avec une junte civile-militaire de six membres, sous sa présidence. Plus tard, il prête serment et assume la présidence de la République.
Ainsi devenu dictateur, Carmona signe une série de décrets inconstitutionnels : l’adjectif ‘bolivarien’ est effacé du nom officiel de la République; l’Assemblée nationale est dissoute, ainsi que le Tribunal suprême et le bureau du Procureur général; des élections sont proposées dans un délai d’un an; le président a la faculté de nommer ou destituer les fonctionnaires, depuis les ministres jusqu’aux maires. Enfin, tous les décrets de Chávez sont annulés.
Le président constitutionnel, quant à lui, est transféré de Fuerte Tiuna à la base navale de Turiamo, dans l’état d’Aragua, puis enfin à l’île de La Orchila, située à 100 kilomètres du continent. S’agissant de l’avenir de Chávez, les putschistes envisagent deux possibilités : soit l’envoyer à Porto Rico dans un avion du Département d’État des États-Unis, soit lui faire un procès au Venezuela et l’enfermer en prison pour longtemps.
Les putschistes veulent qu’il signe sa démission et destitue aussi le vice-président Diosdado Cabello. À aucun moment Chávez ne signe, mais il ne veut pas non plus être un obstacle à une issue pacifique. Par contre, il n’est pas disposé à accepter un changement de cap du gouvernement.
Il était prêt à démissionner officiellement à condition que la présidence revienne à son vice-président, que l’Assemblée nationale soit maintenue, ainsi que la Constitution bolivarienne. Ces conditions étaient bien sûr inacceptables pour les putschistes, qui prétendaient justement donner au gouvernement un virage à 180 degrés et revenir à l’époque néolibérale.
Le 12 avril, Thomas Dawson, directeur des relations extérieures du FMI, reconnaît ouvertement auprès d’un groupe de journalistes le gouvernement issu du coup d’État : « … Nous sommes disposés à aider la nouvelle administration de la manière qu’elle jugera opportune. » Les États-Unis et l’Espagne, alors dirigée par José María Aznar, loin de rejeter le coup d’État, se hâtent au contraire de reconnaître la présidence de Carmona. Leurs ambassadeurs respectifs accourent d’ailleurs pour se réunir avec lui. Par contre, l’Amérique latine dans son ensemble exprime son adhésion à l’ordre constitutionnel incarné par le président Chávez.
José Vicente Rangel, alors ministre de la Défense, était partisan d’une résistance jusqu’au bout de la part du gouvernement. Mais pour Chávez, il fallait éviter un bain de sang. Plus tard, le ministre reconnut que Chávez avait eu raison : « J’ai réagi en voulant imposer le courage au-delà du bon sens, car j’étais fortement influencé par le syndrome d’Allende. Vous vous rendez compte! Moi, le politicien vétéran, c’est moi qui étais dans l’embarras, alors que lui, avec beaucoup moins d’expérience, mais plus d’intuition, il recommandait l’issue qui ensuite s’avéra la meilleure. » Pour sa part, Chávez remercia Rangel et son fils d’être disposés au sacrifice pour résister au putsch. Le frère du président, Adán, était du même avis que Rangel. Il voulait prendre le maquis et à partir de là, organiser la résistance au régime oligarchique. Il avait déjà mis sa famille à l’abri et, alors qu’ils étaient sur le point de se décider, la situation changea du tout au tout.
Le 11 avril, Luis Reyez avait pu parler à deux reprises avec Fidel Castro. Très inquiet du sort d’Hugo Chávez, le leader cubain conseilla : « Essayez de parler sur CNN, de faire une déclaration… Rompez le silence médiatique. »
Ronald Blanco La Cruz était gouverneur de l’état de Táchira. Il dut supporter l’assaut de la résidence officielle par les putschistes. Étant un des proches de Chávez, il était une cible pour les insurgés. Blanco convoqua une conférence de presse et déclara ne pas reconnaître les putschistes, les qualifiant de traîtres à la patrie. Et de les mettre au défi : « Nous voulons voir les démissions signées de Chávez et de Diosdado Cabello. Sans cela, aux termes de la Constitution, nous sommes face à un coup d’État. » Deux généraux félons essayèrent d’obliger Blanco à démissionner. Ils firent ouvrir les portes de la résidence officielle pour laisser entrer un groupe de manifestants exaltés. Blanco fut placé aux arrêts et un des généraux assuma de facto le poste de gouverneur. La foule provoqua des destructions dans la résidence. Des menaces furent proférées contre le gouverneur. Des vidéos diffusées plus tard montrent des députés du parti COPEI donnant des ordres à la foule.
Député du parti gouvernemental, Tarek Saab fut le seul parlementaire détenu. À l’entrée de son domicile, les pancartes se multipliaient, l’accusant faussement d’assassin. En fait, les victimes du Pont Llaguno de la veille étaient attribuées au gouvernement renversé. La maison du député fut encerclée par une foule armée de bâtons et de pierres, menaçant le député et sa famille, dont des enfants en bas âge. Le maire de la municipalité, d’un parti d’opposition, intercéda en sa faveur, mais risquait lui aussi d’être lynché. Finalement, une patrouille militaire arriva et emmena le député en détention.
L’ambassade de Cuba fut aussi la cible de violences de la part d’une foule d’opposants. Pendant ce temps, la chaîne Globovisión célébrait la chute de Chávez. Une station de radio annonça même la mort du vice-président Diosdado Cabello et du maire de Caracas, Freddy Bernal. Ce qui était faux.
Chapitre 15 – Contrecoup populaire
Dans un premier temps, il n’y eut aucune mobilisation massive des partisans du gouvernement, à l’exception de quelques petits groupes qui firent face. En fait, la confusion régnait, car les médias, qui pour la plupart soutenaient le coup d’État, diffusaient de fausses informations, notamment la démission de Chávez. Et dans les premières heures qui suivirent la détention de Chávez, aucune nouvelle du gouvernement déchu ne filtrait.
Les fonctionnaires chavistes devaient rompre le silence médiatique. Le vice-président put joindre CNN par téléphone pour démentir la démission du président et dénoncer le coup d’État. L’épouse du président, Marisabel Rodríguez, déclara aussi à la chaîne nord-américaine que son mari n’avait pas démissionné. Le député Tarek Saab appela les quotidiens El Nacional et El Universal, ainsi que la station de radio Unión Radio, pour dénoncer le coup d’État en cours et la détention du président. Aucun de ces médias nationaux ne fit écho de ses déclarations.
Le général Raúl Baduel —qui avait prêté serment au Samán de Güere— affirma avoir reçu plusieurs propositions de se joindre à la conspiration, dont l’une de la part de Luis Miquilena, qui trois mois auparavant faisait encore partie du gouvernement de Chávez. Le 13 avril, le général tenta de diffuser un communiqué des généraux loyaux, que la presse ne retransmit pas : « Nous exigeons l’accès aux mass médias, car ceux-ci ne remplissent pas en ce moment leur fonction de défenseurs suprêmes du droit à l’information véritable… Servez donc l’intérêt supérieur de tout être humain décent, parce que des gens innocents meurent à cause de votre complaisance et cela restera sur vos consciences. »
Baduel assura aussi que de l’argent lui avait été promis s’il trahissait la révolution. Deux fonctionnaires du Département d’État des États-Unis avaient cherché à le contacter, afin de le convaincre de participer au coup d’État. Il donna d’ailleurs les noms de ces fonctionnaires : Thomas A. Shannon et Phillip Chicola.
À Maracay, 14 généraux, aux commandes de 20 bataillons, restaient loyaux au gouvernement. Ils disposaient de 20 000 hommes, de pièces d’artillerie, de chars d’assaut et d’avions. Une force de frappe supérieure à celle des putschistes. En fait, 80% des commandants dans tout le pays n’adhéraient pas au coup d’État.
Aux arrêts à Fuerte Tiuna, Chávez put parler à sa fille Maria Gabriela et lui demander de dénoncer les faits, d’appeler Fidel Castro, le seul alors à pouvoir se faire entendre au plan international. Ses mots à sa fille furent : « Dis-lui que je suis un président prisonnier, que je n’ai pas démissionné. »
Maria Gabriela appela le centre de communications du Palais de Miraflores, où se trouvaient encore des hommes loyaux à son père. Elle demanda et obtint immédiatement un contact téléphonique avec Fidel Castro. « Papa me demande de te dire que s’il meurt aujourd’hui, c’est parce qu’il est resté loyal à ses convictions jusqu’au bout. Il m’a demandé expressément de te dire cela. » Fidel Castro lui demande un numéro où la joindre et lui recommande d’appeler Randy Alonso, présentateur d’une émission de la télévision cubaine. À partir de ce moment, Fidel Castro appellera Maria Gabriela toutes les 30 minutes.
À cette époque, la fille de Chávez suivait des cours à la Faculté des Sciences de la communication et devait tous les jours supporter l’agressivité et l’arrogance des étudiants opposants.
Le 12 avril, Maria Gabriela est interviewée par téléphone par Randy Alonso pour son émission A la mesa Redonda. Elle déclara : « Tout d’abord, mes salutations au peuple cubain. Il y a deux heures, nous avons pu contacter mon père. Il nous a téléphoné pour nous demander de dire au monde entier qu’il n’a pas démissionné, qu’il n’a jamais signé aucun décret présidentiel de destitution du vice-président Diosdado Cabello, encore moins sa propre démission. Ce sont des militaires qui l’ont arrêté. Ils l’ont emmené à Fuerte Tiuna, au Commandement général de l’Armée. En ce moment, il est détenu au Régiment de la Police militaire de Fuerte Tiuna. Il est au secret et on l’a juste autorisé à nous parler à nous, ses enfants. Il nous a demandé de lui trouver un avocat, de parler à nos amis, à la famille, pour exiger que ses droits soient respectés, que nous puissions le voir, parce que nous ignorons quand nous pourrons encore parler. »
Ce 12 avril, un acteur dont les privilégiés ne tiennent jamais compte a commencé à jouer un rôle déterminant : le petit peuple a fait son apparition, sortant des taudis de ses collines pour une immense mobilisation en faveur du président constitutionnel. Une masse énorme de Vénézuéliens est sortie dans la rue pour défendre le président détenu et les acquis sociaux obtenus sous son gouvernement. Les principaux foyers du soulèvement contre le putsch furent Maracay et les quartiers pauvres du sud de Caracas.
La population commença à encercler les casernes. Le 12 avril à 20h30, un véritable cordon humain entourait la base des parachutistes de Maracay. C’est cette présence populaire qui encouragea les militaires à commencer la résistance. Certains agirent de leur propre chef. On se souvient de cet officier debout sur un char à haranguer les partisans chavistes amassés à une entrée de Fuerte Tiuna.
Plusieurs dirigeants des partis gouvernementaux firent preuve de beaucoup de courage, mais d’autres se posaient des questions sur l’attitude à adopter.
Face à la complicité de la plupart des médias, seule la ‘Radio Bemba’ (expression vénézuélienne pour le ‘bouche à oreille’) permettait de connaître la vérité des faits. La station de radio catholique Fe y Alegría joua aussi un rôle important, tandis que les télévisions privées prétendaient occulter la vérité en diffusant des dessins animés, des films et des feuilletons à l’eau de rose.
Dans une tentative désespérée pour reprendre l’initiative, le 13 avril, Carmona apporte des changements au décret de la veille, laissant sans effet la dissolution de l’Assemblée nationale. Cependant, à ce moment le vice-président Diosdado Cabello sort de la clandestinité pour rétablir l’ordre constitutionnel. En fin de journée, il assume la présidence provisoire à Miraflores, le palais ayant désormais été repris par les loyalistes. Il prête serment devant le président de l’Assemblée nationale, William Lara, qui avait refusé de reconnaître Carmona.
Le procureur général de la République, Isaïas Rodríguez, dénonça dans les médias qu’un coup d’État avait été perpétré et que le gouvernement de Carmona était inconstitutionnel. Le général Efrain Vázquez, commandant en chef de l’Armée de terre, communiqua publiquement son refus de reconnaître Carmona. Le général Carlos Alfonso Martínez, inspecteur général de la Garde nationale, publia une déclaration dans le même sens. Ce 13 avril à 22h, Pedro Carmona démissionna de la présidence qu’il avait usurpée.
C’est le général Ali Uzcátegui Duque qui fut chargé de libérer Chávez. Ils arrivèrent tous deux à 3h45 le matin du 14 avril au palais présidentiel, par hélicoptère, depuis l’île de La Orchila. Autour du palais, des milliers de partisans s’étaient rassemblés.
Le président Chávez reprit ses fonctions en annonçant qu’il n’abritait ‘ni haine ni rancœur’. Il exhorta les médias à ‘rectifier en profondeur’. Quelques jours plus tard, Chávez lançait un appel au dialogue national et procédait à un remaniement ministériel. Les événements survenus entre le 11 et le 14 avril laissèrent un bilan de 20 morts et 110 blessés.
De nombreux civils ayant participé au coup d’État se réfugièrent à l’étranger. Carmona lui-même, après quelques jours d’assignation à résidence, prit la fuite et demanda l’asile en Colombie.
Après cette tentative de coup furent organisées les ‘Rencontres de solidarité avec la Révolution bolivarienne’, qui réunirent des intellectuels de renommée internationale, dont Ignacio Ramonet, Armand Matterlart, James Petras, Marta Harnecker, Evo Morales, Fernando Solanas, Hebe de Bonafini, Daniel Ortega et Heinz Dietrich.
Par une décision insolite, pourtant, le Tribunal suprême de justice décréta que ces jours-là s’était produit un ‘vide de pouvoir’, libérant militaires et civils putschistes de toute responsabilité. Le 16 août 2002, une manifestation massive vint protester contre la décision du Tribunal suprême de justice, selon laquelle aucun coup d’État n’avait eu lieu et donc personne n’irait en détention. Certains militaires putschistes furent renvoyés des forces armées —ils méritaient au moins ça. Cependant, personne n’alla en prison, car Chávez, en reprenant la présidence, avait demandé de libérer tous les putschistes arrêtés.
Modesto Guerrero explique que, dans la foulée de la reprise du pouvoir, il y a eu un virage plus révolutionnaire dans le gouvernement. « À partir de 2002, plus aucun représentant des classes privilégiées ne siège au sein du cabinet. Non seulement les responsables n’en voulaient plus, mais ils ne pouvaient pas non plus. Les masses anonymes protagonistes de l’acte révolutionnaire du 13 avril ne l’acceptaient pas. C’est alors que les ennemis de la Révolution, intérieurs et extérieurs, ont commencé à comprendre que quelque chose leur échappait désormais. »
Le gouvernement avait créé les Cercles bolivariens, pour que le peuple puisse s’organiser depuis la base. Certains ont évalué leur nombre à plus de 100 000 dans tout le pays.
Plus tard, il fut demandé à Chávez ce qui l’avait le plus blessé lors de ces événements d’avril 2002. « Sans aucun doute, ce sont les innocents qui sont tombés près du Palais, sous les balles des francs-tireurs contre-révolutionnaires… c’est une des plus grandes douleurs de ces moments terribles d’avril 2002. Il y en a eu d’autres, non? Les trahisons font mal aussi. Mais tout comme à la mort de ma grand-mère, j’ai eu une réaction de vie et je me suis relevé avec plus de vitalité. »
Quant à José Vicente Rangel, à la question de savoir s’il pensait que le pouvoir serait repris si rapidement, le ministre a répondu : « Non, personne ne pensait à ça. Ce fut une surprise pour nous tous. Un cadeau que nous a fait le peuple, car s’il y a un moment où le peuple a donné la preuve de sa capacité à se mobiliser, c’est bien le 13 avril. Qu’on ne me dise pas qu’il s’agissait d’une mobilisation poussée par une structure, non, rien de tout ça. »
Pour une autre analogie avec l’Argentine, nous pouvons dire que cette action du peuple vénézuélien présente des similitudes avec les événements du 17 octobre 1945, quand le peuple argentin a sorti son leader des geôles de l’oligarchie pour le placer à la tête du gouvernement au moyen du vote populaire.
Et si le putsch de l’oligarchie vénézuélienne a échoué, c’est fondamentalement grâce à la participation en première ligne des classes populaires, pleinement conscientes de ce que pouvait signifier la défaite du chavisme. Bien sûr, il faut souligner aussi le rôle essentiel joué par la majorité des Forces armées bolivariennes dans la défense de la démocratie et la Révolution.
Il reste un autre point à soulever. Même si la presse mensongère, vénézuélienne et étrangère, a toujours tenté de présenter une image déformée de Chávez, d’en faire un personnage violent, le président vénézuélien a fait, avec grandeur, la preuve de sa sensibilité et de son humanisme, en essayant d’éviter les affrontements sanglants, en éprouvant une douleur sincère pour les victimes et en agissant sans aucune rancœur face à la trahison.
Chapitre 16 – La politique pétrolière
Dans la dernière décennie du 19e siècle, plusieurs gisements pétroliers furent découverts au Venezuela. Et des sociétés étrangères finirent pas se les approprier, notamment la Sandard Oil, de John Rockfeller, actuellement Exxon Oil.
En 1976, pendant son premier gouvernement, le président Carlos Andrés Pérez nationalisa l’industrie pétrolière. Tous les actifs des sociétés étrangères servirent ainsi à constituer la nouvelle compagnie d’État : Petróleos de Venezuela (PDVSA). Puis, dans les années d’application des recettes néolibérales, le secteur privé eut la possibilité d’entrer dans la société publique. Avant l’arrivée de Chávez au pouvoir, le Venezuela avait considérablement accru son offre de pétrole, contribuant à une baisse historique des prix qui atteignirent en 1998-1999 leur niveau le plus bas depuis 50 ans.
Au contraire, Chávez avait la ferme intention de revaloriser la principale ressource du pays. Du 10 au 14 août 2000, il visita les dix pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), pour inviter les chefs d’État et de gouvernement à un sommet à Caracas. L’objectif du Sommet était de trouver une stratégie commune de défense des prix du pétrole brut. Chávez encourageait aussi l’inclusion de la Russie, d’Oman et de la Norvège au sein de l’OPEP.
L’initiative répondait à une décision souveraine des pays pétroliers, libre de toute considération idéologique. C’est la raison pour laquelle Chávez invita également l’Iraq, l’Iran et la Libye. Cette décision de Chávez provoqua un profond malaise à Washington. Avec le recul, on retiendra que les gouvernements de deux de ces pays ont été renversés avec le soutien actif des États-Unis.
Le leader bolivarien fut le premier mandataire étranger à visiter l’Iraq sous la présidence de Saddam Hussein après la première Guerre du Golfe de 1991. De fait, Chávez soutenait qu’un pays souverain n’avait à rendre compte à aucun autre gouvernement pour sa politique extérieure.
Le 28 septembre 2000, Caracas accueillit le deuxième Sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’OPEP. Le premier Sommet avait eu lieu à Algers, en 1975, ce qui montre que l’organisation était désactivée jusqu’à ce que l’initiative de Chávez vienne la relancer.
Malgré ses critiques, Washington importait 1,4 millions de barils de pétrole vénézuélien par jour, ce qui représentait quelque 72% de la production totale du pays. Et sur le territoire des États-Unis fonctionnaient 14 000 stations-services commercialisant de l’essence produite dans des raffineries vénézuéliennes.
En août 2000, le prix du baril frôlait 35 dollars. À l’époque, c’était élevé. Pour retrouver un tel niveau de prix, il fallait remonter à l’invasion du Koweït en 1990. Après le Sommet de l’OPEP à Caracas, le prix du pétrole brut connut une hausse constante.
Les adversaires du gouvernement de Chávez critiquent le fait que la production pétrolière du Venezuela soit restée stable, et même qu’elle ait diminué. Mais l’aspect le plus important est la quantité de devises que le pays a reçues grâce au pétrole. En 2003, le Venezuela exportait 2,5 millions de barils par jour, dont 1,63 millions à destination des États-Unis.
Les exportations vers les États-Unis sont souvent mises en exergue, mais en vérité, d’autres marchés se sont ouverts au pétrole vénézuélien, comme la Chine, les pays d’Amérique latine, le Vietnam et l’Inde.
La hausse substantielle des revenus du pétrole permit de donner une assise solide à une politique de distribution plus juste de la richesse et à un relèvement généralisé du niveau de vie des Vénézuéliens. Pour preuve, une estimation des revenus par habitant en devises produites par le pétrole : alors qu’en 1998, le montant estimé était de 228 dollars, il était monté à 728 dollars en 2005.
Le gouvernement de Chávez permit aux sociétés pétrolières nord-américaines intéressées d’investir dans l’industrie nationale. Pour faire des affaires sur le territoire vénézuélien, elles se voyaient proposer une joint venture avec participation majoritaire de PDVSA. Les sociétés étrangères qui refusaient étaient exclues. En 2006, l’industrie pétrolière était responsable de 89% des exportations vénézuéliennes.
Mais la société publique PDVSA est également entrée en expansion, avec une diversification importante de ses activités à d’autres secteurs : chantiers navals, construction de logements, distribution de gaz, manufacture d’électroménagers de consommation massive. La division PDVSA Agriculture commença même à cultiver du soja et de la canne à sucre.
Bernardo Álvarez, qui fut vice-ministre des Hydrocarbures et ambassadeur aux États-Unis, expliqua la politique pétrolière des gouvernements néolibéraux qui précédèrent le chavisme : « La vieille politique d’internationalisation de PDVSA était conçue pour garantir aux États-Unis un approvisionnement massif et bon marché de pétrole… Pendant les années 90, la politique pétrolière représentait un véritable hold-up des ressources naturelles vénézuéliennes de la part de certaines compagnies pétrolières internationales, selon des accords contractuels qui impliquaient la complicité de l’élite pétrolière, de l’oligarchie gouvernante et de leurs représentants politiques. »
Le 1er mai 2007, la politique pétrolière du gouvernement opéra un virage encore plus nationaliste. La participation privée aux activités de PDVSA fut limitée à 40%. Un pourcentage maximal fut imposé aux bénéfices des entreprises privées associées et leurs royalties et taxes furent augmentées.
Chapitre 17 – Le lockout pétrolier
Lors de la nationalisation de l’industrie pétrolière, les professionnels qui travaillaient pour les compagnies étrangères devinrent de fait les cadres et dirigeants de la nouvelle société publique PDVSA. Avec le temps, cette société publique se changea peu à peu en une sorte d’État dans l’État, ayant acquis une certaine autonomie qui empêchait la démocratie d’y entrer. Et cette évolution se fit encore plus évidente à l’apparition d’un gouvernement révolutionnaire qui prétendait transformer le pays.
Avant l’arrivée de Chávez, les dirigeants de la compagnie adoptèrent des décisions contraires aux intérêts nationaux. Ainsi, en 1993, ils avaient créé une société de services informatiques, appelée INTESA, dont 40% des actions étaient détenues par PDVSA. Le reste du capital (60%) alla aux mains d’une multinationale liée à des compagnies pétrolières étrangères. Autrement dit, les corporations multinationales finirent par contrôler l’information financière et opérationnelle de PDVSA.
En décembre 2002, l’opposition se lance dans une nouvelle tentative pour renverser le gouvernement démocratique. Encore une fois, les patrons de la FEDECAMARAS et la bureaucratie syndicale et politique de la CTV s’allient dans l’aventure, rejoints désormais par les cadres et dirigeants de PDVSA.
Le 2 décembre, cette alliance putschiste convoque une grève de 24 heures, qui se transforme rapidement en une grève continue. Le mouvement va durer 63 jours, s’étendant jusqu’en février 2003. La grève parvient à arrêter la production de PDVSA, qui chute de 2,9 millions de barils par jour à 25 mille à peine. Venant compléter la conspiration, les quartiers aisés de la capitale résonnent au son des concerts de casseroles et des manifestations de rue, parfois violentes. Il s’agit de créer un climat de non-gouvernabilité pour obliger le président à démissionner.
Ce fut la paralysie la plus longue dans l’histoire du Venezuela, avec un coût estimé à 9 milliards de dollars. Pendant toute la durée du lockout, 328 millions de barils n’ont pu être exportés. De toute évidence, les anti-chavistes étaient prêts à incendier le pays pour renverser le gouvernement légitime.
Le lockout eut des impacts négatifs sur l’économie toute entière. Les réserves internationales chutèrent, obligeant le gouvernement à imposer un contrôle des taux de change et des prix des produits de grande consommation. Les réserves en devises durent servir à importer des aliments et du carburant. Une fuite massive des devises fut également constatée, organisée dans le cadre du sabotage des patrons engagés dans la déstabilisation.
Luis Giusti, qui fut président de PDVSA et un des responsables de la politique néfaste aux intérêts du pays mise en place par la société publique, a expliqué, dans une contribution à un livre, son opinion de la politique du gouvernement de Chávez : « Son gouvernement a créé des dizaines de programmes sociaux appelés ‘missions’, qui reçoivent des millions de dollars mais qui, même s’ils touchent les pauvres de diverses manières, sont des sources de gaspillage et de corruption, et n’ont aucune durabilité à terme. » Ces mots résument parfaitement la mentalité des ennemis du chavisme et leur mépris envers les programmes sociaux, qui ne sont que ‘gaspillages’, et envers les bénéficiaires de tels programmes. Mais Giusti va plus loin et dénonce une chute supposée de la production de PDVSA. Jamais il n’évoque l’augmentation des recettes en devises. La seule chose que garantissait le type de gestion de Giusti était la vente peu avantageuse de pétrole vénézuélien au profit des grandes puissances.
Le 5 janvier 2003, Chávez adresse un message à la nation, diffusé à la radio et à la télévision. Il dénonce le caractère déstabilisateur du lockout pétrolier, ainsi que les faits de violence provoqués par l’opposition. Les conséquences du lockout furent énormes, certes, mais les classes populaires et le gouvernement avaient appris la leçon de la tentative d’avril. Et la réponse fut rapide et décisive.
Les forces armées reprirent le contrôle des installations arrêtées par les saboteurs, tandis que les partisans du gouvernement formaient des comités d’ouvriers, techniciens et professionnels pour remettre les machines en route. De cette mobilisation naquit un an plus tard une nouvelle centrale syndicale qui compta jusqu’à plus d’un million d’adhérents. Constituée de différents groupes de gauche, cette centrale est l’Union nationale de travailleurs (UNT). Après une division en 2005, elle se regroupe à nouveau en 2010, même si les différences internes existent toujours.
Chávez réagit avec fermeté également. L’aide des alliés du Moyen Orient est demandée pour répondre aux engagements d’exportation. Des retraités de l’industrie pétrolière sont réembauchés; des techniciens sont amenés de l’étranger; des produits alimentaires et du carburant sont importés, essentiellement depuis le Brésil.
Grâce à la fermeté du peuple et du gouvernement, le lockout échoue. Presque tous les dirigeants et cadres de PSVSA sont licenciés, pour leur participation au sabotage. Les licenciements concernent ainsi 18 000 personnes. Carlos Ortega, président de la CTV, demande l’asile politique au Costa Rica en mars 2003, ayant fui les mesures judiciaires pour sa participation au lockout.
Ce n’est donc qu’après le lockout que le gouvernement démocratique parvient à prendre effectivement le contrôle de PDVSA. Le 6 mars 2003, Ali Rodríguez Araque est désigné nouveau président de la société. Ce dirigeant politique a appartenu au Parti de la Révolution vénézuélienne (PRV).
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