Par Roberto Silva
Traduction : Gil B. Lahout
Chapitre 1 – Sabaneta et Barinas
C’est le 28 juillet 1954 que naît Hugo Rafael à Sabaneta, village de l’État de Barinas. Il est le deuxième enfant d’Hugo de los Reyes Chávez et d’Elena Frías, tous deux instituteurs. Leur premier fils fut baptisé Adán, et après Hugo vinrent Aníbal, Narciso, Argenis et Adelis. Elena avait à peine 18 ans lorsque naquit son premier fils. À la naissance d’Hugo, Adán fut confié à sa grand-mère paternelle, Rosa Inés. Et quand le troisième est arrivé, ce fut au tour d’Hugo d’aller vivre chez sa grand-mère.
La maison de Rosa Inés était très modeste et les carences étaient nombreuses. Les deux garçons eurent malgré tout une enfance pouvant être qualifiée d’heureuse. Hugo lui-même s’est souvenu que, par temps de pluie, l’eau coulait des plafonds. Mais, expliqua-t-il, « Nous étions des enfants très pauvres, mais très heureux. Je donnerais tout pour revenir à cette enfance, ne serait-ce que pour un instant… » Efrén Jiménez, voisin des Chávez et compagnon de jeux d’Hugo, raconte qu’à l’époque, « Sabaneta se limitait à quatre rues à peine. Je pense qu’il y avait mille et quelques habitants. On se connaissait tous, on formait une grande famille ». Le village disposait d’un générateur qui fournissait de l’électricité uniquement entre 18h30 et 22h30 chaque jour. Dès lors que la situation économique des Chávez s’améliora, le retour au foyer des deux garçons fut envisagé. Mais la grand-mère était déjà trop éprise d’eux, et les séparer d’elle l’aurait chagrinée au point de fragiliser sa santé.
Avant même leur entrée en primaire, Rosa Inés leur a enseigné la lecture et l’écriture. En 1960, Hugo commence ses études à la seule école primaire de Sabaneta.
Les garçons participent à l’économie du foyer et, après l’école, vendent des confits de papaye préparés par leur grand-mère. Ces friandises appelées ‘arañitas’ (petites araignées) étaient proposées au cinéma, au bowling ou sur la place. Si Hugo vend ses bonbons sans mal, Adán, lui, n’a pas autant de succès; il est plus timide.
Quand Adán termine sa primaire, et comme il n’y a pas d’école secondaire à Sabaneta, il est question de déménager à Barinas, chef-lieu de l’État, où habite un frère de leur père, l’oncle Marcos. Celui-ci accepte d’accueillir l’aîné pour qu’il puisse étudier jusqu’au baccalauréat. Adán déménage donc le premier. L’année suivante, en 1966, Hugo le rejoint, mais la grand-mère Rosa Inés est triste d’être séparée des garçons. Elle leur manque tout autant, si bien que la famille décide que la grand-mère déménagera aussi à Barinas.
Hugo s’est montré doué pour le dessin et la peinture. L’oncle Marcos, voulant encourager le garçon, l’inscrit donc dans une académie où il passa une année à se former. Toutefois, malgré cet intérêt marqué pour le dessin, son attention se concentre sur le base-ball, qu’il pratiquait à l’école et dans le quartier. Il admirait aussi un sportif bien connu : Isaías Chávez, surnommé ‘le fouet’. Le 16 mars 1969, alors que Rosa Inés prépare le petit déjeuner, un bulletin spécial d’informations interrompt les programmes à la radio. Un avion s’est écrasé, ne laissant aucun survivant. Parmi les victimes, ‘le fouet’ Chávez.
Si grande était son admiration pour le joueur qu’il resta prostré pendant deux jours, sans aller à l’école. Cette tragédie est à l’origine de sa décision de devenir pitcher d’une équipe professionnelle de base-ball. À partir de ce moment, il oublia son envie de devenir dessinateur et se concentra sur son objectif de devenir joueur de base-ball.
À Barinas, Hugo avait pour voisin José Esteban Ruiz-Guevara, première personne à avoir eu une influence politique sur lui. Ruiz-Guevara militait au Parti Communiste depuis 1946 et était secrétaire général de la section de Barinas. Emprisonné pendant la dictature de Pérez Jiménez, il avait aussi souffert l’isolement dans la jungle près de Puerto Ayacucho. Après la chute du dictateur, Ruiz-Guevara fut libéré, puis à nouveau arrêté sous le gouvernement de Rómulo Betancourt. Il finit par rompre avec le PC et organisa des mouvements de guérilla dans la région de Barinas.
La guérilla au Venezuela a commencé en 1962, mais fut vite étouffée. Quand Hugo Chávez fait la connaissance de Ruiz-Guevara, celui-ci n’appartient déjà plus à la guérilla, même s’il reste un ardent défenseur des idées de gauche.
Hugo était ami des deux fils de Ruiz-Guevara : Vladimir (à cause de Lénine) et Alejandro (à cause d’Engels). Ils jouaient au base-ball ensemble. Ruiz-Guevara et ses fils avaient surnommé Hugo Tribilín (le personnage de Dingo de Walt Disney), tellement il était mince dans son adolescence.
La maison des Ruiz-Guevara était un centre de discussion sur l’histoire et la politique. Il y avait aussi une grande bibliothèque, où Hugo put lire ses premiers livres politiques. À 14 ans, il ressenti sa première ‘soif de savoir’, comme il appelait ces épisodes. Une envie de lire tout ce qui tombait entre ses mains, une envie qu’il a nourrie grâce à cette bibliothèque. Parmi ses premières lectures figuraient les classiques du marxisme : Marx, Lénine, Mao, ainsi que les héros de l’indépendance du Venezuela, essentiellement Bolivar, dont il commence à mémoriser certains passages des discours. Il découvre aussi Ezequiel Zamora, dirigeant paysan du 19e siècle, dont la devise était « Terres et hommes libres, horreur à l’oligarchie ». Avec le temps, Ezequiel Zamora est d’ailleurs devenu un des piliers sur lesquels Hugo Chávez a bâti sa pensée politique.
Mais une question qui a sûrement le plus intrigué Chávez était de connaître une version différente de la vie du caudillo Maïsanta, dont il était l’arrière-petit-fils et que l’histoire officielle décrivait comme un criminel. Ruiz-Guevara s’était intéressé à la figure de Maïsanta et avait effectué des recherches. Grâce à des conversations avec des témoins ayant participé à l’époque aux soulèvements des paysans, il avait écrit un roman jamais publié.
Chávez a sans cesse entretenu sa ferveur pour la lecture. Une fois président, il gardait toujours un moment pour lire ses auteurs préférés, voire même pour relire certains passages qu’il connaissait déjà. Parmi ces auteurs : Galeano, Gramsci et, bien entendu, Miranda, Bolivar et Simon Rodriguez. Il aimait aussi les œuvres de Nietzsche, qu’il réservait pour les moments les plus difficiles.
Le premier mentor idéologique de Chávez est décédé en 2006, à Mérida. Il a laissé une bibliothèque considérable, avec des milliers de livres, travaux, revues et documents, légués à l’État pour constituer une bibliothèque publique.
En 2001, Ruiz-Guevara déclara : « En fait, Hugo n’a fait que naître à Sabaneta. Il a grandi à Barinas. Nous étions voisins. Chez nous c’était un nid permanent de conspiration, et il venait chercher des livres, écouter des discours. Comme je vous le dis, Hugo a étudié avec mes fils, et il passait son temps dans ma bibliothèque. »
Ruiz-Guevara avait une position de soutien critique au gouvernement chaviste et a toujours remis en question ce qui lui semblait erroné. Mais cela ne l’a pas empêché d’affirmer que « l’Amérique latine dans ce siècle a accouché de deux hommes extraordinaires : Fidel Castro Ruiz et Hugo Chávez Frías. Et c’est un rôle énorme qui échoit au président en ce siècle. »
À la fin de ses études secondaires, Chávez assiste à une conférence donnée par un officier de l’Académie militaire dans le but d’intéresser les jeunes à la carrière militaire. Or, Hugo voulait absolument devenir joueur professionnel de base-ball. Et il ne pouvait y arriver qu’en s’installant à Caracas. Entrer à l’Académie offrait cette possibilité de vivre dans la capitale pour ensuite être engagé dans une équipe.
En juillet 1971, il obtint son baccalauréat en sciences, mais avec un échec au cours de chimie, seule matière qu’il n’a jamais réussie dans toute sa secondaire. Le 8 août 1971, il entrait à l’Académie militaire.
Son père Hugo de los Reyes fut militant du parti démocrate-chrétien COPEI. Sous la présidence de Luis Herrera Campins (1979-1984), il fut même secrétaire d’éducation de l’État de Barinas. Mais l’autre personne, en plus de Ruiz-Guevara, ayant exercé la plus grande influence politique sur Hugo, fut son frère aîné Adán.
Après sa secondaire à Barinas, Adán est allé décrocher une licence en physique et mathématiques à l’Université de Mérida. Puis il devint professeur dans cette même institution.
Pendant ses études, Adán milita au sein du Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR) jusqu’à la division de celui-ci. Après un certain temps, il rejoignit les rangs du Parti de la Révolution Vénézuélienne (PRV). Même si Hugo n’a jamais milité dans aucun parti alors qu’il s’intéressait beaucoup à la politique, c’est Adán qui l’a mis en contact avec le PRV. Toutefois, ce parti finit également par se diviser et Adán se retrouva à nouveau sans militance.
Hugo a reconnu publiquement que son frère aîné est celui qui l’a le plus influencé politiquement. Au début de la présidence, Adán s’occupait d’ailleurs du Secrétariat privé du Président, avant d’être nommé ambassadeur à Cuba.
Il existe aussi des différences entre les deux frères : Hugo a toujours été très croyant, pas Adán. Et lorsqu’on l’accusait de communiste, Hugo répondait avec bonne humeur que le communiste, c’était son frère aîné.
Chapitre 2 – Maïsanta
Pedro Pérez Delgado, plus connu sous le nom de Maïsanta, était un caudillo fédéral lié à la famille Chávez-Frías. À Barinas, il eut deux fils : Pedro et Rafael Infante. Ce dernier était le père d’Elena, mère de Chávez. Elena, tout comme les deux fils de Maïsanta, portaient le nom de famille de leur mère, car à l’époque, des enfants conçus hors mariage ne pouvaient porter le nom du père. Pérez Delgado eut aussi une fille, que Hugo Chávez a d’ailleurs rencontrée.
Le surnom de ‘Maïsanta’ vient du catholicisme du personnage, et de l’habitude qu’il avait prise avant de se lancer dans une bataille, de haranguer ses troupes en criant ‘Madre Santa’. Il invoquait la Sainte Mère de Dieu, la Vierge du Secours, sainte patronne de la région centrale du pays. Il prononçait toutefois ces mots de sorte qu’on entendait leur contraction : ‘Maï Santa, viens avec nous’ ou ‘Maï Santa, guide mes pas’.
Pedro Pérez Delgado est né en 1875 et mourut empoisonné en prison en 1924, après une longue incarcération. À 17 ans, il s’engage dans la lutte contre le pouvoir central, exercé à l’époque par le dictateur Juan Vicente Gómez. Peu à peu, il se taille la réputation d’un homme courageux.
Doña Elena, mère de Chávez, raconte que dans sa famille, quand Maïsanta était évoqué, on parlait de lui comme d’un bandit et on racontait des histoires effrayantes sur ses crimes. C’est au demeurant la réputation donnée aux caudillos fédéraux du 19e siècle. Elena rapporte les reproches que sa grand-mère formulait à sa fille : « Je ne sais pas pourquoi cette gamine —cette gamine était ma mère— s’est entichée de ce rejeton d’assassin… » Et de poursuivre : « On disait que mon grand-père avait été un meurtrier, qu’il tuait les gens, qu’il les égorgeait puis attachait leur tête sur le pommeau de sa selle. » Elena endurait silencieuse de tels propos qui la blessaient profondément, tout comme ils blessèrent ses enfants. « Hugo n’aimait pas qu’on me dise ces choses. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles il est parti à la recherche de la véritable histoire de Maïsanta. » Adán Chávez confirme. L’image de leur aïeul lorsqu’ils étaient enfants était celle d’un meurtrier qui parcourait les llanos (plaines centrales du pays) et volait du bétail.
La situation changea en 1974, à la sortie d’un livre intitulé ‘Maïsanta, le dernier homme à cheval’, de José León Tapia, médecin et écrivain. L’auteur y dépeignait un personnage très différent des portraits qu’en avait faits l’histoire officielle de l’oligarchie. Le caudillo était cette fois revendiqué, ainsi que sa lutte. La déformation des faits était si profondément ancrée que même la famille de Maïsanta y avait cru. Chávez accueillit l’ouvrage comme une révélation et entreprit avec ardeur des recherches sur la vie de son aïeul.
Cette altération de la réalité est née en fait d’un événement réel : en 1895, alors qu’il n’avait pas vingt ans, Pérez Delgado avait tué le colonel Pedro Macías pour défendre l’honneur de sa seule et unique sœur Petra. Elle était tombée enceinte du colonel qui, en plus d’être militaire, était un des puissants du village. Après avoir tué le colonel, Maïsanta prit la fuite et s’enrôla dans les guérillas contre le pouvoir central.
Hugo Chávez a donc enquêté sur le parcours de son arrière-grand-père, suivant sa trace dans les villages où il avait été en campagne, endossant la responsabilité de revendiquer la figure de Maïsanta. Mais lorsque Chávez fut incarcéré, sa demeure fut perquisitionnée, et de nombreux documents qu’il avait réussi à réunir ont été perdus ou volés.
Son frère Adán l’accompagna dans ses excursions à plusieurs reprises. Grâce aux entretiens avec des personnes âgées ayant vécu le soulèvement révolutionnaire, Hugo voulait rédiger un ouvrage. Cela n’a pas été possible, sa documentation ayant été perdue.
La figure de son aïeul est devenue permanente dans son activité politique. Lorsqu’il a dû faire face au référendum révocatoire, son commandement de campagne fut baptisé Maïsanta. Et lors d’une allocution au théâtre Teresa Carreño, en 2004, il fit un exposé de deux heures sur la vie de Maïsanta, pour que les Vénézuéliens connaissent la véritable histoire.
Un jour, un camarade de promotion lui remit une coupure de presse, avec un article signé Oldman Botero, intitulé ‘Maïsanta, général de guérilla’. Chávez possédait déjà des caisses entières de documents sur la vie de son aïeul. À la lecture de cet article, il découvrit que Maïsanta avait eu une fille : Ana Domínguez de Lombano, qui vivait à Villa de Cura. Il se rendit alors à Maracay pour rencontrer le journaliste, qui lui donna l’adresse d’Ana.
Chávez apparut chez elle à l’heure de la sieste, un après-midi de 1989, en uniforme. « Je suis ici parce que je suis l’arrière-petit-fils de votre père, de Maïsanta… » La dame lui répondit : « Fils, ce n’est pas la peine de me le dire, tu es son portrait tout craché. » Plus tard, Chávez visita Ana à plusieurs reprises, accompagné de son épouse et de ses enfants.
La fille de Maïsanta raconte : « De toute la famille, Hugo est celui qui ressemble le plus à mon père. Les mêmes gestes, ce front large, les yeux bridés. Mais le plus ressemblant, c’est sa soif de lutte, son amour de la liberté. C’est son portrait vivant. »
Ana possédait encore quelques objets ayant appartenu à son père. Quand Chávez était en prison, elle lui fit parvenir, grâce à un de ses fils, un scapulaire qu’avait porté Maïsanta. Pour Chávez, ce fut là un des cadeaux les plus précieux qu’il reçût dans sa vie, et qui devint une sorte d’amulette dont il ne voulut jamais se séparer.
Chapitre 3 – L’Académie
À son entrée à l’Académie militaire, il pensait encore à un avenir de joueur professionnel de base-ball. Après un certain temps d’acclimatation à Caracas, il avait prévu de donner sa démission pour faire partie d’un club professionnel. Cependant, sa condition physique n’était pas des meilleures. Sa position de jeu était celle de pitcher (lanceur) et il traînait une lésion qui ne lui permettait pas de jouer aussi efficacement que l’exigeait son rôle de lanceur. Il souffrait de douleurs au bras, le rendant incapable de tenir plus de 5 innings (un match compte 9 manches, appelées innings). En plus, après chaque rencontre, il avait parfois besoin de récupérer pendant plusieurs jours en s’appliquant de la glace sur le bras. Il continua malgré tout de jouer à l’Académie, mais à une autre position, qui ne mettait pas autant son bras à contribution. Le temps passait et il se rendit compte qu’il se sentait très bien dans cette Institution. Il ne tarda pas à reconnaître que son avenir était peut-être dans les forces armées.
Six mois après son arrivée à l’Académie, à l’occasion de sa première permission, il acheta un bouquet de fleurs et se rendit au Cimetière général du Sud, à Caracas, pour se recueillir sur la tombe de son idole ‘Le Fouet’ Chávez et lui rendre un hommage longtemps retardé. Là aussi, il dût admettre qu’il ne serait jamais joueur professionnel de base-ball. L’enthousiasme pour la vie militaire se fit explicite : « Je me sentais comme un poisson dans l’eau à l’Académie militaire, qui est encore et restera toujours une enceinte sacrée. Il y a eu des moments difficiles, mais je ne les ai jamais ressentis comme un fardeau. »
Il est deux aspects à retenir des Forces armées vénézuéliennes. Tout d’abord, nombreux sont les officiers qui proviennent des segments les plus humbles de la société. C’est là une grande différence avec d’autres pays, comme l’Argentine, par exemple, où la majorité des officiers vient de la classe moyenne. Il y a quelques décennies, même l’oligarchie plaçait certains de ses fils dans la carrière militaire, sachant que les officiers pouvaient accéder à des postes de pouvoir au moyen de coups d’État encouragés par l’oligarchie elle-même.
Un second élément revêt une grande importance dans l’attitude des militaires vénézuéliens : Hugo Chávez faisait partie de la première promotion d’officiers à être formée dans le cadre d’un nouveau plan mis en place par le gouvernement. Ce projet de transformation des forces armées portait le nom d’Andrés Bello, Vénézuélien fondateur d’universités, rédacteur de lois et auteur de nombreux traités de philosophie. Ce plan avait pour objet d’imprimer un caractère plus académique à l’éducation des militaires. L’idée était que rien ne devait séparer ceux qui étudiaient à l’université et les cadets. Au terme de leur formation, les officiers décrochaient une licence en Arts et Sciences Militaires. La réforme avait été encouragée par le gouvernement démocrate-chrétien de Rafael Caldera, sous sa première présidence, entre 1969 et 1974.
Chávez explique son éducation à l’Académie en ces termes : « Nous recevions une instruction militaire, mais combinée à ce cours propédeutique scientifique, qui a ouvert nos horizons, car l’Académie devait offrir un cursus suffisant pour le niveau de licence universitaire. Nous abordions donc des matières telles que la sociologie, l’histoire économique, par exemple. Je me souviens d’un colonel, à la retraite, qui nous donnait cours d’histoire des idées politiques et d’économie. Et donc nous côtoyions des gens, des professeurs civils et militaires avec un haut niveau de préparation et d’ouverture, qui jouissaient d’une liberté académique totale pour le débat, pour rechercher certaines vérités dans l’histoire, dans le processus économique. »
Peu à peu, les nouvelles promotions d’officiers étaient formées dans cette conception progressiste, et les militaires vénézuéliens s’éloignaient ainsi de la conception nord-américaine développée à l’École des Amériques, à Panama. Les militaires des États-Unis y enseignaient que l’ennemi était le communisme et fournissaient des méthodologies de lutte contre ce danger : cours de torture et autres formes de combat pour défendre la ‘civilisation occidentale et chrétienne’.
À Caracas, les cadets avaient accès à un large éventail d’ouvrages, notamment de Marx, Mao, Clausewitz, Bolivar et Napoléon. Et les élèves les plus assidus, comme Chávez, allaient à l’Université publique pour assister à des pièces de théâtre ou à des conférences d’intellectuels de gauche. Le sport était aussi une activité importante d’intégration entre le monde civil et le monde militaire.
Cette génération d’officiers formés dans ce nouveau projet ne tarda pas à se rendre compte qu’ils faisaient partie d’une expérience ayant donné naissance à des forces armées différentes des générations précédentes. En effet, leur formation mettait l’accent sur le développement social du pays; il ne s’agissait plus de vaincre la guérilla et de devenir le bras armé des puissants. Des tensions évidentes se firent sentir entre l’ancienne génération et les nouvelles promotions, dont la pensée et l’attitude étaient très différentes. Les anciens officiers ne cachaient pas leur mépris envers les nouveaux diplômés, qu’ils appelaient avec sarcasme les ‘licenciés’.
À l’Académie enseignait un professeur d’histoire militaire, le général Jacinto Pérez Arcay. Il avait réalisé de nombreuses recherches sur Simon Bolivar. En 1958, il avait fait de la prison pour s’être rebellé contre le dictateur Marcos Pérez Jiménez. Il expliqua sa rébellion en ces termes : « Ce fut une rébellion éthique. Non pas parce que le gouvernement était mauvais, mais parce qu’il était illégitime. Pérez Jiménez s’était soumis à un plébiscite populaire et il avait perdu. On lui a rappelé ce que disait Bolivar de l’amitié : ‘L’ami a en mon cœur un temple et un tribunal’. S’il avait perdu le plébiscite, alors il devait se retirer. »
Fervent admirateur de Bolivar, Pérez Arcay a transmis sa passion à Hugo Chávez, qui passait des nuits entières plongé dans les ouvrages du Libertador et dans ses recherches à la bibliothèque de l’Académie. Le professeur remarqua aussi cette passion pour la lecture que nourrissait son élève : « Il a lu et lit tellement que je crois qu’il lit verticalement. Je pense qu’il n’y a personne dans le pays qui a lu autant que lui. Il lit à toute heure, dès qu’il a un moment. On regarde son visage et on voit que ses yeux ne sont que deux petites lignes, tellement il dort peu. » Ce général a également sympathisé avec le gouvernement chaviste. Ses mots ne laissent aucun doute : « Tant que Chávez vivra, il constituera un danger pour les médiocres, les ambitieux, les opportunistes. Sans être un homme parfait, car ça n’existe pas, il reste indéniablement un continuateur cohérent et lucide de la pensée de Bolivar. »
Pérez Arcay est intervenu à une occasion, pour éviter à Chávez une sanction grave. Celui-ci avait assisté à une conférence sur Bolivar et était intervenu pour contredire l’orateur qui avait taxé le Libérateur de ‘dictateur’. Chávez avait ouvert la polémique et, en apprenant l’incident, ses supérieurs de l’Académie voulurent sévir. Grâce à l’intervention du général bolivarien, il échappa à la sanction.
Certaines expériences à l’Académie ont forgé la mentalité latino-américaniste d’Hugo Chávez. Ainsi, une convention entre le Venezuela et le Panama permettait, entre 1971 et 1973, que des cadets panaméens viennent se former à l’Académie militaire de Caracas. L’un d’entre eux était le fils du général Omar Torrijos, qui fut président du Panama. Au contact de ces cadets, Chávez put se familiariser aux avancées de la révolution panaméenne, à la lutte du pays pour se libérer de l’empire nord-américain et récupérer le canal de Panamá.
En 1974, il est sélectionné avec 11 autres cadets pour se rendre au Pérou, aux commémorations du 150e anniversaire de la Bataille d’Ayacucho, qui fut décisive pour la libération de l’Amérique du Sud du joug colonial espagnol. Il avait été choisi pour ses connaissances sur Bolivar. À Lima, il est présenté au général Juan Velazco Alvarado, le président qui dirigeait alors une révolution profonde pour mener le pays dans une nouvelle étape de pleine souveraineté nationale et accorder à la population indigène des droits qu’elle n’avait jamais eus.
Les militaires vénézuéliens sont donc reçus par le président péruvien qui, après son discours, leur remet deux livres : ‘La Révolution péruvienne’ et ‘Manifeste du gouvernement révolutionnaire des Forces armées du Pérou’. Chávez est fasciné par les propositions et l’action de ce gouvernement. Il en est arrivé à apprendre de mémoire certains passages de ces livres. À son retour, il rédige un essai sur l’expérience péruvienne, qu’il présente à l’Académie.
On le voit, le jeune aspirant officier Hugo Chávez a reçu suffisamment d’influences qui l’ont poussé vers une pensée nationale, populaire et latino-américaine.
Les Argentins se demanderont pourquoi Perón est absent de ces influences. Il arrivera bien plus tard dans les revendications du militaire bolivarien. Perón est resté en exil au Venezuela entre août 1956 et le coup d’état contre Pérez Jiménez de 1958, laps de temps pendant lequel il a été la cible d’un attentat manqué, organisé par la dictature argentine et qui a donné lieu à une rupture des relations entre les deux pays. Il est donc difficile de penser que Perón soit un inconnu pour les militaires vénézuéliens.
En fait, l’asile a été accordé par le gouvernement de Pérez Jiménez, dont la chute a donné naissance à un système appelé ‘Pacte de Punto Fijo’. Dans ce système, deux partis de centre-gauche (mais ayant de bonnes relations avec Washington) s’alternaient au pouvoir. Le péronisme n’est donc pas très bien vu par ces deux partis. Il faut souligner pourtant que Perón n’a pas cherché asile où il voulait, mais bien où il pouvait, car de nombreux gouvernements avaient subi des pressions nord-américaines contre l’asile politique de Perón. Il se peut aussi que les partis de gauche que Chávez a connus nourrissaient les mêmes préjugés envers le péronisme, que la gauche argentine, plutôt exposée à l’influence étrangère et si éloignée de la réalité.
Rappelons aussi la féroce campagne des médias nord-américains contre l’ex-président argentin, pour qu’aucun pays de l’hémisphère ne lui accorde l’asile après le coup d’État de 1955. Sans nul doute, le Général était un ‘dangereux’ exemple pour les pays tentés par la voie de la libération nationale. Une telle campagne de discrédit ressemble beaucoup à celle déployée contre Hugo Chávez dès le moment où il accède à la présidence de son pays.
Chávez décroche son diplôme le 7 juillet 1974, avec le grade de sous-lieutenant de l’artillerie. Comble du paradoxe, c’est le président Carlos Andrés Pérez qui lui remet le sabre d’officier. Celui-là même que le mouvement bolivarien tentera de renverser en 1992.
Chapitre 4 – La carrière militaire
Un mois après avoir décroché son diplôme, Chávez est affecté au régiment de Barinas. Avec son premier salaire, il achète quantité d’objets pour la maison de sa grand-mère Rosa. Il a passé une bonne partie de sa vie à Barinas. Il y a des amis, sa famille. Et une de ses missions est de recruter des jeunes pour l’armée. C’est pourquoi il tient des conférences dans les écoles secondaires de la région, destinées aux élèves de cinquième. Dans cette mission, Chávez démontre qu’il a le contact facile, mais il acquiert aussi la conviction que les militaires doivent être étroitement liés à la communauté : il participe d’ailleurs à quantité d’activités sportives et culturelles, dont la plupart hors de la base militaire. Il s’occupe aussi de ses soldats, à qui il enseigne le dessin et la peinture.
Toujours intéressé par l’actualité politique, il verse une partie de son salaire de sous-lieutenant au parti de gauche Causa R, où milite son ami Federico Ruiz-Tirado, un des fils de Ruiz-Guevara. À l’une ou l’autre occasion, il accompagnera même ses amis pour coller des affiches.
À 23 ans, il se marie avec Nancy Colmenares. Trois enfants naîtront de cette union : Rosa Virginia, María Gabriela et Hugo Rafael.
Il reste à Barinas jusqu’en mai 1977, lorsqu’il est envoyé à Cumaná, avec un détachement devant combattre la guérilla. Celle-ci était alors pratiquement vaincue et ne se livrait guère plus qu’à quelques actions isolées. Mais Chávez y sera témoin de faits qui le feront douter de son engagement dans l’armée.
Ainsi, il a une altercation avec un colonel du renseignement, qui rejoint un jour l’unité de Chávez, à propos de quelques paysans prisonniers, accusés d’appartenance à la guérilla. Les prisonniers furent sauvagement battus et c’est avec fermeté que Chávez est intervenu pour faire cesser la séance de torture. Cet acte lui valut l’accusation de rébellion contre un supérieur et sa punition fut la suspension de son commandement, ainsi qu’une affectation à des lieux plus reculés.
Chávez était septième de sa promotion lorsqu’il a eu son diplôme, ce qui prouve qu’il était un cadet brillant. Mais dans une institution qui privilégie l’obéissance, sa résistance face à des actes d’injustice l’a peu à peu relégué et s’il est promu lieutenant en 1978, il figurait déjà parmi les derniers de sa promotion. En fait, il était incapable de se taire lorsqu’il était en désaccord avec ses supérieurs.
À partir de cet incident jusqu’au début des années 80, Chávez se demandera à plusieurs reprises s’il ne s’était pas trompé de carrière et une fois au moins, il pensera sérieusement à démissionner. Mais son ami et mentor Ruiz-Guevara le convainc du contraire et lui conseille de se trouver des alliés avec qui il pourrait changer la situation interne de l’armée.
C’est ainsi qu’a commencé son activité conspirative. En octobre 1977, avec deux sergents et un soldat (en fait, un de ses neveux), il forme un groupe qu’il appelle Armée de Libération du Peuple du Venezuela. L’idée était de pouvoir canaliser sa rébellion, mais le groupe n’aura jamais plus de 10 membres et on ne lui connaît aucune activité concrète.
Lors d’une incursion contre la guérilla, les militaires trouvent une vieille Mercedes abandonnée, le coffre plein de livres d’auteurs de gauche. Chávez garde alors ces documents et les lit tous, poussé par sa ‘soif intense de connaissances’. Il dira plus tard qu’à 22 ans, il était déjà un homme aux idées de gauche.
Entretemps, il demande une mutation. Des Communications, il veut entrer dans les Blindés. En 1979, il suit une formation pour ce genre de véhicules et, l’année suivante, il est désigné instructeur à l’Académie militaire. Il y rejoint certains de ceux qui l’accompagneront dans le Mouvement bolivarien et c’est là que commencent ses efforts pour convaincre les nouvelles générations de cadets. Mais ce travail est interrompu lorsque certains parents se plaignent du message de Chávez et de ses camarades. Tous ces instructeurs sont donc affectés à différents endroits dans le pays.
En 1982, un événement le frappe durement : sa grand-mère Rosa vient de décéder. Cette même année, il est promu au grade de capitaine.
En 1985, Chávez est affecté à l’Escadron de cavalerie motorisée à Elorza, où il passe tout son temps libre à faire des recherches sur la vie de Maïsanta. Les habitants les plus âgés des alentours se souviennent de Maïsanta et de ce qu’il disait de sa lutte. Chávez, fidèle à son habitude de prendre contact avec les habitants des zones où il est affecté, s’inquiète beaucoup du sort des communautés indigènes. Cet intérêt du jeune officier pour les peuples originaires se reflètera plus tard dans la Constitution bolivarienne, adoptée peu après son arrivée à la présidence. Chávez parvient même à se joindre aux expéditions menées par la sociologue Arelis Sumávila, de l’Université centrale du Venezuela, qui étudie depuis longtemps les tribus de la région. Cela permet à l’officier de passer plusieurs jours avec les indigènes et de connaître de près leur habitat et leurs coutumes. Lorsque les représentants de tribus étaient de passage en ville, Chávez ne manquait pas de les inviter chez lui à partager un repas. Il encourageait aussi des activités conjointes entre ses soldats et les membres de ces communautés.
En revanche, il connaît quelques désaccords avec les éleveurs, dont il ne veut pas écouter les réclamations contre les indigènes, accusés de s’introduire sur leurs terres. Des plaintes parviennent à la hiérarchie militaire. Les éleveurs sont en effet habitués à voir l’armée défendre leurs intérêts contre les populations indigènes.
Après sa promotion au grade de major en 1986, il reçoit une nouvelle affectation en 1988, lui permettant de retourner à Caracas, pour y occuper un poste qui convient bien à ses activités conspiratives, celui d’adjoint du Secrétaire du Conseil national de la sécurité et la défense, le général Arnoldo Rodríguez Ochoa. Il travaille désormais à Miraflores, le palais présidentiel, où Carlos Andrés Pérez entrera pour un second mandat après avoir obtenu 53% des voix en décembre 1988.
Au mois d’octobre 1988, un incident assez confus se produit. Pendant ce qu’on appela ‘la nuit des chars’, une colonne de blindés quitte la base de Fuerte Tiuna, garnison la plus importante de Caracas, pour se diriger vers le ministère de l’Intérieur. C’est là que se trouvait le ministre Simón Alberto Consavi, alors en charge du pouvoir exécutif car le président Jaime Lusinchi était à l’étranger. Dix blindés assiègent l’immeuble, dont les portes sont bloquées. Après quelques heures, les tanks retournent par où ils étaient venus.
Cet incident a suscité l’ouverture d’une enquête au sein de l’armée, plusieurs mois après ce mouvement de blindés. Chávez fut arrêté alors qu’il arrivait à son bureau au palais présidentiel. Il fut emmené au ministère de la Défense, à Fuerte Tiuna, où plusieurs membres mouvement bolivarien se trouvaient également en état d’arrestation. Pas moins de 15 détenus, dont Yoel Acosta, Jesús Urdaneta et Jesús Ortiz. Mais toutes les accusations furent ensuite levées et tous furent libérés. Les militaires présents lors de la fameuse nuit ont toujours affirmé qu’il s’agissait d’un simple exercice. Et les membres du mouvement bolivarien ont toujours nié toute participation.
En 1990, il devient lieutenant-colonel et décroche un Master en sciences politiques à l’Université Simon Bolivar de Caracas. S’il n’a pas soutenu de thèse, il démontrait clairement par ce diplôme son intérêt pour l’action politique.
En 1991, il termine le cours de Commandement et d’État-Major à l’École supérieure de l’Armée de terre, et devient commandant de la brigade de parachutistes à la base Colonel Antonio Nicolás Briceño, à Maracay. Chávez atteint ainsi un des objectifs que s’étaient fixés les membres du mouvement bolivarien : obtenir un commandement de troupes.
Chapitre 5 – Le mouvement bolivarien
L’Armée bolivarienne 200 (sigles en espagnol : EBR 200, le 200 ayant été ajouté en 1983 pour le 200e anniversaire de la naissance de Bolivar) est créée à l’initiative d’Hugo Chávez et de Francisco Arias Cárdenas vers la fin de 1981. Mais ce n’était pas le seul groupe à conspirer au sein des forces armées vénézuéliennes. L’officier de l’aviation Willian Izarra avait déjà une longue trajectoire politique au sein de la force aérienne, avec un groupe appelé Action révolutionnaire des militaires d’active (ARMA). En 1984, les deux groupes ouvrent des négociations et fusionnent pour former le Mouvement bolivarien révolutionnaire 200 (MBR200).
Nous l’avons vu, Hugo Chávez profitait de chaque occasion pour diffuser les idées et l’œuvre de Simon Bolivar. Il dictait des conférences, avait toujours sur lui un livre sur le Libertador, et offrait même des livres sur Bolivar. Personne n’ignorait cette admiration. C’est ainsi que le colonel dirigeant son affectation lui ordonna de prononcer un petit discours pour tout le régiment le 16 décembre 1982, la veille de l’anniversaire de la mort de Bolivar. Mais les propos enflammés de Chávez furent loin de plaire à un major qui, après la cérémonie, vint le trouver pour lui dire qu’il ‘ressemblait à un homme politique’. À l’époque, et au sein de l’armée, il s’agissait plutôt d’une insulte. Chávez et trois de ses camarades admirateurs de Bolivar se sentirent dépités, car leur message n’était pas compris des officiers supérieurs. Pour se détendre, ils décidèrent de faire un jogging, jusqu’au lieu-dit ‘Samán de Güere’. Il s’agit d’un arbre de pluie déclaré monument national en 1933, entouré de canons et de fusils datant de la guerre d’indépendance du Venezuela. Le 6 août 1812, Bolivar s’est reposé à l’ombre de cet arbre vieux de 600 ans, qui servait jadis de lieu de réunion des indigènes avant l’arrivée des Espagnols.
Chávez propose à ses camarades Jesús Urdaneta, Felipe Acosta Carlez et Raúl Baduel, de prêter le même serment que celui prononcé par Bolívar face à son précepteur Simón Rodríguez, sur le Mont Sacré à Rome, en 1805, et qui résumait son engagement à libérer l’Amérique. Les mots de Bolivar étaient : « Je vous jure sur le Dieu de mes pères, je le jure sur eux, je le jure sur mon honneur et je le jure sur ma patrie, je ne donnerai pas de repos à mon bras ni paix à mon âme jusqu’à ce que nous aurons brisé les chaînes qui nous oppriment par la volonté du pouvoir espagnol! » Chávez remplaça les derniers mots : « … par la volonté des puissants. »
Ce jour marque la date officielle de la naissance du mouvement révolutionnaire bolivarien, même si, nous l’avons vu, des initiatives en ce sens existaient déjà. Les quatre officiers s’engagèrent à tenter de convaincre leurs camarades militaires du bien-fondé de la cause nationale qui suscitait leur ferveur.
Commencèrent alors les discussions pour l’entrée de nouveaux adhérents. Les candidats devaient réunir un consensus pour être acceptés. Et à mesure que le mouvement prenait de l’ampleur, des groupes se formèrent pour étudier la pensée de Bolívar, de Simon Rodríguez, du caudillo fédéral Ezequiel Zamora et de Maïsanta. En quelques années, le mouvement avait connu une croissance considérable, qui s’accéléra ensuite avec les événements du Caracazo en 1989.
Les Bolivariens tinrent cinq congrès. Le premier eu lieu à Caracas en 1983, avec 15 officiers. Le deuxième se réunit à Maracay, avec 45 participants. La troisième réunion fut organisée à San Cristóbal, état de Táchira, en 1985. Chávez était alors affecté à Elorza et dut voyager 300 kilomètres pour participer. Lors de ce congrès, des divergences surgirent entre Chávez et Arias Cárdenas, le premier voulant mener des actions qui frapperaient l’opinion publique, le second préférant poursuivre le recrutement. C’est finalement la deuxième option qui fut retenue par les participants, car elle s’adaptait certainement le mieux à la situation politique du moment. De plus, la motion présentée par Chávez de mener des actes de sabotage ne semblait pas la meilleure carte de visite à présenter à la société.
C’est aussi à ce troisième congrès que Chávez proposa la théorie des trois racines, mettant en avant la nécessité d’une pensée nationale fondée sur les apports de Bolivar, Simon Rodríguez et Ezequiel Zamora. Cette proposition était cruciale, en ce qu’elle incitait les révolutionnaires à se nourrir des racines nationales, au lieu de chercher des théories et des solutions importées, une tendance très marquée chez nombre de groupes de gauche.
À certaines de ces réunions participaient des civils liés aux partis de gauche. Mais les militaires, pour la plupart, se méfiaient des civils. Arias Cárenas était d’ailleurs partisan de maintenir le caractère strictement militaire du mouvement. Chávez, au contraire, encourageait les contacts avec certains partis de gauche. Il entretenait une relation depuis longtemps avec le Parti de la Révolution Vénézuélienne (PRV), né en 1980. Il connaissait aussi le parti Causa R depuis 1977, car son ami Federico Ruiz-Tirado lui avait concerté une rencontre avec son dirigeant, Alfredo Maneiro.
Mais en 1985, certains membres du Mouvement bolivarien révolutionnaire 200 exprimèrent leur rejet face aux liens avec les partis Causa R et PRV, dirigé à l’époque par l’ex-guérillero Douglas Bravo.
Le quatrième congrès se tint en 1986 à Paraguaipoa, près de la frontière colombienne. C’est là que fut débattue la ‘théorie du hamac’, qui soutenait que toute tentative de prise du pouvoir devrait avoir lieu à un moment de profond discrédit du gouvernement. Les militaires estimaient qu’une telle impopularité commencerait à se manifester dès le début de 1989, mais qu’il fallait retarder toute action publique jusqu’en 1991, lorsque les membres du mouvement commanderaient des troupes.
Le dernier congrès eut lieu en 1987 sur les rives du fleuve Apure. Ce fut l’occasion de constater combien le mouvement avait progressé, avec la présence de centaines d’officiers et de sous-officiers. Les progrès étaient si spectaculaires que, selon certains, la promotion des cadets de cette année-là adhérait en majorité au mouvement bolivarien, et chaque cadet bolivarien s’était engagé à convaincre au moins deux de ses camarades.
Avant chaque réunion, Chávez, Arias Cárdenas, Izarra et Herma Marksman (une femme qui joua un rôle crucial dans les aspects organisationnels du mouvement) veillaient à ce que les documents parviennent à tous les participants. Leurs efforts étaient d’autant plus grands que les militaires étaient dispersés dans tout le pays.
Mais après la dernière réunion, les choses deviennent plus délicates pour les membres du MBR-200. En effet, dans la foulée de la ‘nuit des chars’, plusieurs membres sont incarcérés. S’ils sont finalement libérés, leurs activités commencent à être surveillées, et certains d’entre eux sont envoyés à des affectations encore plus distantes. Chávez doit se montrer très prudent, car ses moindres gestes sont suivis par les services de renseignements. D’où le rôle fondamental que commence à jouer Herma Marksman, qui fait office de secrétaire de Chávez, se charge de la diffusion des documents et maintient tous les membres informés.
Herma Marksman et Chávez ont eu une relation sentimentale et, après leur rupture, Marksman fut utilisée par les médias opposants pour attaquer le leader bolivarien. Les corporations médiatiques tentèrent aussi de faire entrer Nancy Colmenares, ex-épouse de Chávez, dans leurs manœuvres de déstabilisation. Jamais elles ne parvinrent à lui faire prononcer un mot contre lui.
En juillet 1991, les membres du MBR-200 arrivent au commandement de sept bataillons. Entretemps, la croissance du mouvement suscite l’impatience des officiers les plus jeunes, qui veulent brûler les étapes et font pression sur leurs commandants en faveur d’un coup politique. Certains capitaines et lieutenants évaluent même la possibilité de se rebeller sans attendre l’ordre des commandants. Les plus exaltés parlent de se débarrasser de Chávez en une action concertée avec le groupe d’extrême gauche Bandera Roja (‘Drapeau Rouge’).
Plusieurs manifestations d’étudiants ont lieu pendant l’année 1991. Elles sont réprimées avec violence. 25 étudiants perdent la vie dans la rue. Mais des signes de fraternisation sont constatés entre les étudiants et les militaires bolivariens. L’un d’entre eux, Ortiz Contreras, prend la parole à la veillée funèbre d’un des étudiants.
En novembre de cette année éclate une rébellion populaire à Maracay, avec la participation d’étudiants.
Affecté dans cette ville, Chávez reçoit l’ordre de mobiliser ses troupes pour occuper les rues. Il obéit, mais donne à ses subordonnés des instructions précises pour que personne ne tire contre le peuple.
Chapitre 6 – Le Caracazo
Avant d’aborder le Caracazo du 27 février 1989, il est bon de remonter quelques décennies en arrière, afin de mieux comprendre comment la société vénézuélienne est arrivée à un moment aussi traumatisant.
En 1958, le dictateur Marcos Pérez Jiménez est renversé. Les partis qui se sont soulevés contre son gouvernement scellent un accord appelé ‘Pacte de Punto Fijo’. L’alliance est essentiellement formée des partis Action Démocratique (AD, social-démocrate) et Comité d’organisation politique électorale indépendante (COPEI, démocrate-chrétien). Pendant plus de trois décennies, ces deux partis sont s’alterner au pouvoir; une démocratie bipartisane qui met ainsi fin aux coups d’État au Venezuela. Ce système de gouvernement est alimenté par les revenus pétroliers qui généraient un certain bien-être généralisé. Mais le pays produit très peu et doit toujours consacrer une grande partie de la manne pétrolière à l’importation d’aliments et d’autres produits de consommation.
Pendant toutes ces années, le Venezuela semble se distinguer du reste de l’Amérique latine, où des coups d’État sont régulièrement fomentés par les oligarchies locales alliées aux corporations multinationales. Et souvent avec la participation à peine voilée de l’ambassade des États-Unis. Mais le Venezuela paraît vivre en marge de toute cette agitation. Deux partis, perçus comme de centre gauche, s’alternent au pouvoir et entretiennent d’excellentes relations avec les États-Unis, où est exporté l’indispensable pétrole. Aucun danger, donc, de voir jamais apparaître une quelconque déstabilisation. Le pays peut se payer le luxe de ne pas avoir de parti conservateur et les nantis n’ont pas non plus à payer trop d’impôts.
Cette situation de bien-être apparent n’impliquait pas l’absence d’inégalités. Celles-ci existaient, elles étaient notoires. De nombreux segments de la population étaient exclus : les salariés, par exemple, pour lesquels les gouvernants avaient créé une bureaucratie syndicale sur mesure permettant de limiter la participation et les protestations des travailleurs. Les paysans et les communautés indigènes n’avaient rien à dire non plus dans les politiques gouvernementales. Et de nombreux ruraux expulsés de leur région venaient occuper les collines entourant Caracas, pour y construire de précaires masures.
Pendant les années 1970, le prix du pétrole a connu une augmentation considérable. D’où la hausse des revenus des exportations vénézuéliennes, qui a permis de maintenir, voire d’accroître, la sensation de bien-être et de satisfaction d’une grande partie de la population. Paradoxalement, c’est pendant le premier gouvernement de Carlos Andrés Pérez (1974-1979) que sont nationalisées la sidérurgie et l’industrie pétrolière, contribuant à une distribution plus juste des revenus. Mais au début de sa deuxième présidence se produit le Caracazo.
La bonne santé économique n’est pas éternelle, et avec la décennie 1980 commencent à se faire sentir les effets de la crise provoquée par la brusque chute des prix du pétrole. Les exportations vénézuéliennes s’affaissent, passant de 19,3 milliards de dollars en 1981 à 13,5 milliards en 1983. En parallèle, la fuite des capitaux vient s’ajouter à la hausse de la dette extérieure, qui atteint vite 30 milliards de dollars. C’est cette même année que le gouvernement dévalue la monnaie, après des années de parité fixe par rapport au dollar.
Luis Herrera Campins et Jaime Lusinchi, les présidents qui ont succédé à Pérez, ont vu leurs mandats marqués par les crises économiques, et émaillés de multiples dénonciations de corruption. En 1989, Carlos Andrés Pérez reprend les rênes du pouvoir, la population l’identifiant avec ses politiques interventionnistes. Pourtant, à peine quelques semaines après sa prestation de serment, il annonce la mise en œuvre d’un programme néolibéral qu’il baptise ‘le grand virage’. Et quel virage ce fut!
Le gouvernement décrète une hausse du prix de l’essence et du transport public. Aussitôt, des troubles éclatent dans la ville de Guarenas, à une demi-heure de Caracas. Les manifestations s’étendent ensuite aux quartiers pauvres des collines de Caracas. La population occupe la rue. De nombreux commerces sont pillés. La police est débordée. Le président fait alors appel à l’armée et impose un couvre-feu. Malgré son nom, la révolte du ‘Caracazo’ ne s’est pas limitée à la seule capitale et, dans une grande partie du pays, le peuple est sorti protester dans les rues.
La répression fait des centaines de morts, dont celle de Felipe Acosta, un des camarades de Chávez du serment au Samán de Güere. Les chiffres officiels parlent de 277 morts et 1 009 blessés, mais certaines estimations évoquent près de deux mille morts.
Le gouvernement de Pérez justifie la répression sauvage en blâmant les victimes, qu’il accuse de n’être que des agitateurs ou de simples délinquants, qui auraient en plus résisté à l’action policière. Le chercheur Steve Ellner précise toutefois que 83% des victimes décédées n’avaient pas d’antécédents policiers et que, parmi les personnes menées devant la justice, une seule était activiste politique.
L’explication la plus probable serait la volonté du gouvernement de donner une leçon à la population pour pouvoir ainsi appliquer sans résistance son plan néolibéral. De fait, il existe une loi non-écrite, que l’on observe dans le monde entier : pas d’ajustement sans répression.
Après le Caracazo, Pérez commence à démanteler ce qu’il avait réalisé lors de son précédent mandat : privatisation de la compagnie de téléphonie CANTV, de la société publique sidérurgique SIDOR, et même du système de sécurité sociale, fondé en 1944. Au nom de la flexibilité du travail, le gouvernement modifie aussi le système d’indemnisations pour licenciement, instauré en 1936. L’infrastructure portuaire passe également aux mains du privé, et les restrictions au capital étranger sont levées.
Toutes ces mesures entraînent une hausse considérable du coût de la vie et du taux de chômage. Selon l’Université catholique Andrés Bello (de Caracas), la pauvreté est passée de 15% à 86% entre 1980 et 1996.
Les événements du Caracazo ont provoqué une véritable commotion au sein des forces armées. Nombreux étaient les militaires qui refusaient de réprimer un peuple nécessiteux. Après le 27 février 1989, la croissance du MBR200 s’accélère et les militaires bolivariens commencent à être perçus comme un point de confluence entre militaires et civils partageant une même cause; les premiers ne sont donc plus les bourreaux des seconds. Une conscience nationale marquée était déjà bien ancrée au sein de l’Armée de terre et des autres forces. Les militaires ne veulent pas être le bras armé de l’oligarchie, ni les garants de mesures impopulaires imposées depuis l’étranger.
Pendant le Caracazo, Chávez se trouve à l’Hôpital militaire de Caracas, pour maladie. Il se tient informé des événements en écoutant la radio et les commentaires des médecins, des infirmiers et des camarades en visite.
Le président Carlos Andrés Pérez était membre du parti Action Démocratique, un des deux piliers du Pacte de Punto Fijo. Il était aussi le représentant de la social-démocratie en Amérique latine, vice-président de l’Internationale socialiste. La mise en œuvre de mesures néolibérales constitue donc une nouvelle capitulation de cette tendance politique aux pressions impérialistes. Résolument la même tendance qu’en Europe à l’heure actuelle, ou en Argentine plus récemment, où le président s’est clairement exprimé contre le chavisme et en faveur de la candidature de Capriles. Ce qui ne devrait étonner personne.
Pour certains analystes, le Pacte de Punto Fijo s’est prolongé jusqu’en 1998, lorsque Hugo Chávez gagne les élections présidentielles. Nous pensons plutôt que ce système a implosé lors du Caracazo. Comme nous le verrons, les partis du Pacte ont alors commencé à se fissurer et jamais ils ne parviendront à recoller les morceaux.
Ce que la hausse des prix du transport public a démontré, c’est que le gouvernement était prêt à faire payer le coût de l’ajustement à la population de moindres revenus. Et la répression qui a suivi était nécessaire pour pouvoir mettre en œuvre un projet bénéficiant exclusivement aux minorités privilégiées, qui ont conserver le patrimoine vénézuélien.
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