Par Roberto Silva
Traduction : Gil B. Lahout
Chapitre 21 – Exercice pratique
Pour les adversaires du chavisme, la liberté de la presse n’existait pas, et n’existe toujours pas, au Venezuela. Une telle affirmation peut être facilement démentie. Si vous connaissez quelqu’un qui doit se rendre au Venezuela, demandez-lui de vous ramener quelques journaux. Ou alors, visitez simplement les sites Web de la presse vénézuélienne. Si la liberté d’expression était réellement bafouée, alors tous les journaux devraient chanter les louanges du gouvernement, ou à tout le moins s’abstenir de le critiquer.
Nous avons fait l’expérience et un proche nous a rapporté les quotidiens des 16 et 17 juin 2010. Nous reproduisons ci-après certains contenus, en ajoutant quelques commentaires pour placer les informations en contexte.
Ainsi, le quotidien El Nacional du 17 juin titrait : « CIDH dénonce que la Loi est utilisée pour incarcérer des journalistes ». Dans l’article ainsi intitulé, on peut lire :
Catalina Botero, rapporteure spéciale pour la liberté d’expression de la Commission interaméricaine des Droits de l’Homme, a déclaré devant le Congrès des États-Unis que le Venezuela courait ‘tête baissée vers des limites intolérables’ en matière de liberté d’expression. Selon le Mouvement 2D, le mandat d’arrêt de Guillermo Zuloaga et l’intervention du Banco Federal fait partie d’une nouvelle offensive contre la propriété privée et la liberté d’expression.
Pour sa part, l’ambassadeur vénézuélien auprès des Nations Unies, Jorge Valero, a décrit l’audience sur la liberté d’expression tenue au Congrès des États-Unis comme un show médiatique monté par les groupes les plus réactionnaires de ce pays, alliés aux milieux putschistes du Venezuela. Il a accusé les opposants de créer un climat visant à montrer que les droits humains ne sont pas respectés au Venezuela et a reproché aux médias internationaux de déformer ce qui s’est déroulé à l’audience, déformation dont la presse nationale se fait l’écho.
Sous un autre titre à la une du même quotidien « Le M-2D prévient que le gouvernement veut fermer Globovisión », l’article explique ce qui suit : « Le mandat d’arrêt contre Guillermo Zuluaga et l’intervention du groupe financier Banco Federal de Nelson Mezerhane, tous deux actionnaires de Globovisión, ne sont qu’une attaque de plus du gouvernement contre la propriété privée et la liberté d’expression. » Un article signé de Miguel Henrique Otero, du Mouvement 2D / Démocratie et Liberté. Le même Otero s’est rendu ce jour-là dans les studios de la chaîne Globovisión pour exprimer son soutien à la société et parler de l’inquiétude mondiale face à la possible fermeture de la chaîne.
Guillermo Zuluaga n’est pas journaliste, mais le propriétaire de la chaîne putschiste Globovisión. Un mandat d’arrêt avait été lancé à son encontre la semaine précédente, et le Congrès des États-Unis avait émis une déclaration de soutien à l’homme d’affaires. Celui-ci n’a d’ailleurs pas été arrêté, puisqu’il a pris la fuite à Miami. En novembre 2010, Washington lui concéda l’asile politique.
Après les élections de 2012 qui donnèrent un troisième mandat à Chávez, Zuluaga expliqua sa participation : « L’an dernier, j’ai décidé de tout faire ce qui était en notre pouvoir, en risquant le capital des actionnaires et conscient de ce que mon attitude pouvait entraîner, pour faire en sorte que l’opposition gagne les élections d’octobre. » En mars 2013, il annonçait la mise en vente de la chaîne.
Retour sur le quotidien El Nacional, qui publiait un sondage selon lequel 64% des électeurs voulaient que le président rende le pouvoir en 2012. Il était également signalé que le maximum de soutien du chavisme se situait entre 36% et 40% de l’électorat. Le PDG de la firme de sondages concluait donc : « Les expectatives [des électeurs] ne sont plus associées au président. Les gens veulent quelqu’un de nouveau, avec de meilleures idées. » Les chiffres donnés par ce sondage ne manquent pas d’interpeler, sachant que six mois plus tôt, les citoyens avaient accordé, par référendum, la possibilité à Chávez de se présenter à nouveau. Apparemment, les gens n’ont trouvé personne d’autre qui défende de meilleures idées, puisque deux ans plus tard, ils réélisaient Chávez avec 55% des voix.
Dans le même quotidien figure un autre article, signé par Adrián Liberman et intitulé « La boussole éthique fracassée ». Pour ce journaliste :
Par l’action délibérée du gouvernement, et notamment la pratique démentielle d’exproprier et de nationaliser tous azimuts, l’État est devenu le premier délinquant, le transgresseur le plus notoire de toute norme. Cette pratique de mettre la main sur tout ce qui bouge a fini par introniser la psychopathie, sans aucune considération, et dans la soif destructrice qui caractérise le cadre clinique de cette maladie.
Et de poursuivre, dans la même ligne extrémiste :
Un des éléments qui a aidé à consolider le nazisme en Allemagne et le fascisme en Italie, c’est le fait que la justice ordinaire fonctionnait. Le citoyen sentait la présence d’un système éthique qui rendait compte de son comportement quotidien. Les aspects tels que la justice civile ou mercantile fonctionnaient, peut-être mieux qu’avant. La version pataude, chaotique et fondamentalement délinquante du fascisme qui gouverne le Venezuela n’a même pas ces éléments pour atténuer son caractère destructif.
Ce paragraphe non seulement montre combien la haine est exacerbée à des niveaux qui exigeraient une intervention psychiatrique, mais dénote aussi une totale ignorance des systèmes nazi et fasciste de la part de l’auteur. Des systèmes qu’il finit par embellir, puisque selon lui, ils étaient respectueux des lois. Et le gratte-papier de conclure :
Le narcissisme malin de l’impulsivité présidentielle s’apparente au solipsisme tout autant narcissique de nombreux intellectuels qui ne regardent que leur nombril. Ou qui croient encore qu’ils peuvent rester neutres alors que s’installe la barbarie.
L’édition de ce jour-là titrait en une : « Aliments périmés dans les entrepôts de société de la vice-présidence ». Et dans l’article, on pouvait lire :
PDVAL avait eu recours aux services de douane et de stockage de la société Transgar, sans avoir préalablement obtenu d’elle son certificat de solvabilité du travail et de responsabilité financière. Ce qui est une infraction à la Loi sur les marchés publics.
L’entreprise PDVAL, appartenant au groupe public PDVSA, est chargée de commercialiser les produits de première nécessité à des prix subsidiés.
Changeons de quotidien et de date. Dans El Nuevo País, le 16 juin 2010, est publié un article signé de Carlos Canache Mata, intitulé « Où allons-nous? ». L’auteur y affirme :
Si Mandela a reçu le Prix Nobel de la Paix, il faudrait créer le Prix de la Haine pour Chávez. Mandela a mis fin à l’apartheid racial, alors que Chávez encourage l’apartheid politique. Mandela s’entourait de peuple aux événements sportifs. Chávez n’ose plus entrer dans un stade, par crainte de masses qui n’auraient pas été obligées de s’y rendre. Mandela a recouvert l’Afrique du Sud d’un arc-en-ciel, mais si Chávez voit un arc-en-ciel, il tire dessus à coups de canon.
Dans le même style, Carlos José Cárdenas écrit :
Chávez a donné l’ordre de faire la guerre aux capitalistes et se vante d’être prolétaire. Il déclare ouverte la guerre entre les pauvres et les riches et se sent aussi démuni que dans son enfance. Il crie à la guerre contre les industriels et se déguise en ouvrier. Il prend parti dans sa guerre contre les universités, parce qu’il a conscience de sa faiblesse culturelle. Que t’arrive-t-il, Hugo? Ton gouvernement est devenu une prison, comme pour la persécution de Zuluaga et de Globovisión. Une dame me disait : ‘Il se sent très fort, planqué à la présidence, entouré de tous ces militaires cubains’.
Puis, sa tendance putschiste prenant le dessus, un Cárdenas en plein délire annonce la fin du gouvernement :
Tu préfères t’en aller comme Caldera ou Herrera Campins, pour vivre parmi tes compatriotes comme n’importe quel citoyen? Ou alors tu préfères l’exil, comme Pérez Jiménez, ou la prison, comme Noriega?
Exalté, l’éditorialiste conclut :
Le grand charlatan parle désormais au son des Cubains… Cuba est un paradis pour la cruauté, l’inhumanité.
Une autre plume du quotidien, celle de Gaston Echeverría, reflète une humeur tout aussi altérée :
Le masque du socialisme est tombé. Le leurre était bien grossier. Il est communiste, et son plan l’est tout autant… Le disciple de Fidel Castro accusera la bourgeoisie de la pénurie d’aliments et de médicaments. Le secteur privé supportera la tempête verbale et les mesures qui frapperont les entreprises. Le communiste veut que le communisme effraie le capital privé. Qu’il quitte le pays. D’aucuns ont déjà jeté l’éponge. Ce sont des poltrons. Mais il y en a d’autres, qui restent fermes. Eux ne partiront pas du pays.
Ce même quotidien met en avant l’affaire de produits alimentaires périmés, sous le titre « PourriVAL, à offrir », le jeu de mot portant sur PDVAL et ‘pourriture’. L’article rapporte que le nombre de conteneurs où on a laissé pourrir les aliments pourrait atteindre 3 200. Il s’agit d’une affaire impliquant la société publique PDVAL et la négligence de certains fonctionnaires, dont plusieurs furent arrêtés par la suite. Mais les médias de l’opposition ont exagéré l’ampleur du problème, profitant de l’occasion pour attaquer une mesure qui se voulait bénéfique aux classes populaires, mais qui visait aussi à combattre les actions de boycott de la part du patronat, notamment l’accaparement des produits alimentaires et la spéculation sur leurs prix.
Des insultes sans aucun argument, l’exaltation de la haine la plus irrationnelle, voilà ce que devait supporter Chávez. Et aussi tous les chefs d’État latino-américains prenant le chemin de la libération nationale. Les dirigeants qui soumettent leur pays ne reçoivent au contraire que des louanges de la part de ces gratte-papiers auto-proclamés journalistes, au service de puissantes corporations qui ne cherchent qu’à s’enrichir aux dépens du peuple.
Et après autant de calomnies dans les médias, de mensonges éhontés, ils affirment qu’il n’y a pas de liberté de presse au Venezuela. Au moins devraient-ils faire preuve d’un peu plus de cohérence.
Chapitre 22 – L’idéologie d’Hugo Chávez
À l’inauguration de la Communauté des États d’Amérique latine et de la Caraïbe (CELAC) à Caracas, en 2012, Cristina Fernández de Kirchner offrit à Hugo Chávez l’ouvrage Historia de la Nación Americana, de Jorge Abelardo Ramos. La présidente mettait ainsi en contact, quoique virtuellement, deux hommes qui avaient beaucoup en commun, au moins sur le plan idéologique.
Surnommé le ‘Colorado’, cet historien et homme politique argentin décédé en 1994 était devenu la figure emblématique d’un courant connu sous le nom de ‘gauche nationale’. Ce courant était apparu en réponse à une gauche tournée exclusivement vers l’extérieur pour expliquer ses positions, et donc incapable d’appréhender la réalité nationale et latino-américaine. Ramos et son entourage centraient leurs efforts sur la compréhension de ce phénomène particulier appelé ‘péronisme’, que le reste de la gauche méprisait et confrontait en s’alliant avec les partis de l’oligarchie.
Ramos a énormément contribué à la compréhension de l’histoire de l’Argentine et de sa réalité. Grâce à ses ouvrages, plusieurs générations ont pu mieux cerner la réalité nationale. Néanmoins, en se lançant en politique, Ramos commit de graves erreurs, qui l’ont mené, à la fin de sa vie, à soutenir le gouvernement néolibéral de Carlos Menem, allant ainsi à l’encontre de ce qu’il avait défendu pendant toute sa vie.
Mais ses erreurs politiques ne sauraient effacer une production intellectuelle qui a permis de faire la lumière sur un passé contaminé par la version oligarchique de l’histoire. Nous tentons ici d’établir des points de convergence entre la pensée de Ramos et celle de Chávez, éléments qui nous semblent intéressants pour mieux appréhender les motivations idéologiques de l’œuvre immense du président bolivarien.
Une des grandes idées défendues par l’historien argentin résidait dans la nécessité impérieuse d’union des peuples latino-américains. Un de ses premiers ouvrages s’intitulait d’ailleurs Amérique latine, un pays. Ramos revendiqua aussi l’héritage de Simon Bolivar, que la version officielle et libérale de l’histoire décrivait comme un homme aux ambitions personnelles de conquête et opposé à San Martin. Il s’agissait d’occulter la convergence d’idée des deux hommes : lutter pour une Amérique unie, par opposition à l’idée de ‘Petite Patrie’ défendue par l’oligarchie retranchée à Buenos Aires.
Dans un autre ouvrage, sa magnifique version de l’histoire argentine, Ramos annonçait qu’une nouvelle ère était peut-être née, avec ces présidents latino-américains qui, à l’instar de Chávez, gouvernaient en pensant au bien-être de leurs peuples. Ramos affirmait : « Nous sommes un pays parce que nous n’avons pas su nous intégrer dans une nation. Nous sommes Argentins parce que nous avons échoué à être Américains. C’est là tout le drame pour nous, et c’est la clé de la révolution à venir. »
C’est aussi en lisant Ramos que nous comprenons cet acharnement chaviste à rechercher dans l’histoire du pays les raisons des problèmes actuels et leurs solutions. Un acharnement que l’on constate dans l’étude passionnée de la vie et l’œuvre de Bolivar et qui ne saurait se limiter à une simple ‘soif de connaissances’.
Ramos expliquait : « … pour se libérer, un pays semi-colonial doit mener un examen implacable de toutes ses vicissitudes; il lui incombe de revaloriser son passé et de faire la part d’influence étrangère qui a modifié le cours de sa vie. L’histoire de l’Argentine n’est pas terminée. Sa destinée nationale doit encore se réaliser; elle est étroitement liée à la destinée commune de l’Amérique latine. Les courants politiques actuels ne sont que le prolongement renouvelé de grandes forces qui ont jailli de nos origines. »
Et pour conclure cette brève comparaison, il paraît opportun d’aborder ce qui s’est appelé à un moment la ‘théorie des deux armées’. Cette thèse, soutenue par Ramos, pourrait expliquer pourquoi les forces armées en Amérique latine ont produit des personnages aussi sinistres que Pinochet et Videla, mais aussi des patriotes dotés de sensibilité sociale, comme Chávez et Perón. Ainsi, selon Ramos, « la présence dominante de l’impérialisme étranger, d’une oligarchie antinationale et d’une bourgeoisie locale médiocre permet à l’Armée, dans certaines circonstances critiques, d’assumer la représentativité des forces nationales stériles ou, au contraire, de s’ériger en bras armé de l’oligarchie. Cette dualité de l’Armée est le prolongement de celle qui existe dans la société semi-coloniale. Une société semi-coloniale qui ne compte pas de classe dominante unique, comme dans les pays impérialistes, mais plutôt deux classes : l’une traditionnelle et l’autre moderne, quoique beaucoup plus faible. La lutte des deux groupes —le premier lié au système agraire d’exportation, le second plus porté sur la croissance économique— s’insinue dans les casernes pour générer la même contradiction à un autre niveau. »
Nous nous attardons sur les écrits de Ramos, parce que, de notre point de vue, la meilleure manière de définir la pensée politique d’Hugo Chávez est sans doute celle d’un homme de la ‘gauche nationale’. Toutefois, les qualificatifs importent moins que les actions qu’il a réalisées dans sa vie. Autrement dit, l’essentiel n’est pas tant de classer idéologiquement Chávez que de comprendre quels ont été les bénéficiaires de son gouvernement.
Une autre question d’intérêt pour les Argentins concerne la découverte tardive de Perón dans le chef de Chávez. Certes, les Vénézuéliens ressentaient quelque aversion à l’égard de Perón, car le dictateur Márcos Pérez Jiménez lui concéda l’asile peu après le coup d’État qui le renversa en 1955. En réalité, les pressions étasuniennes sur les gouvernements de la région avaient grandement réduit les alternatives de refuge du général argentin. Mais le facteur le plus important, qu’il ne faut pas oublier, reste le fait que, dans les années 90, le parti justicialiste était contrôlé par un groupe néolibéral. Celui-ci s’allia aux ennemis traditionnels du péronisme pour imposer un projet néfaste qui, entre autres calamités, détruisit l’industrie nationale, liquida la législation du travail et établit honteusement des relations ‘charnelles’ avec les États-Unis.
Avec l’arrivée de Nestor Kirchner à la présidence argentine en 2003, Chávez a trouvé un allié solide contre les attaques de l’Empire. D’ailleurs, les deux présidents réussirent l’exploit de faire échouer la ZLEA lors du Sommet de Mar del Plata. À cette occasion, Kirchner dit à Chávez :
Lorsque Nestor Kirchner décède en 2010, Hugo Chávez est le chef d’État qui reste le plus longtemps en Argentine pour accompagner le cercueil de l’ex-président jusqu’à Rio Gallegos. Le 7 octobre 2012, Chávez dédie son triomphe électoral à la présidente argentine, Cristina Fernández de Kirchner.
Chávez a étudié l’histoire de son pays et il y a découvert l’immense figure de Simon Bolivar. Mais pour transformer la pensée bolivarienne en véritable outil, il fallait retirer le héros de son piédestal pour toucher l’essence de ses idées : la lutte pour l’unité de l’Amérique latine, contre les puissants intérêts qui s’y opposaient et finirent vainqueurs. Dans un reportage de presse au quotidien La Nación, de Buenos Aires, Chávez déclarait : « Ce que nous proposons, c’est de revenir à l’idée originelle, sur laquelle est née notre République. C’était l’idée de Simon Bolivar. Nous n’avons pas besoin de copier des modèles venus d’autres latitudes. »
Chávez a également puisé dans les expériences de la Guerre fédérale du 19e siècle, et notamment d’Ezequiel Zamora (1817-1860), un petit commerçant provincial qui a débuté comme membre du Parti Libéral. À l’époque, le clivage opposait les libéraux et les conservateurs. Zamora acquit une grande popularité auprès des paysans les plus pauvres et devint respecté pour ses exploits militaires lorsqu’il dirigea, en 1846, une insurrection paysanne, infructueuse, contre le pouvoir central. Son slogan était ‘Terres et hommes libres’. L’aïeul de Chávez, Maïsanta, participa à cette insurrection.
Chávez a inventé l’expression ‘Arbre aux trois racines’, pour décrire l’influence qui a nourri le mouvement bolivarien, lequel consiste —explique-t-il— en un « modèle idéologique autochtone et enraciné au plus profond de nos origines et du subconscient national ». Ces trois racines sont : premièrement, Simon Bolivar, essentiellement pour sa condition de libérateur de peuples soumis à l’esclavage d’un Empire; deuxièmement, Simon Rodriguez, précepteur de Bolivar et dont il estime la quête d’un projet original sans tutelle aucune, et troisièmement, Ezequiel Zamora, dont il admire la capacité de dirigeant pour confronter l’oligarchie latifundiaire.
Ses adversaires ont prétendu voir un changement dans les idées de Chávez. Certes, le bolivarianisme patriotique et latino-américaniste des débuts a évolué vers le socialisme du 21e siècle, évoqué avec insistance à partir de 2005. Mais en aucun cas il ne fut question de renoncer aux idées originelles. En fait, il y a même eu une étape, au commencement de son gouvernement en 1999, où il considéra avec sympathie la soi-disant Troisième Voie dont parlait Tony Blair. Mais ce dernier devint la marionnette de Bush et cette fameuse voie qui préconisait une sorte d’équidistance entre la voie capitaliste et la voie socialiste ne fut rien d’autre qu’un échec retentissant.
La grande leçon à retenir, c’est que ce sont les idées qui doivent s’adapter à la réalité, et non l’inverse. Et c’est là une règle que Chávez a toujours gardé à l’esprit. Jamais il n’a permis que rien ni personne ne le dévie de cet objectif, de son engagement envers les plus démunis, de sa vision que la libération nationale n’avait aucune chance sans la participation à cette même lutte de ses frères d’Amérique latine.
Presque tous ses amis de jeunesse, y compris son frère Adán, appartenaient à des partis de gauche. Pourtant, Hugo ne voulut jamais militer dans ces organisations, à part pour l’une ou l’autre collaboration. Et même alors qu’il avait créé le Mouvement Bolivarien, il se réunit avec un grand nombre de dirigeants des partis de gauche, mais préféra toujours être libre de toute adhésion. Il tenait à trouver sa propre voie, sur la base de ces racines plongeant dans l’histoire vénézuélienne que la gauche rechignait trop souvent à reconnaître.
Le 1er mai 2005, Chávez expliqua la nécessité de prendre le cap socialiste, en ces termes : « Il est impossible d’atteindre nos objectifs dans le capitalisme. Et il n’y a pas de voie intermédiaire non plus. Non, plus de doute. J’invite le Venezuela tout entier à prendre la voie du socialisme du nouveau siècle, vers un nouveau socialisme pour le 21e siècle. »
Le socialisme du 21e siècle que défend le mouvement bolivarien n’a rien à voir avec la socialdémocratie mielleuse, ni avec le système fracassé imposé en Union Soviétique et dans ses pays satellites. Il est socialiste en ce qu’il favorise des projets destinés à élever le peuple économiquement et culturellement, et en ce qu’il soutient l’intervention de l’État dans des secteurs-clé de l’économie. Mais aussi parce qu’il encourage d’autres formes de propriété, comme la coopérative et la cogestion avec la participation des travailleurs, tout en laissant un large éventail d’activités sous l’administration et la propriété du secteur privé.
Il est bon de rappeler malgré l’évidence que, pour cette forme moderne de socialisme, il n’est qu’un seul instrument pour arriver au gouvernement ou pour s’en retirer : celui du vote qui exprime librement la volonté populaire.
Chapitre 23 – La lutte continue
La maladie de Chávez s’est déclarée le 8 juin 2011 à La Havane. Il endura les pires douleurs et subit quatre interventions chirurgicales.
Tout au long de sa présidence, il déploya une activité intense, sans relâche. Dormant très peu, jamais en vacances, il s’entêtait à faire immédiatement ce qui ne pouvait, à ses yeux, attendre le lendemain. Il était constamment prêt à prendre le volant d’une jeep pour visiter des quartiers frappés par une tempête. Prenant sur soi chaque problème d’un compatriote, il cherchait toujours à apporter une solution immédiate.
Son biographe, Modesto Guerrero, explique : « C’est un militant à temps complet, depuis son époque de conspirateur, ensuite dès son entrée à Miraflores. C’est un feu qui se consume, un peu comme les héros de l’Antiquité… Chávez est un passionné de ce qu’il fait, même lorsqu’il se trompe : il fait face au défi et concentre un maximum d’énergie sur les problèmes, même s’il ne peut pas toujours les résoudre. »
Nous avons vu que les problèmes qu’il a dû affronter étaient constants, des catastrophes naturelles aux tentatives de coup d’État ou de lockout pétrolier, en passant par les problèmes internationaux où sa participation était indispensable.
Nous sommes nombreux à nous poser la même question : comment est-ce possible que les politiques latino-américains ayant une position critique face à l’Empire nord-américain ont tous souffert de maladies qui leur furent fatales ou ont menacé leur vie? En l’absence de preuve concrète, nous n’avons pas d’autre explication que l’engagement de ces politiques qui les a poussés à exiger de leur organisme beaucoup plus que ce qui était humainement raisonnable.
Modesto Guerrero n’élude pas la question : « Presque tous ceux qui sont sortis du rang à l’issue de grandes crises nationales et ont été soumis à des pressions constantes de la part d’ennemis internationaux, ont souffert l’un ou l’autre effet pathologique grave. Evo Morales est le seul à avoir rompu avec cette malchance. Certains de ses plus fervents partisans disent que c’est grâce à la force mythique du sang aymara. Mais Mujica aussi reste immunisé au temps qui passe, malgré ses 80 ans. Par contre Chávez, Lula, Lugo, Cristina et Correa sont autant d’exemples empiriques de ce phénomène de stress prononcé. Certes, pendant cette même période, deux présidents réactionnaires, les Colombiens Uribe et Santos, ont aussi manifesté de légers symptômes de cancer. Mais il est interpelant de voir autant de stress, combiné dans certains cas à des tumeurs cancéreuses, chez des présidents si semblables qu’on les a classés dans la catégorie imprécise de progressistes. Les faits écartent toute théorie conspirationniste d’inoculation vénéneuse, mais imposent une explication commune : la pression internationale des États-Unis et d’autres pouvoirs de facto, déterminés à ne pas laisser un jour de répit à des gouvernements qui ne se plieraient pas, comme les autres, à leurs décisions impériales. »
À la mi-janvier 2012, Chávez a pris la parole à l’Assemblée nationale, parlant pendant près de neuf heures sans interruption, à la surprise du monde entier et pour la plus grande déception de certains. Quatre jours plus tôt, le quotidien espagnol El País avait annoncé son décès. Le 8 octobre 2012, après une campagne électorale épuisante de trois mois et une troisième intervention chirurgicale, il réunit les ministres pour mettre en chantier les plans de la nouvelle période de gouvernement, faisant preuve d’un esprit indomptable, disposé à donner jusqu’à son dernier souffle en faveur de ses compatriotes. Mais même sa condition de travailleur infatigable ne sera pas reconnue par ses adversaires. Certains se réjouissent en apprenant qu’il est atteint d’un cancer, une attitude identique à celle des antipéronistes qui, lorsque Eva Perón souffre le même mal, vont peindre des graffiti ‘Vive le cancer!’ sur les murs de Buenos Aires. Cette haine envers des personnalités malades devrait être étudiée plus sérieusement par les scientifiques, pour éviter que le seul remède pour la calmer consiste à renverser des gouvernements populaires.
Pendant l’année 2012, les médias opposants spéculaient sur la possibilité du décès de Chávez avant les élections, ou sur son incapacité à mener campagne. Certains évoquèrent même le recours à des sosies pour occulter son absence. Pourtant, il fit campagne, s’imposant un effort extraordinaire, sachant que ce serait peut-être sa dernière bataille. Son engagement pour la révolution lui exigeait un sacrifice qui allait bien au-delà de ses forces. Modesto Guerrero écrit : « Conscient du risque clinique, Chávez affronta en silence la campagne d’octobre 2012. Il grandit moralement à la mesure de son engagement et prit la tête de la campagne électorale la plus grave, la plus difficile de sa vie, dans les pires circonstances de son mouvement, avec les forces les plus affaiblies de son existence personnelle. » Le 4 octobre, quelque 600 000 chavistes se massent à Caracas, malgré la pluie. C’est trois fois le nombre de personnes qui avaient assisté au rallye de clôture de la campagne de Capriles. Le peuple avait tout autant conscience de ce qui était en jeu dans ces élections cruciales.
Le 5 décembre, les médecins qui l’avaient pris en charge à La Havane l’informent des difficultés que va poser la prochaine opération, peut-être la dernière. Il réunit alors ses ministres pour annoncer qu’il va remettre le pouvoir à Maduro. Trois jours plus tard, il fait une apparition à la télévision publique, depuis son bureau du palais présidentiel, une main sur l’épée de Bolivar. Ses ministres l’accompagnent. Embrassant un crucifix, il déclare : ‘Je reste attaché au Christ’, puis ‘Et je reste attaché au miracle’. Il était rentré la veille de Cuba. Il poursuit : « Bien que cela paraisse difficile, je veux le dire, je dois le dire. Si, comme le stipule la Constitution, survenait une circonstance quelconque qui m’empêcherait de continuer à la présidence, alors Maduro devra terminer le mandat actuel. » Et de conclure : « Mon opinion, ferme, aussi pleine que la pleine Lune, irrévocable, absolue, totale, c’est que, dans un tel cas … vous élisiez Nicolas Maduro comme président. »
Deux jours plus tard, il était opéré à La Havane, pour une intervention compliquée qui dura six heures, à l’issue de laquelle les médecins réservaient leur pronostic. Il avait perdu beaucoup de sang et, s’ils n’en parlèrent pas publiquement, les médecins pensaient qu’il se remettrait difficilement.
Chávez s’éteignit le 5 mars 2013. Une foule énorme, reconnaissante, lui rendit hommage dans tout le pays. Les funérailles se déroulèrent dans sa chère Académie militaire. Presque tous les chefs d’État d’Amérique latine firent le voyage, après avoir décrété plusieurs jours de deuil dans leurs pays respectifs.
Nicolas Maduro assuma la présidence et convoqua des élections, conformément à la Constitution bolivarienne, qui eurent lieu le 14 avril 2013. Le candidat chaviste l’emporta, mais de peu, à peine 1%. L’opposition dénonça de nouveau la fraude électorale, malgré l’avis contraire d’observateurs impartiaux qui déclarèrent que le système électoral vénézuélien était un des plus sûrs au monde.
En décembre 2013, le chavisme gagna les élections municipales avec une plus grande marge qu’en avril. En conséquence, certains milieux opposants estimèrent qu’une issue violente serait la seule possibilité de vaincre le chavisme.
Nicolas Maduro avait été désigné vice-président en octobre 2012. Il occupait auparavant le poste de ministre des Affaires étrangères. Membre du parti socialiste, ancien syndicaliste, il avait une longue histoire militante dans le mouvement bolivarien. Mais remplacer un leader populaire tel que Chávez n’est pas une tâche facile, encore moins s’il faut subir les campagnes internationales de médias impérialistes, destinées à discréditer Maduro, comme ce fut le cas de son prédécesseur. Ce qui montre que, indépendamment des traits de caractère, ces médias défendent avant tout des intérêts concrets et sont prêts à tout, même inciter à la violence, pour imposer leur volonté de domination. Il n’est pas aisé non plus de traiter avec une opposition qui devient de plus en plus violente, en paroles et en actes. Au point de remettre en question ceux dans ses rangs qui ne voudraient recourir qu’aux moyens prévus par la Constitution.
Pourtant, malgré les difficultés, Maduro s’est avéré être un digne successeur de Chávez, d’une trempe et d’un courage que seuls possèdent les dirigeants dotés de convictions solides. Hugo Chávez ne s’est pas trompé en le désignant, pas plus que le peuple vénézuélien lorsqu’il lui a donné une majorité de votes.
Le décès de Chávez est une grande perte pour l’Amérique latine. Car c’est bien lui qui a ouvert la voie de la libération que connaît aujourd’hui notre continent, après les longues nuits d’interventionnisme impérial et de capitalisme sauvage. Il nous reste son exemple de lutte contre les puissants, qui nous enseigne que les batailles doivent être menées, qu’il est toujours possible de les gagner avec le soutien du peuple.
Hugo Chávez a dû se battre contre la calomnie et l’injure des corporations médiatiques, contre leurs mensonges éhontés, constants et quotidiens. Mais il est aussi sorti vainqueur de ce combat. Des millions de Latino-Américains, et même des personnalités des États-Unis lui vouent une grande admiration parce qu’ils ont compris la justice de sa lutte.
Si, grâce à ce travail, quelqu’un dans le monde, influencé par les calomnies de l’Empire, changeait d’opinion sur la Révolution Bolivarienne et commençait à la respecter, alors nous aurons atteint notre objectif.
Traduction : Gil B. Lahout
Bibliographie
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